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«Je juge le principe odieux, m'avoua-t-il franchement. Mais s'il faut que ce soit fait, alors autant que ce soit par des médecins. Avant, c'était le Lagerführer et ses hommes qui s'en chargeaient. Ils faisaient ça n'importe comment, et avec une brutalité inimaginable. Au moins maintenant, ça se passe dans l'ordre, et selon des critères raisonnables». Wirths avait ordonné que tous les médecins du camp prennent leur tour à la rampe. «Moi-même, j'y vais aussi, même si je trouve cela horrifiant. Je dois donner l'exemple». Il avait un air perdu en disant cela. Ce n'était pas la première fois qu'on s'ouvrait ainsi à moi: depuis le début de ma mission, certains individus, soit parce qu'ils comprenaient instinctivement que je m'intéressais à leurs problèmes, soit parce qu'ils espéraient trouver en moi un canal pour faire remonter leurs doléances, se confiaient bien au-delà des exigences du service. Il est vrai que Wirths, ici, ne devait pas souvent trouver une oreille amie: Höss était un bon professionnel, mais dénué de toute sensibilité, et il devait en être de même pour la plupart de ses subordonnés.

J'inspectai en détail les différentes parties du camp. Je retournai à plusieurs reprises à Birkenau, et me fis montrer les systèmes d'inventaire des biens confisqués au «Canada». C'était un désordre invraisemblable: on pouvait y voir des caisses de devises non comptées, et l'on foulait du pied des billets de banque, déchirés et mêlés à la gadoue des allées. En principe, on fouillait les détenus à la sortie de la zone; mais j'imaginais qu'avec une montre ou quelques reichsmarks, il ne devait pas être difficile de soudoyer un garde. Le kapo «vert» qui tenait les écritures me le confirma d'ailleurs indirectement: après m'avoir fait visiter son capharnatim – les montagnes mouvantes de vêtements usagés, dont des équipes décousaient les étoiles jaunes avant de les réparer, les trier, puis les réentasser; les caisses de lunettes, de montres, de stylos en vrac; les rangées bien ordonnées de poussettes et de landaus; les bottes de cheveux de femmes, consignées par ballots entiers à des firmes allemandes qui les transformaient en chaussettes pour nos sous-mariniers, en rembourrage pour des matelas, et en matériaux isolants; et les tas hétéroclites d'objets de culte, dont personne ne savait trop quoi faire – ce fonctionnaire détenu, sur le point de me laisser, me lança négligemment, dans son argot gouailleur de Hambourg: «Si v'z'avez besoin de quelque chose, faites savoir, je m'en occupe». – «Que voulez-vous dire?» – «Oh, c'est pas compliqué des fois. Pour rendre service, vous savez, nous autres on aime ça». C'était là ce dont parlait Morgen: les S S du camp, avec la complicité des détenus, en venaient à considérer ce «Canada» comme leur réserve privée. Morgen m'avait conseillé d'aller visiter les chambrées des gardes: j'y trouvai les S S vautrés sur des canapés en tissu de choix, à moitié ivres, les yeux dans le vide; quelques détenues juives, vêtues non pas du rayé réglementaire mais en robes légères, faisaient cuire des saucisses et des galettes de pommes de terre sur un grand poêle en fonte; c'étaient toutes de vraies beautés, et elles avaient conservé leurs cheveux; et lorsqu'elles servaient les gardes, leur apportant à manger ou leur versant de l'alcool contenu dans des carafons en cristal, elles s'adressaient à eux familièrement, les tutoyaient, les appelaient par des diminutifs. Pas un des gardes ne s'était levé pour me saluer. Je lançai un regard interloqué vers le Spiess qui m'accompagnait dans mes déplacements; il haussa les épaules: «Ils sont fatigués, Herr Sturmbannführer. Ils ont eu une dure journée, vous savez. Deux transports déjà». J'aurais voulu faire ouvrir leurs casiers, mais ma position ne m'y autorisait pas: je ne doutais pas que j'y aurais trouvé toutes sortes de valeurs et de devises. Cette corruption généralisée, d'ailleurs, me paraissait monter jusqu'au plus haut niveau, comme le suggéraient des remarques entendues au hasard. Au bar de la Haus der Waffen-SS, j'avais surpris une conversation entre un Oberscharführer du camp et un civil; le sous-officier, en ricanant, expliquait qu'il avait fait livrer à Frau Höss «un panier plein de petites culottes, et de la meilleure qualité, en soie et en dentelle. Elle voulait remplacer ses culottes usées, vous voyez». Il ne précisa pas la provenance, mais je le devinai assez aisément. Moi-même je recevais des propositions, on tentait de m'offrir des bouteilles de cognac ou des victuailles, pour améliorer mon ordinaire. Je refusais, mais poliment: je ne voulais pas que ces officiers se méfient de moi, cela aurait nui à mon travail.

Comme convenu, j'allai visiter la grande usine d'IG Farben, appelée Buna, du nom du caoutchouc synthétique qu'elle était censée produire un jour. La construction, apparemment, avançait péniblement. Faust étant occupé, il me délégua pour la visite un de ses assistants, l'ingénieur Schenke, un homme d'une trentaine d'années, en costume gris, avec l'insigne du Parti. Ce Schenke semblait fasciné par ma Croix de Fer; ses yeux, tandis qu'il me parlait, ne cessaient de glisser vers elle; enfin il me demanda, timidement, dans quelles circonstances je l'avais eue. «J'étais à Stalingrad». – «Ah! Vous en avez eu, de la chance». – «D'en être sorti? demandai-je en riant Oui, je le pense aussi». Schenke prit un air confus: «Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. D'avoir été là-bas, d'avoir pu vous battre ainsi, pour la Heimat, contre les bolcheviques». Je le regardai curieusement et il rougit. «J'ai une difformité d'enfance, à la jambe. Un os cassé et mal ressoudé. Cela m'a interdit d'aller au front. Mais j'aurais voulu moi aussi servir le Reich». – «Vous le servez ici», fis-je remarquer. – «Bien sûr. Mais ça n'est pas pareil. Tous mes amis d'enfance sont au front. On se sent… exclu.» Schenke en effet boitait, mais ça ne l'empêchait pas de gambader d'un pas nerveux et rapide, à tel point que je devais me hâter pour le suivre. En marchant, il m'expliquait l'histoire de l'usine: la direction du Reich avait insisté pour que Farben construise une usine de buna – un produit vital pour l'armement – à l'Est, à cause des bombardements qui ravageaient déjà la Ruhr. Le site avait été choisi par un des directeurs de l'IG, le Dr. Ambros, en raison d'un grand nombre de critères favorables: la confluence de trois rivières fournissant les quantités d'eau considérables requises par la production du buna; l'existence d'un grand plateau, quasiment vide (à l'exception d'un village polonais qui avait été rasé), et géologiquement idéal car situé en hauteur; l'intersection de plusieurs réseaux ferroviaires; et la proximité de nombreuses mines de charbon. La présence du camp avait aussi été un facteur positif: la S S s'était déclarée ravie de soutenir le projet et avait promis de fournir des détenus. Mais la construction de l'usine traînait, en partie à cause des difficultés d'approvisionnement, en partie parce que le rendement des Häftlinge s'était révélé mauvais, et la direction était furieuse. L'usine avait beau régulièrement renvoyer au camp les détenus devenus incapables de travailler et exiger, comme le permettait le contrat, leur remplacement, les nouveaux arrivaient dans un état à peine meilleur. «Ceux que vous renvoyez, qu'est-ce qui leur arrive?» demandai-je d'un ton neutre. Schenke me regarda avec surprise: «Je n'en ai aucune idée. Ça n'est pas mon affaire. J'imagine qu'ils les retapent à l'hôpital. Vous ne le savez pas, vous?» Je contemplai pensivement ce jeune ingénieur si motivé: se pouvait-il vraiment qu'il ne le sache pas? Les cheminées de Birkenau fumaient, quotidiennement, à huit kilomètres de là, et je savais aussi bien que quiconque comment couraient les ragots. Mais après tout, s'il ne voulait pas savoir, il lui était possible de ne pas savoir. Les règles du secret et du camouflage servaient à cela, aussi. Pourtant, à voir le traitement des détenus employés, il ne semblait pas que leur sort ultime fût une préoccupation majeure pour Schenke et ses collègues. Au milieu de l'immense chantier boueux qu'était l'usine, des colonnes de Häftlinge rachitiques, en haillons, portaient au pas de course, sous les cris et les coups de schlague des kapos, des poutres ou des sacs de ciment bien trop lourds pour eux. Si un travailleur, dans ses gros sabots en bois, trébuchait et laissait tomber sa charge ou s'effondrait lui-même, on redoublait les coups, et du sang frais, rouge, giclait sur la boue huileuse. Certains ne se relevaient plus. Le vacarme était infernal, tout le monde hurlait, les sous-officiers S S, les kapos; les détenus battus criaient piteusement. Schenke me guidait à travers cette géhenne sans y prêter la moindre attention. Çà et là, il s'arrêtait et discutait avec d'autres ingénieurs en costume bien repassé, munis de règles jaunes pliantes et de petits carnets en similicuir où ils notaient des chiffres; on commentait le progrès de la construction d'un mur, puis l'un d'eux murmurait quelques mots à un Rottenführer, qui se mettait à brailler et à frapper vicieusement le kapo à coups de botte ou de crosse; le kapo, à son tour, plongeait dans la masse des détenus, distribuant des coups féroces à toute volée, en beuglant; et les Häftlinge alors tentaient un sursaut d'activité, qui retombait de lui-même, car ils tenaient à peine debout. Ce système me paraissait hautement inefficace, et j'en fis la remarque à Schenke; il haussa les épaules et regarda autour de lui comme s'il voyait cette scène pour la première fois: «De toute façon ils ne comprennent que les coups. Qu'est-ce que vous voulez faire d'autre avec une main-d'œuvre pareille?» Je contemplai de nouveau les Haftlinge sous-alimentés, leurs hardes souillées par la boue, la graisse noire, la dysenterie. Un «rouge» polonais s'arrêta un instant devant moi et je vis une tache brune apparaître sur le fond de son pantalon et à l'arrière de sa jambe; puis il reprit sa course frénétique avant qu'un kapo ne puisse s'approcher. Le désignant de la main, je dis à Schenke: «Vous ne pensez pas qu'il serait important de mieux surveiller leur hygiène? Je ne parle pas seulement de l'odeur, mais c'est dangereux, c'est comme ça que les épidémies se déclarent». Schenke répondit d'un air un peu hautain: «Tout cela, c'est la responsabilité de la SS. Nous, nous payons le camp pour avoir des détenus en état de travailler. Mais c'est au camp de les laver, de les nourrir et de les soigner. C'est compris dans le forfait». Un autre ingénieur, un Souabe épais et suant dans son veston croisé, partit d'un gros éclat de rire: «De toute façon, les Juifs, c'est comme la venaison, c'est meilleur quand c'est un peu faisandé». Schenke eut un sourire pincé; je rétorquai sèchement: «Vos travailleurs ne sont pas tous juifs». – «Oh! Les autres ne valent guère mieux». Schenke commençait à se sentir agacé: «Sturmbannführer, si vous jugez la condition des Häftlinge insatisfaisante, vous devriez vous plaindre au camp, pas à nous. Le camp est responsable de leur entretien, je vous l'ai dit. Tout cela est précisé dans notre contrat». – «Je le comprends bien, croyez-le». Schenke avait raison; même les coups étaient administrés par les gardes S S et leurs kapos. «Il me semble pourtant qu'on pourrait obtenir de meilleurs rendements en les traitant un peu mieux. Vous ne pensez pas?» Schenke haussa les épaules: «Dans l'idéal, peut-être. Et nous nous plaignons souvent au camp de l'état des travailleurs. Mais nous avons d'autres priorités que de chipoter constamment». Derrière lui, assommé par un coup de bâton, un détenu agonisait; sa tête ensanglantée s'enfonçait dans la boue épaisse; seul le tremblement mécanique de ses jambes montrait qu'il était encore en vie. Schenke, en repartant, l'enjamba sans le regarder. Il pensait encore à mes paroles avec énervement: «On ne peut pas avoir une attitude sentimentale, Sturmbannführer. Nous sommes en guerre. La production compte avant tout». – «Je ne dis pas le contraire. Mon objectif est justement de suggérer des moyens d'augmenter la production. Cela devrait vous concerner. Après tout, cela fait quoi? deux ans que vous construisez, et vous n'avez toujours pas produit un kilo de buna». – «Oui. Mais je vous ferai remarquer que l'usine de méthanol fonctionne depuis un mois».