La vie du camp, elle, se révélait riche de phénomènes singuliers. Piontek m'avait déposé devant la Kommandantur et reculait pour garer l'Opel; j'allais monter quand mon attention fut attirée par du bruit dans le jardin de la maison des Hôss. J'allumai une cigarette et m'approchai discrètement: par la grille, je vis des enfants qui jouaient aux Häftlinge. Le plus grand, qui me tournait le dos, portait un brassard marqué KAPO et criait d'une voix stridente des commandements standardisés: «Achtung/Mützen… auf! Mützen…, ab! Zu! fünf!» Les quatre autres, trois fillettes, dont une toute petite, et un garçon, se tenaient en rang face à moi et s'efforçaient maladroitement d'obéir; chacun, cousu sur la poitrine, portait un triangle d'une couleur différente: vert, rouge, noir, violet. La voix de Hôss retentit derrière moi: «Bonjour, Sturmbannführer! Que regardez-vous?» Je me retournai: Hôss avançait vers moi, la main tendue; près de la barrière, une ordonnance tenait la longe de son cheval. Je le saluai, lui serrai la main, et sans un mot lui indiquai le jardin. Hôss rougit brutalement, passa la grille et se précipita vers les enfants. Sans rien dire, sans les gifler, il leur arracha les triangles et le brassard et les envoya à la maison. Puis il revint vers moi, encore rouge, les morceaux de tissu à la main. Il me regarda, regarda les insignes, me regarda de nouveau, puis, toujours muet, passa à côté de moi et entra dans la Kommandantur, jetant les insignes dans une corbeille métallique placée près de la porte. Je ramassai ma cigarette, que j'avais jetée pour le saluer et qui fumait encore. Un détenu jardinier, en rayé propre et repassé, râteau à la main, sortit à côté de moi en ôtant son calot et alla chercher la corbeille pour la vider dans le panier qu'il portait; puis il retourna dans le jardin.
Le jour, je me sentais frais, dispos; à la Haus je mangeais bien, et le soir je pensais avec plaisir à mon lit, aux draps propres; mais la nuit, depuis mon arrivée, les rêves venaient en rafales, parfois brefs et secs et vite oubliés, d'autres fois comme un long ver se déroulant dans ma tête. Une séquence en particulier se répétait et s'amplifiait de nuit en nuit, un rêve obscur et difficile à décrire, sans aucun sens narratif, mais qui se déployait selon une logique spatiale. Dans ce rêve je parcourais, mais comme en l'air, à différentes hauteurs, et plutôt comme un pur regard ou même une caméra que comme un être vivant, une cité immense, sans fin visible, d'une topographie monotone et répétitive, divisée en secteurs géométriques, et animée d'une circulation intense. Des milliers d'êtres allaient et venaient, entraient et sortaient de bâtiments identiques, remontaient de longues allées rectilignes, descendaient sous terre par des bouches de métro pour ressortir à un autre endroit, incessamment et sans but apparent. Si je, ou plutôt ce regard que j'étais devenu, descendais dans les allées pour les détailler de près, je constatais que ces hommes et ces femmes ne se distinguaient les uns des autres par aucun trait particulier, tous avaient la peau blanche, les cheveux clairs, les yeux bleus, pâles, perdus, les yeux de Höss, les yeux de mon ancienne ordonnance Hanika, aussi, au moment de sa mort à Kharkov, des yeux couleur de ciel. Des rails sillonnaient la ville, des petits trains s'avançaient et marquaient des arrêts réguliers pour vomir un flot de passagers aussitôt remplacés, aussi loin que portait la vue. Au cours des nuits suivantes, je pénétrai dans quelques-uns des immeubles: des files de gens s'acheminaient entre de longues tables communes et des latrines, mangeant et déféquant en rang d'oignon; sur des lits superposés, d'autres forniquaient, puis des enfants naissaient, jouaient entre les châlits, et, lorsqu'ils étaient devenus assez grands, sortaient prendre leur place dans les flots humains de cette ville du bonheur parfait. Petit à petit, à force de le contempler depuis différents points de vue, une tendance se dégageait de ce grouillement en apparence arbitraire: imperceptiblement, un certain nombre de gens finissaient toujours du même côté, et entraient enfin dans des bâtisses sans fenêtres où ils se couchaient pour mourir sans un mot. Des spécialistes venaient et prenaient d'eux ce qui pouvait encore contribuer à nourrir l'économie de la ville; ensuite, leurs corps étaient brûlés dans des fours qui servaient simultanément à chauffer de l'eau distribuée à travers les secteurs par des canalisations; les os étaient pilés; la fumée, issue des cheminées, rejoignait, tels des affluents, la fumée des cheminées voisines pour former une longue rivière tranquille et solennelle. Et lorsque le point de vue du rêve reprenait de l'altitude, je pouvais distinguer un équilibre à tout cela: la quantité de naissances, dans les dortoirs, égalait le nombre de décès, et la société s'autoreproduisait en un équilibre parfait, toujours en mouvement, ne produisant aucun excédent et ne souffrant aucune diminution. Au réveil, il me semblait évident que ces rêves sereins, dépourvus de toute angoisse, figuraient le camp, mais alors un camp parfait, ayant atteint un point de stase impossible, sans violence, autorégulé, fonctionnant parfaitement et aussi parfaitement inutile puisque, malgré tout ce mouvement, ne produisant rien. Mais à y réfléchir plus avant, comme je tentais de le faire en buvant mon ersatz dans la salle de la Haus der Waffen-SS, n'était-ce pas une représentation de la vie sociale dans son ensemble? Débarrassée de ses oripeaux et de sa vaine agitation, la vie humaine se réduisait à guère plus que cela; une fois que l'on s'était reproduit, on avait atteint la finalité de l'espèce; et quant à sa propre finalité, ce n'était qu'un leurre, une stimulation pour s'encourager à se lever le matin; mais si l'on examinait la chose objectivement, comme je pensais pouvoir le faire, l'inutilité de tous ces efforts était patente, tout comme l'était la reproduction elle-même, puisqu'elle ne servait qu'à produire de nouvelles inutilités. Et ainsi je venais à penser: le camp lui-même, avec toute la rigidité de son organisation, sa violence absurde, sa hiérarchie méticuleuse, ne serait-il qu'une métaphore, une reductio ad absurdum de la vie de tous les jours? Mais je n'étais pas venu à Auschwitz pour philosopher. J'inspectai des Nebenlager: la station agricole expérimentale de Rajsko, si chère au Reichsführer, où le Dr. Caesar m'expliqua comment l'on tentait toujours de résoudre le problème de la culture à grande échelle de la plante koksagyz, découverte, vous vous en souvenez, près de Maïkop, et productrice de caoutchouc; et encore la fabrique de ciment de Golleschau, l'aciérie de Eintrachthütte, les mines de Jawizowitz et de Neu-Dachs. Mis à part Rajsko, un cas un peu particulier, les conditions dans ces endroits apparaissaient si possible pis qu'à Buna: l'absence de toute mesure de sécurité entraînait des accidents innombrables, le manque d'hygiène assaillait en permanence les sens, la violence des kapos et des contremaîtres civils se déchaînait au moindre prétexte, sauvage et meurtrière. Je descendis au fond des puits des mines par des ascenseurs en cage grillagée brinquebalants; à chaque niveau, les perspectives des galeries, faiblement illuminées par des lampes jaunâtres, trouaient l'obscurité; le détenu qui descendait ici devait perdre tout espoir de jamais revoir la lumière du jour. Au fond, l'eau ruisselait des parois, des bruits métalliques et des cris résonnaient à travers les galeries basses et puantes. Des demi-fûts à pétrole avec une planche posée en travers servaient de latrines: certains Häftlinge étaient si faibles qu'ils tombaient dedans. D'autres, squelettiques, les jambes gonflées par les œdèmes, s'échinaient à pousser des wagonnets surchargés sur des rails mal ajustés, ou à creuser la paroi avec des pioches ou des marteaux-piqueurs qu'ils pouvaient à peine tenir. À la sortie, des files de travailleurs épuisés, soutenant des camarades à moitié évanouis et portant leurs morts sur des brancards improvisés, attendaient de remonter à la surface pour être renvoyés à Birkenau: eux, au moins, reverraient le ciel, fût-ce pour quelques heures. D'apprendre que presque partout les travaux progressaient moins vite que les prévisions des ingénieurs ne me surprenait pas: d'habitude, on blâmait la mauvaise qualité de la marchandise fournie par le camp. Un jeune ingénieur de la Hermann-Göring Werke avait bien tenté, m'affirma-t-il d'un air résigné, d'obtenir une ration supplémentaire pour les détenus de Jawizowitz; mais la direction avait refusé le surcoût. Quant à frapper moins, même cet homme aux idées progressistes reconnaissait tristement que c'était difficile: si on frappait, les détenus avançaient lentement, mais si on ne frappait pas, ils n'avançaient plus du tout.