«Eh bien oui, Frau Gutknecht. C'est la RAF. Que voulez-vous que j'y fasse?» Ses bajoues tremblaient, elle verdissait sous les yeux et se signait convulsivement en marmonnant: «Jésus-Marie-Joseph, Jésus-Marie-Joseph, qu'allons-nous faire?» – «Nous allons descendre à l'abri, comme tout le monde». Je repoussai la porte et m'habillai, puis je descendis calmement, fermant ma porte à clef à cause des pillards. On entendait tonner la Flak, surtout vers le sud et le Tiergarten. La cave de l'immeuble avait été aménagée en abri antiaérien: il n'aurait jamais survécu à un coup au but, mais c'était mieux que rien. Je me faufilai parmi les valises et les jambes et m'installai dans un coin, le plus loin possible de Frau Gutknecht, qui partageait ses terreurs avec quelques voisines. Des enfants pleuraient d'angoisse, d'autres couraient entre les gens habillés, qui en costume, qui encore en robe de chambre. Deux bougies seulement éclairaient la cave, de petites flammes vacillantes, tremblotantes, qui enregistraient les détonations proches comme des sismographes. L'alerte dura plusieurs heures; malheureusement, il était interdit de fumer dans ces abris. Je dus somnoler, je crois qu'aucune bombe ne frappa notre quartier. Quand ce fut fini je montai me recoucher, sans même aller voir dans la rue. Le lendemain, au lieu de prendre le métro, je téléphonai à la S S-Haus et me fis envoyer Piontek. Il m'expliqua que les bombardiers venaient du sud, de Sicile sans doute, et que c'étaient surtout Steglitz, Lichterfelde, et Marienfelde qui avaient reçu, bien que des immeubles aient été détruits à Tempelhof et jusqu'au Zoo. «Les nôtres ont utilisé une nouvelle tactique, Wilde Sau, ils ont appelé ça à la radio, mais ils ont pas trop expliqué ce que c'était, Herr Sturmbannführer. Paraît que ça marche, et qu'on leur a abattu plus de soixante appareils, les salauds. Pauvre Herr Jeschonnek, il aurait dû attendre un peu». Le général Jeschonnek, le chef d'état-major de la Luftwaffe, venait de se suicider, à cause des échecs répétés de son service à empêcher les raids anglo-américains. Et en effet, avant même de traverser la Spree, Piontek dut faire un détour pour éviter une rue obstruée de gravats, les décombres d'un immeuble frappé de plein fouet par un bombardier, un Lancaster je pense: sa queue se dressait au-dessus des ruines, désolée, comme la poupe d'un navire au moment du naufrage. Une fumée noire et épaisse cachait le soleil. J'ordonnai à Piontek de me conduire vers le sud de la ville: plus on avançait, plus nombreux étaient les immeubles qui brûlaient encore, les rues encombrées de débris. Des gens essayaient de tirer leurs meubles des demeures éventrées pour les entasser au milieu de rues inondées par les lances à incendie; des cuisines mobiles de campagne servaient de la soupe à des files de survivants choqués, épuisés, couverts de suie; près des camions de pompiers, des formes s'alignaient sur les trottoirs, parfois avec des pieds, nus ou portant encore un dérisoire soulier, dépassant d'un drap souillé. Certaines rues étaient barrées par des tramways couchés sur le flanc par le souffle des détonations ou noircis par le feu; les lignes électriques traînaient sur le pavé, les arbres gisaient, fracassés, ou se dressaient encore mais nus, dépouillés de toutes leurs feuilles. Les quartiers les plus touchés devenaient infranchissables; je fis faire demi-tour à Pion tek et gagnai la S S-Haus. Le bâtiment n'avait pas été touché, mais des impacts proches avaient soufflé des fenêtres, et le verre brisé, sur le perron, crissa sous mes pas. À l'intérieur, je croisai Brandt dans le hall, l'air terriblement excité, animé d'une joie assez surprenante vu les circonstances. «Que se passe-t-il?» Il s'arrêta un instant: «Ah, Sturmbannführer, vous ne savez pas encore la nouvelle. Une grande nouvelle! Le Reichsführer a été nommé ministre de l'Intérieur». C'était donc ça, les changements dont parlait Thomas, songeai-je tandis que Brandt s'engouffrait dans l'ascenseur. Je montai par l'escalier: Fräulein Praxa était à sa place, maquillée, fraîche comme une rose. «Bien dormi?» – «Oh, vous savez, Herr Sturmbannführer, j'habite à Weissensee, je n'ai rien entendu». – «Tant mieux pour vous». La fenêtre de mon cabinet était intacte: j'avais pris l'habitude de la laisser ouverte, le soir. Je réfléchis à la portée de la nouvelle annoncée par Brandt, mais je manquais d'éléments pour l'analyser à fond. À priori, me semblait-il, cela ne changerait pas grand-chose pour nous: bien que Himmler, en tant que chef de la police allemande, fût techniquement subordonné au ministre de l'Intérieur, il était en réalité entièrement autonome, et ce depuis 1936 au moins; ni Frick, le ministre sortant, ni son Staatsekretär Stuckart n'avaient jamais eu la moindre influence sur le RSHA ou même le Hauptamt Orpo. La seule chose sur laquelle ils avaient pu garder un contrôle était l'administration civile, le fonctionnariat; maintenant, cela aussi reviendrait au Reichsführer; mais je ne pouvais pas croire que ce soit un enjeu majeur. Évidemment, avoir rang de ministre ne pourrait que renforcer la main du Reichsführer par rapport à ses rivaux: mais je n'étais pas assez au fait des querelles au sommet de l'État pour apprécier cette donnée à sa juste mesure.
Je m'étais imaginé que cette nomination remettrait la présentation de mon rapport aux calendes grecques: c'était mal connaître le Reichsführer. Je fus convoqué à son bureau deux jours plus tard. La nuit précédente, les Anglais étaient revenus, moins en force que la première fois, mais j'avais néanmoins peu dormi. Je me frictionnai le visage à l'eau froide, avant de descendre, pour tenter de reprendre une teinte humaine. Brandt, me fixant avec son air de hibou, me fit à son habitude quelques commentaires préliminaires: «Le Reichsführer, comme vous pouvez vous l'imaginer, est extrêmement occupé en ce moment. Néanmoins, il a tenu à vous recevoir car il s'agit d'un dossier qu'il veut faire avancer. Votre rapport a été jugé excellent, un peu trop direct peut-être, mais concluant. Le Reichsführer vous demandera certainement de lui en rendre compte. Soyez concis. Il a peu de temps». Le Reichsführer, cette fois-ci, m'accueillit avec une touche presque cordiale: «Mon cher Sturmbannführer Aue! Excusez-moi de vous avoir fait patienter, ces derniers jours». Il agita sa petite main molle et veineuse en direction d'un fauteuiclass="underline" «Asseyez-vous». Brandt, comme la première fois, lui avait remis un dossier qu'il compulsa. «Vous avez vu ce bon Globus, alors. Comment va-t-il?» – «Le Gruppenführer Globocnik avait l'air en excellente forme, mon Reichsführer. Très enthousiaste». – «Et que pensez-vous de sa gestion des produits de l'Einsatz? Vous pouvez parler franchement». Ses petits yeux froids brillaient derrière son pince-nez. Je me remémorai soudain les premières paroles de Globocnik; certainement, il connaissait son Reichs führer mieux que moi. Je choisis mes mots avec soin: «Le Gruppenführer est un national-socialiste fervent, mon Reichsführer, il n'y a aucun doute à cela. Mais de telles richesses peuvent engendrer des tentations formidables dans son entourage. J'ai eu l'impression que le Gruppenführer aurait pu être plus strict à ce niveau, qu'il fait peut-être trop confiance à certains de ses subordonnés». – «Vous parlez beaucoup de corruption dans votre rapport. Pensez-vous que ce soit un problème réel?» – «J'en suis convaincu, mon Reichsführer. Au-delà de certaines proportions, cela affecte le travail des camps et aussi de l'Arbeitseinsatz. Un S S qui vole est un S S que le détenu peut acheter». Himmler ôta son pince-nez, tira un mouchoir de sa poche, et se mit à polir les verres: «Résumez-moi vos conclusions. Soyez bref». Je tirai une feuille de notes de ma serviette et me lançai. «Dans le système des KL tel qu'il fonctionne actuellement, mon Reichsführer, je vois trois obstacles à une utilisation maximale et rationnelle de la main-d'œuvre disponible. Premier obstacle, nous venons d'en discuter, la corruption parmi les S S des camps. Elle n'est pas seulement une question morale, elle pose des problèmes pratiques à de nombreux niveaux. Mais pour cela, le remède existe déjà, c'est la commission spéciale que vous avez mandatée, et qui devrait intensifier ses travaux. Deuxième obstacle, une incohérence bureaucratique persistante, que les efforts de l'Obergruppenführer Pohl n'ont pas encore résolue. Permettez-moi, mon Reichsführer, de vous donner un exemple, tiré de ceux cités dans mon rapport: l'ordre du Brigadeführer Glücks du 28 décembre 1942, adressé à tous les médecins-chefs des KL, leur donnait entre autres la responsabilité, en vue d'une réduction de la mortalité, d'améliorer l'alimentation des Häftlinge. Or dans les camps, la cuisine dépend du département administratif, qui est subordonné au département D IV du WVHA; les rations, elles, sont fixées centralement par le D IV 2 en accord avec la S S-Hauptamt. Ni les médecins sur place, ni le département D III n'ont un droit de regard sur ce processus. Cette partie de l'ordre n'a donc tout simplement pas été suivie d'effet; les rations restent identiques à celles de l'année dernière». Je marquai une pause; Himmler, qui me fixait aimablement, hocha la tête: «Pourtant, la mortalité a baissé, il me semble». – «Certes, mon Reichsführer, mais pour d'autres raisons. Il y a eu des progrès dans le domaine des soins et de l'hygiène, que les médecins contrôlent directement. Mais elle pourrait baisser encore. Dans l'état actuel des choses, si vous me permettez la remarque, mon Reichsführer, chaque Häftling mort prématurément représente une perte nette pour la production de guerre du Reich». – «Je le sais mieux que vous, Sturmbannführer, siffla-t-il sur un ton mécontent de maître d'école pédant. Continuez». – «Bien, mon Reichsführer. Troisième obstacle, la mentalité des officiers supérieurs vétérans de l'IKL. Ces remarques ne concernent en rien leurs qualités considérables d'hommes, d'officiers S S, et de nationaux-socialistes. Mais la plupart d'entre eux, c'est un fait, ont été formés à une époque où la fonction des camps était entièrement différente, selon les directives de feu l'Obergruppenführer Eicke». – «Vous avez connu Eicke?» coupa Himmler. – «Non, mon Reichsführer. Je n'ai pas eu cet honneur». – «C'est dommage. C'était un grand homme. Il nous manque beaucoup. Mais excusez-moi, je vous ai interrompu. Reprenez». – «Merci, mon Reichsführer. Ce que je voulais dire, c'est que ces officiers ont ainsi acquis une optique tournée vers la fonction politique et policière des camps, telle qu'elle prédominait à cette époque-là. Malgré toute leur expérience en ce domaine, beaucoup d'entre eux ont été incapables d'évoluer et de s'adapter aux nouvelles fonctions économiques des camps. C'est un problème à la fois d'état d'esprit et de formation: peu d'entre eux ont la moindre expérience de gestion commerciale, et ils travaillent assez mal avec les administrateurs d'entreprises du WVHA. Je souligne qu'il s'agit d'un problème d'ensemble, un problème de génération, si l'on peut dire, et non pas le fait de personnalités individuelles, même si j'en ai cité certains à titre d'exemple». Himmler avait ramené ses mains en pointe sous son menton fuyant. «Bien, Sturmbannführer. Votre rapport sera diffusé au WVHA et je pense donnera des munitions à mon ami Pohl. Mais afin de n'offusquer personne, vous effectuerez d'abord certaines corrections. Brandt vous en communiquera la liste. Notamment, vous ne citerez personne nommément Vous comprenez pourquoi». -