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Les avions britanniques étaient revenus plusieurs nuits de suite, mais chaque fois moins nombreux: la Wilde Sau, qui permettait à notre chasse d'abattre les appareils ennemis d'en haut tout en restant eux-mêmes au-dessus du niveau de la Flak, faisait des ravages, et la Luftwaffe avait aussi commencé à se servir de fusées éclairantes pour illuminer leurs cibles comme en plein jour; après le 3 septembre, les raids cessèrent tout à fait: nos nouvelles tactiques les avaient découragés. J'allai voir Pohl à son siège à Lichterfelde pour discuter de la composition du groupe de travail. Pohl avait l'air fort satisfait que l'on s'occupe enfin de manière systématique de ce problème; il en avait marre, me déclara-t-il franchement, d'envoyer à ses Kommandanten des ordres qui n'étaient pas suivis d'effet. Nous convînmes que l'Amtsgruppe D détacherait trois représentants, un par département; Pohl me proposa aussi un administrateur du siège de la DWB, les Entreprises économiques allemandes, pour nous conseiller sur les aspects économiques et les contraintes des firmes utilisant la main-d'œuvre détenue; enfin, il me détacha son inspecteur pour la Nutrition, le professeur Weinrowski, un homme aux cheveux déjà blancs et aux yeux humides, avec un menton profondément creusé par une fossette, dans laquelle nichaient des poils rêches ayant échappé au rasoir. Weinrowski, depuis près d'un an déjà, s'efforçait d'améliorer l'alimentation des Häftlinge, sans aucun succès; mais il avait une bonne expérience des obstacles et Pohl souhaitait qu'il participe à nos travaux. Après un échange de correspondance avec les départements concernés, je convoquai une première réunion pour faire le point sur la situation. À ma demande, le professeur Weinrowski nous avait préparé avec son assistant, le Hauptsturmführer Dr. Isenbeck, un petit mémoire qui fut distribué aux participants, et dont il nous fit une présentation orale. C'était une très belle journée de septembre, la fin de l'été indien; le soleil brillait sur les arbres du Tiergarten et venait déposer de grands pans de lumière dans notre salle de conférence, illuminant comme un halo la chevelure du professeur. La situation nutritionnelle des Häftlinge, nous expliqua Weinrowski de sa voix hachée et didactique, était assez confuse. Les directives centrales fixaient des normes et des budgets, mais les camps s'approvisionnaient, bien entendu, localement, ce qui donnait lieu à des variations parfois considérables. Comme ration-type, il proposa l'exemple du KL Auschwitz, où un Häftling affecté à un travail lourd devait recevoir, par jour, 350 grammes de pain, un demi-litre d'ersatz, et un litre de soupe aux patates ou aux navets, avec en supplément, quatre fois par semaine, 20 grammes de viande dans la soupe. Les détenus affectés au travail léger ou à l'infirmerie recevaient évidemment moins; il y avait encore toutes sortes de rations spéciales, comme celles des enfants du camp familial ou des détenus sélectionnés pour les expériences médicales. Si l'on pouvait résumer la situation, en gros, un détenu affecté au travail lourd recevait officiellement environ 2 150 kilocalories par jour et, au travail léger, 1700. Or, sans même savoir si ces normes étaient appliquées, elles se révélaient déjà insuffisantes: un homme au repos a besoin, selon sa taille et son poids, et compte tenu de l'environnement, d'un minimum de 2100 kilo-calories par jour pour rester en bonne santé, et un homme qui travaille, de 3 000. Les détenus ne pouvaient donc que dépérir, d'autant que la balance entre lipides, glucides et protides était loin d'être respectée: 6,4 % de la ration, au plus, consistait en protéines, alors qu'il en aurait fallu au moins 10 %, voire 15 %. Sa présentation achevée, Weinrowski se rassit d'un air satisfait et je lus des extraits de la série d'ordres du Reichsführer à Pohl pour l'amélioration de l'alimentation dans les camps, que j'avais fait analyser par mon nouvel assistant, Asbach. Le premier de ces ordres, qui remontait à mars 1942, restait assez vague: le Reichsführer demandait simplement à Pohl, quelques jours après l'incorporation de l'IKL dans le WVHA, de développer graduellement un régime qui, comme celui des soldats romains ou des esclaves égyptiens, contiendrait toutes les vitamines et resterait simple et bon marché. Les lettres suivantes se faisaient plus précises: plus de vitamines, de grandes quantités de légumes crus et d'oignons, des carottes, du chou-rave, des navets, et puis de l'ail, beaucoup d'ail, surtout en hiver, pour améliorer l'état de santé. «Je connais ces ordres, déclara le professeur Weinrowski lorsque j'eus fini. Mais à mon avis l'essentiel n'est pas là». Pour un homme qui travaille, l'important ce sont les calories et les protéines; les vitamines et les micronutriments restent somme toute secondaires. Le Hauptsturmführer Dr. Alicke, qui représentait le D III, approuvait ce point de vue; le jeune Isenbeck, en revanche, avait des doutes: la nutrition classique, semblait-il penser, sous-estime l'importance des vitamines, et il alléguait en faveur de cette opinion, comme si cela tranchait tout, un article tiré d'un journal professionnel britannique de 1938, référence qui parut peu impressionner Weinrowski. Le Hauptsturmführer Gorter, le représentant de l'Arbeitseinsatz, prit à son tour la parole: En ce qui concernait les statistiques globales des détenus enregistrés, la situation continuait à montrer une amélioration progressive; de 2,8 % en avril, le taux moyen de mortalité était passé à 2,23 % en juillet, puis à 2,09 % en août. Même à Auschwitz, il tournait autour de 3,6 %, une baisse remarquable depuis mars. «En ce moment, le système des KL compte environ 160 000 détenus: sur ce chiffre, seuls 35 000 sont classés par l'Arbeitseinsatz comme inaptes au travail, et 100 000, ce qui n'est pas rien, travaillent en extérieur, dans des usines ou des entreprises». Avec les programmes de construction de l'Amtsgruppe C, la surpopulation, source d'épidémies, diminuait; si l'habillement restait problématique, malgré l'usage des effets pris aux Juifs, l'aspect médical avait fait de grands progrès; bref, la situation semblait se stabiliser. L'Obersturmführer Jedermann, de l'administration, se déclara plutôt d'accord; et puis, rappela-t-il, la maîtrise des coûts restait un problème vitaclass="underline" les enveloppes budgétaires étaient contraignantes. «C'est tout à fait vrai, intervint alors le Sturmbannführer Rizzi, le spécialiste économique choisi par Pohl, mais il y a quand même de nombreux facteurs à prendre en compte». C'était un officier de mon âge, aux cheveux clairsemés et avec un nez en trompette, presque slave; lorsqu'il parlait, ses lèvres fines et exsangues remuaient à peine, mais ses propos étaient nets et précis. La productivité d'un détenu pouvait généralement être exprimée en termes d'un pourcentage de celle d'un travailleur allemand ou d'un travailleur étranger; or, ces deux catégories entraînaient des coûts autrement plus considérables qu'un Häftling, sans parler du fait que leur disponibilité devenait de plus en plus limitée. Certes, depuis que les grandes entreprises et le ministère de l'Armement s'étaient plaints de la concurrence déloyale, la S S ne pouvait plus fournir à ses propres entreprises des détenus au coût réel, mais devait se les facturer au même coût que pour les entreprises extérieures, soit de 4 à 6 reichsmarks par jour, le coût d'entretien d'un détenu restant bien évidemment inférieur à cette somme. Or, une légère augmentation du coût réel d'entretien, bien gérée, pouvait entraîner une augmentation considérable du ratio de productivité, auquel cas tout le monde y gagnait. «Je m'explique: le WVHA dépense actuellement, disons, 1,5 reichsmark par jour pour un détenu capable d'accomplir 10 % du travail quotidien d'un travailleur allemand. Il faut donc dix détenus, soit 15 reichsmarks par jour, pour remplacer un Allemand. Mais si, en dépensant 2 reichsmarks par jour pour un détenu, on pouvait lui redonner des forces, augmenter sa durée d'aptitude au travail et ainsi le former correctement? Dans ce cas, il serait envisageable qu'un détenu puisse, au bout de quelques mois, fournir 50 % du travail de son homologue allemand: ainsi, il ne faudrait plus que deux détenus, soit 4 reichsmarks par jour, pour accomplir la tâche d'un Allemand. Vous me suivez? Bien entendu, ces chiffres sont des approximations. Il faudrait faire une étude». – «Vous pourriez vous en charger?» demandai-je avec intérêt. – «Attendez, attendez, me coupa Jedermann. Si moi je dois subvenir pour cent mille détenus à 2 reichsmarks plutôt qu'à 1,5, cela me fait un surcoût de 50 000 reichsmarks net par jour. Le fait qu'ils produisent plus ou moins n'y change rien. Mon budget, lui, ne change pas». – «C'est vrai, répondis-je. Mais je vois où veut en venir le Sturmbannführer Rizzi. Si son idée est valable, les profits globaux de la SS augmenteront, puisque les détenus produiront plus sans augmentation des coûts pour les entreprises qui les emploient. Il suffirait, si cela peut être démontré, de convaincre l'Obergruppenführer Pohl de reverser une partie de ces profits accrus au budget d'entretien de l'Amtsgruppe D». – «Oui, ce n'est pas bête, opina Gorter, l'homme de Maurer. Et si les détenus s'épuisent moins vite, finalement, les effectifs, de fait, croissent plus vite. D'où l'importance de la réduction de la mortalité, en fin de compte». La réunion se conclut sur cette note et je proposai une répartition des tâches pour préparer la réunion suivante. Rizzi tenterait d'étudier la validité de son idée; Jedermann nous exposerait en détail ses contraintes budgétaires; quant à Isenbeck, je le chargeai, avec l'accord de Weinrowski (qui visiblement ne souhaitait pas trop se déplacer), d'inspecter rapidement quatre camps: les KL Ravensbrück, Sachsenhausen, Gross-Rosen et Auschwitz, avec pour objectif d'en rapporter toutes les échelles de rations, les menus effectivement préparés pour les catégories principales de détenus depuis un mois, et surtout des échantillons de rations que nous ferions analyser: je voulais pouvoir comparer les menus théoriques avec la nourriture effectivement servie.