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Hohenegg, dès qu'il me revit, voulut à tout prix palper mes cicatrices; je me laissai faire gracieusement, sous l'œil étonné du maître d'hôtel venu nous proposer la carte des vins. «Beau travail, faisait Hohenegg, beau travail. Si vous aviez eu ça avant Kislovodsk, je vous aurais cité dans mon séminaire. Finalement, j'ai bien fait d'insister». – «Que voulez-vous dire?» – «Le chirurgien, à Goumrak, avait renoncé à vous opérer, ce qui se comprend. Il vous avait tiré un drap sur le visage et avait suggéré aux infirmiers, comme on faisait alors, de vous placer dans la neige, pour en finir plus vite. Moi, je passais par là, j'ai remarqué ce drap qui remuait au niveau de la bouche, et bien sûr j'ai trouvé ça curieux, un mort qui respire comme un bœuf sous son linceul. Je l'ai retroussé: imaginez ma surprise. Alors je me suis dit que c'était la moindre des choses d'exiger de quelqu'un d'autre qu'il s'occupe de vous. Le chirurgien ne voulait pas, nous avons eu quelques mots, mais j'étais son supérieur hiérarchique et il a dû s'incliner. Il n'arrêtait pas de crier que c'était une perte de temps. J'étais un peu pressé, je l'ai laissé faire, j'imagine qu'il s'est contenté d'une hémostase. Mais je suis heureux que ça ait servi à quelque chose». J'étais immobile, je restais rivé à ses mots; en même temps je me sentais incommensurablement loin de tout cela, comme si ça concernait un autre homme, que j'aurais à peine connu. Le maître d'hôtel apportait le vin. Hohenegg l'interrompit avant qu'il ne le verse: «Un instant, je vous prie. Pourriez-vous nous apporter deux verres à cognac?» – «Bien entendu, Herr Oberst». Avec un sourire, Hohenegg tira une bouteille de Hennessy de sa serviette et la posa sur la table: «Voilà. Chose promise, chose due». Le maître d'hôtel revint avec les verres, déboucha la bouteille, et nous versa à chacun une mesure. Hohenegg prit son verre et se leva; je l'imitai. Il avait tout à coup un air sérieux et je remarquai qu'il avait sensiblement vieilli par rapport à mon souvenir: sa peau, jaune et molle, pendait sous ses yeux et sur ses joues rondes; tout son corps, encore gras, semblait comme diminué sur sa charpente. «Je propose, dit-il, que nous buvions à tous nos camarades de malheur qui n'ont pas eu autant de chance que nous. Et surtout à ceux qui sont encore en vie, quelque part». Nous bûmes et reprîmes nos places. Hohenegg resta silencieux encore quelques instants, jouant avec son couteau, puis reprit son air enjoué. Je lui racontai comment je m'en étais sorti, ce que Thomas m'en avait rapporté du moins, et lui demandai à son tour son histoire. «Moi, c'est plus simple. J'avais fini mon travail, rendu mon rapport au général Renoldi, qui préparait déjà ses valises pour la Sibérie et se moquait éperdument du reste, et je me suis rendu compte qu'on m'avait oublié. Heureusement, je connaissais un jeune homme obligeant à l'AOK; grâce à lui, j'ai pu envoyer un signal à l'OKHG avec une copie pour ma faculté, disant simplement que j'étais prêt à remettre mon rapport. Alors ils se sont souvenus de moi et le lendemain j'ai reçu l'ordre de quitter le Kessel. C'est d'ailleurs en attendant un avion à Goumrak que je suis tombé sur vous. J'aurais bien voulu vous prendre avec moi, mais dans cet état-là vous étiez intransportable, et je ne pouvais quand même pas attendre votre opération, les vols se faisaient rares. Je crois d'ailleurs que j'ai eu un des derniers au départ de Goumrak. L'avion juste avant le mien s'est écrasé sous mes yeux; j'étais encore sonné par le bruit de l'explosion en arrivant à Novorossisk. On a décollé tout droit à travers la fumée et les flammes qui montaient de la carcasse, c'était très impressionnant. Après, j'ai eu un congé, et au lieu de me réaffecter à la nouvelle 6e armée ils m'ont donné un poste à l'OKW. Et vous, que devenez-vous?» Tandis que nous mangions je lui décrivis les problèmes de mon groupe de travail. «En effet, commenta-t-il, cela me semble délicat. Je connais bien Weinrowski, c'est un honnête homme et un savant intègre; mais il n'a aucun sens politique et fait souvent des faux pas». Je restai songeur: «Vous ne pourriez pas le rencontrer avec moi? Pour nous aider à nous orienter». – «Mon cher Sturmbannführer, je vous rappelle que je suis un officier de la Wehrmacht. Je doute que vos supérieurs – et les miens – apprécient que vous me mêliez à cette sombre histoire». – «Pas officiellement, bien sûr. Une simple discussion privée, avec votre vieil ami de la faculté?» – «Je n'ai jamais dit que c'était mon ami». Hohenegg se passa la main pensivement sur le dos de son crâne chauve; son cou ridé saillait par-dessus son col boutonné. «Bien sûr, en tant qu'anatomo-pathologiste, je suis toujours ravi de pouvoir aider le genre humain; après tout, je ne manque jamais de clients. Si vous voulez, nous n'aurons qu'à achever cette bouteille de cognac à trois».

Weinrowski nous invita chez lui. Il vivait avec sa femme dans un appartement de trois pièces, à Kreuzberg. Sur le piano, il nous montra deux photos de jeunes hommes, l'une encadrée de noir avec un ruban: son aîné, Egon, tué à Demiansk; le cadet, lui, servait en France et avait été tranquille jusque-là, mais sa division venait d'être envoyée d'urgence en Italie, pour renforcer le nouveau front. Tandis que Frau Weinrowski nous servait du thé et des gâteaux, nous commentions la situation italienne: comme à peu près tout le monde s'y attendait, Badoglio ne cherchait qu'une occasion pour retourner sa veste, et dès que les Anglo-Américains avaient posé le pied sur le sol italien, il l'avait saisie. «Heureusement, heureusement, le Führer a été plus malin que lui!» s'exclama Weinrowski. – «Tu dis ça, marmonna tristement Frau Weinrowski en nous proposant du sucre, mais c'est ton Karl qui est là-bas, pas le Führer». C'était une femme un peu lourde, aux traits bouffis et fatigués; mais le dessin de sa bouche et surtout la lumière de ses yeux laissaient entrevoir une beauté passée. «Oh, tais-toi, grommela Weinrowski, le Führer sait ce qu'il fait. Regarde ce Skorzeny! Si ça c'était pas un coup de maître». Le raid sur le Gran Sasso, pour libérer Mussolini, faisait depuis des jours la une de la presse de Goebbels. Depuis, nos forces avaient occupé l'Italie du Nord, interné 650 000 soldats italiens, et installé une république fasciste à Salo; et tout cela était présenté comme une victoire considérable, une anticipation brillante du Führer. Mais la reprise des raids sur Berlin en était aussi une conséquence directe, le nouveau front drainait nos divisions, et en août les Américains avaient réussi à bombarder Ploesti, notre dernière source de pétrole. L'Allemagne était bel et bien prise entre deux feux.

Hohenegg sortait son cognac et Weinrowski alla chercher des verres; sa femme avait disparu dans la cuisine. L'appartement était sombre, avec cette odeur musquée et renfermée des appartements de vieux. Je m'étais toujours demandé d'où venait cette odeur. Est-ce que moi aussi, je sentirais ainsi, si jamais je vivais assez longtemps? Curieuse idée. Aujourd'hui, en tout cas, je ne sens rien; mais on ne sent jamais sa propre odeur, dit-on. Lorsque Weinrowski revint, Hohenegg versa trois mesures et nous bûmes à la mémoire du défunt fils. Weinrowski semblait un peu ému. Puis je sortis les documents que j'avais préparés et les montrai à Hohenegg, après avoir demandé à Weinrowski de donner un peu plus de lumière. Weinrowski s'était installé à côté de son ancien collègue et commentait les papiers et les tableaux au fur et à mesure que Hohenegg les examinait; inconsciemment, ils étaient passés à un dialecte viennois que j'avais un peu de mal à suivre. Je me renfonçai dans mon fauteuil et bus le cognac de Hohenegg. Tous deux avaient une attitude plutôt curieuse: en effet, comme Hohenegg me l'avait expliqué, Weinrowski, à la faculté, avait plus d'ancienneté que lui; mais en tant qu'Oberst il était supérieur en grade à Weinrowski, qui à la S S avait rang de Sturmbannführer de réserve, l'équivalent d'un Major. Ils ne semblaient pas savoir lequel des deux devait la préséance à l'autre, et en conséquence ils avaient adopté une attitude déférente, avec force «Je vous en prie», «Non, non, bien sûr, vous avez raison», «Votre expérience»…, «Votre pratique»…, ce qui devenait assez comique. Hohenegg leva la tête et me regarda: «Si je comprends bien, selon vous, les détenus ne reçoivent même pas les rations complètes décrites ici?» – «À part quelques privilégiés, non. Ils en perdent au minimum 20 %». Hohenegg se replongea dans sa conversation avec Weinrowski. «C'est mauvais, ça». – «Certes. Ça leur fait entre 1300 et 1 700 kilocalories par jour». – «C'est toujours plus que nos hommes à Stalingrad». Il me regarda à nouveau: «Qu'est-ce que vous visez, en fin de compte?» – «L'idéal serait une ration minimale normale». Hohenegg tapota les papiers: «Oui, mais ça, si j'ai bien compris, c'est impossible. Manque de ressources». – «En quelque sorte, oui. Mais on pourrait proposer des améliorations». Hohenegg réfléchissait: «En fait, votre vrai problème, c'est l'argumentation. Le détenu qui devrait recevoir 1 700 calories n'en reçoit que 1300; pour qu'il en reçoive effectivement 1700»… – «Ce qui est de toute façon insuffisant», interjecta Weinrowski – «… il faudrait que la ration soit de 2100. Mais si vous demandez 2100, vous devez justifier 2100. Vous ne pouvez pas dire que vous demandez 2100 pour recevoir 1700». – «Docteur, comme toujours, c'est un plaisir de discuter avec vous, fis-je en souriant. À votre habitude, vous allez droit au fond du problème». Hohenegg continuait sans se laisser interrompre: «Attendez. Pour demander 2 100, vous devriez démontrer que 1 700 ne suffisent pas, ce que vous ne pouvez pas faire, car ils ne reçoivent pas réellement 1 700. Et bien sûr, vous ne pouvez pas tenir compte du facteur détournement dans votre argumentation». – «Pas vraiment. La direction sait que le problème existe, mais nous n'avons pas à nous en mêler. Il y a d'autres instances pour ça». – «Je vois». – «En fait, le problème serait d'obtenir une augmentation du budget global. Mais ceux qui gèrent ce budget estiment qu'il devrait suffire et c'est difficile de prouver le contraire. Même si on démontre que les détenus continuent à mourir trop vite, on nous répond que ce n'est pas en jetant de l'argent sur le problème qu'on va le résoudre». – «Ce en quoi on n'a pas forcément tort». Hohenegg se frottait le sommet du crâne; Weinrowski se taisait et écoutait. «Est-ce qu'on ne pourrait pas modifier les répartitions?» demanda enfin Hohenegg. – «C'est-à-dire?» – «Eh bien, sans augmenter le budget global, favoriser un peu plus les détenus qui travaillent, et un peu moins ceux qui ne travaillent pas». – «En principe, cher docteur, il n'y a pas de détenus qui ne travaillent pas. Il n'y a que les malades: mais si on les nourrit encore moins qu'on ne le fait, ils n'auront aucune chance de récupérer et de redevenir aptes. Dans ce cas, autant ne pas les nourrir du tout; mais alors la mortalité augmentera de nouveau». – «Oui, mais, ce que je veux dire, c'est que les femmes, les enfants, vous les gardez bien quelque part? Donc ils doivent bien être nourris aussi?» Je le fixais sans répondre. Weinrowski aussi restait muet. Enfin je dis: «Non, docteur. Les femmes et les vieux et les enfants, on ne les garde pas». Hohenegg écarquilla les yeux et me regarda sans répondre, comme s'il voulait que je confirme que j'avais bien dit ce que j'avais dit. Je hochai la tête. Enfin il comprit. Il soupira longuement et se frotta le dos de la nuque: «Eh bien»… Weinrowski et moi gardions toujours le silence. «Ah oui… oui. Ah, c'est raide, ça». Il respira fortement: «Bien. Je vois ce que c'est. J'imagine qu'après tout, surtout depuis Stalingrad, on n'a pas trop le choix». – «Non, docteur, pas vraiment». – «Quand même, c'est fort. Tous?» – «Tous ceux qui ne peuvent pas travailler». – «Eh bien»… Il se ressaisit: «Au fond, c'est normal. Il n'y a pas de raison qu'on traite nos ennemis mieux que nos propres soldats. Après ce que j'ai vu à Stalingrad… Même ces rations-là sont du luxe. Nos hommes tenaient avec bien moins. Et puis, ceux qui ont survécu, qu'est-ce qu'on leur donne à manger, maintenant? Nos camarades, en Sibérie, qu'est-ce qu'ils reçoivent? Non, non, vous avez raison». Il me fixa d'un air pensif: «N'empêche, c'est une Schweinerei, une vraie saloperie. Mais quand même vous avez raison».