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J'avais eu raison, aussi, de lui demander son avis Hohenegg avait tout de suite compris ce que Weinrowski ne pouvait pas voir, qu'il s'agissait d'un problème politique et non technique. L'aspect technique devait servir à justifier un choix politique, mais ne pouvait le dicter. Notre discussion, ce jour-là, ne parvint pas à une conclusion; mais cela me fit réfléchir et, à la fin, je trouvai la solution. Comme Weinrowski me semblait incapable de suivre, je lui demandai pour l'occuper un autre compte-rendu, et me tournai vers Isenbeck pour le soutien technique nécessaire. J'avais sous-estimé ce garçon: il était très vif et se montra tout à fait capable de comprendre ma pensée, voire de l'anticiper. En une nuit de travail, seuls dans notre grand bureau au ministère de l'Intérieur, buvant du café que nous apportait une ordonnance somnolente, nous traçâmes ensemble les grandes lignes du projet. Je partis du concept de Rizzi en établissant une distinction entre ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés: toutes les rations seraient augmentées, mais celles des ouvriers non qualifiés seulement un peu, tandis que les ouvriers qualifiés pourraient recevoir toute une série de nouveaux avantages. Le projet ne traitait pas des différentes catégories de détenus, mais permettait, si le RSHA insistait, d'assigner les catégories que l'on voulait défavoriser, comme les Juifs, à des travaux non qualifiés uniquement: de toute manière, les options restaient ouvertes. À partir de cette distinction centrale, Isenbeck m'aida à en décliner d'autres: travail lourd, travail léger, hospitalisation; à la fin, cela formait une grille à laquelle il suffisait d'indexer des rations. Plutôt que de nous débattre avec des rations fixes, qui de toute façon, ne pourraient pas être respectées à cause des restrictions et des difficultés d'approvisionnement, je demandai à Isenbeck de calculer – en partant quand même de menus types – une enveloppe budgétaire quotidienne correspondant à chaque catégorie, puis, en annexe, de suggérer des variations de menus qui correspondraient à ces budgets. Isenbeck insistait pour que ces suggestions incluent aussi des options qualitatives, comme distribuer des oignons crus plutôt que cuits, en raison des vitamines; je le laissai faire. À bien y regarder, ce projet n'avait rien de révolutionnaire: il reprenait des pratiques en cours et les modifiait légèrement pour essayer de faire passer une augmentation nette; afin de la justifier, j'allai trouver Rizzi, lui exposai le concept, et lui demandai de me rédiger un argumentaire économique en termes de rendement; il accepta tout de suite, d'autant que je lui attribuais volontiers la paternité des idées clefs. Moi-même, je me réservais la rédaction du projet, une fois que j'aurais en main tous les éléments techniques.

L'important, je le voyais bien, était que le RSHA n'ait pas trop d'objections; si le projet leur était acceptable, le département D IV du WVHA ne pourrait pas s'y opposer. J'appelai donc Eichmann pour le sonder: «Ah, mon cher Sturmbannführer Aue! Me rencontrer? C'est que je suis absolument débordé, en ce moment Oui, l'Italie, et autre chose aussi. Le soir alors? Pour un verre. Il y a un petit café pas trop loin de mon bureau, à l'angle de la Potsdamerstrasse. Oui, à côté de l'entrée de l'U-Bahn. À ce soir alors». Lorsqu'il arriva, il s'affala sur la banquette avec un soupir et jeta sa casquette sur la table en se massant la base du nez. J'avais déjà commandé deux schnaps et je lui offris une cigarette qu'il prit avec plaisir, se renversant sur la banquette les jambes croisées, un bras par-dessus le dossier. Entre deux bouffées il se mordillait la lèvre inférieure; son haut front dégarni reflétait les lampes du café. «L'Italie, alors?» demandai-je. -»Le problème, c'est pas tellement l'Italie – bon, là, bien sûr, on en trouvera huit ou dix mille – c'est surtout les zones qu'ils occupaient et qui à cause de leur politique imbécile sont devenues des paradis pour Juifs. Il y en a partout! Le sud de la France, la côte dalmate, leurs zones en Grèce. J'ai tout de suite envoyé des équipes un peu partout, mais ça va être un gros boulot; avec les problèmes de transport en plus, ça ne se fera pas en un jour. À Nice, avec l'effet de surprise, on a réussi à en arrêter quelques milliers; mais la polic e française devient de moins en moins coopérative, et ça complique les choses. Nous manquons terriblement de ressources. Et puis le Danemark nous préoccupe beaucoup». – «Le Danemark?» – «Oui. Ça devait être tout simple et c'est devenu un vrai foutoir. Günther est furieux. Je vous ai dit que je l'avais envoyé là-bas?» – «Oui. Que s'est-il passé?» – «Je ne sais pas au juste. D'après Günther, c'est ce Dr. Best, l'ambassadeur, qui joue un jeu bizarre. Vous le connaissez, non?» Eichmann vida son schnaps d'un trait et en commanda un autre. «C'était mon supérieur, répondis-je. Avant la guerre». – «Oui, eh bien, je ne sais pas ce qu'il a dans la tête, maintenant. Pendant des mois et des mois, il a tout fait pour nous freiner, sous prétexte que ça va»… – il fit un geste de haut en bas, répété – «… heurter sa politique de coopération. Et puis en août, après les émeutes, quand on a imposé l'état d'urgence, nous autres, on a dit, c'est bon, allez-y. Sur place, il y a un nouveau BdS, c'est le Dr. Mildner, mais il est déjà débordé; de plus la Wehrmacht a tout de suite refusé de coopérer, c'est pour ça que j'ai envoyé Günther, pour activer les choses. Alors on a tout préparé, un bateau pour les quatre mille qui sont à Copenhague, des trains pour les autres, et alors Best n'arrête pas de faire des difficultés. Il a toujours une objection, les Danois, la Wehrmacht, e tutti quanti. En plus, ça devait rester un secret, pour pouvoir tous les rafler d'un coup, sans qu'ils s'y attendent, mais Günther dit qu'ils sont déjà au courant. Ça a l'air assez mal parti». – «Et vous en êtes où?» – «C'est prévu pour dans quelques jours. On va faire ça en une fois, de toute façon ils ne sont pas très nombreux. Moi, j'ai appelé Günther, je lui ai dit, Günther, mon ami, si c'est comme ça, dis à Mildner d'avancer la date, mais Best a refusé. Trop sensible, il devait encore discuter avec les Danois. Günther pense qu'il le fait exprès pour que ça foire». – «Pourtant, je connais bien le Dr. Best: c'est tout sauf un ami des Juifs. Vous aurez du mal à trouver un meilleur national-socialiste que lui». Eichmann fit une moue: «Ouais. Vous savez, la politique, ça change les gens. Enfin, on verra. Moi, je suis couvert, on a tout préparé, tout prévu, si ça plante, c'est pas sur moi que ça pourra retomber, je vous le dis. Et votre projet, alors, ça avance?»