Je commandai une nouvelle tournée: j'avais déjà eu l'occasion de remarquer que la boisson avait tendance à détendre Eichmann, à susciter son côté sentimental et amical. Je ne cherchais pas à le flouer, loin de là, mais je voulais qu'il me fasse confiance et voie que mes idées n'étaient pas incompatibles avec sa vision des choses. Je lui exposai les grandes lignes du projet; comme je l'avais prévu, il écouta à peine. Une seule chose l'intéressait: «Comment conciliez-vous tout ça avec le principe du Vernichtung durch Arbeit"?» – «C'est tout simple: les améliorations ne concernent que les travailleurs qualifiés. Il suffira de s'assurer que les Juifs et les asociaux soient assignés à des tâches lourdes mais non qualifiées». Eichmann se gratta la joue. Bien entendu, je savais que, dans les faits, les décisions d'affectation des travailleurs individuels étaient prises par l'Arbeitseinsatz au niveau de chaque camp; mais s'ils voulaient garder des Juifs qualifiés, ce serait leur problème. Eichmann, de toute façon, semblait avoir d'autres soucis. Après une minute de réflexion, il lâcha: «Bon, ça va», et se remit à parler du sud de la France. Je l'écoutais en buvant et en fumant Au bout d'un temps, à un moment opportun, je lui dis poliment: «Pour revenir à mon projet, Herr Obersturmbannführer, il est presque prêt et je voudrais vous l'envoyer pour que vous l'étudiiez». Eichmann balaya l'air de la main: «Si vous voulez. Je reçois déjà tellement de papier». – «Je ne veux pas vous déranger. C'est simplement pour être sûr que vous n'avez pas d'objections». – «Si c'est comme vous dites»… – «Écoutez, si vous avez le temps, regardez-le, et puis faites-moi une petite lettre. Comme ça je pourrai montrer que j'ai pris votre avis en compte». Eichmann eut un petit rire ironique et agita un doigt vers moi: «Ah, vous êtes un malin, Sturmbannführer Aue. Vous aussi vous voulez vous couvrir». Je gardai un visage impassible: «Le Reichsführer souhaite que les avis de tous les départements concernés soient pris en compte. L'Obergruppenführer Kaltenbrunner m'a indiqué que pour le RSHA, je devais m'adresser à vous. Je trouve cela normal». Eichmann se renfrogna: «Bien entendu, ce n'est pas moi qui décide: je devrai soumettre ça à mon Amtchef. Mais si je donne une recommandation positive, il n'y a pas de raison qu'il refuse de signer. En principe, bien sûr». Je levai mon verre: «Au succès de votre Einsatz danoise, alors?» Il sourit; lorsqu'il souriait ainsi, ses oreilles paraissaient particulièrement décollées, il ressemblait plus que jamais à un oiseau; en même temps, un tic nerveux déformait son sourire, en faisait presque une grimace. «Oui, merci, à l'Einsatz. À votre projet aussi».
Je rédigeai le texte en deux jours; Isenbeck avait méticuleusement préparé des beaux tableaux détaillés pour les annexes, et je repris sans trop les retoucher les arguments de Rizzi. Je n'avais pas tout à fait terminé lorsque Brandt me convoqua. Le Reichsführer allait se rendre dans le Warthegau pour y prononcer d'importants discours; le 6 octobre s'y tenait une conférence de Reichsleiter et de Gauleiter, à laquelle le Dr. Mandelbrod serait présent; et ce dernier avait demandé que je sois invité. Où en étais-je de mon projet? Je l'assurai que j'avais presque fini. Je devais simplement, avant de l'envoyer pour accord aux bureaux concernés, le présenter à mes collègues. J'en avais déjà discuté avec Weinrowski, en lui présentant les échelles d'Isenbeck comme une simple élaboration technique de ses idées: il semblait trouver ça très bien. La réunion générale se passa sans heurts; je laissai surtout parler Rizzi et me contentai de souligner que j'avais l'accord oral du RSHA. Gorter paraissait content, et se demandait seulement si nous étions allés assez loin; Alicke se montrait dépassé par la discussion économique de Rizzi; Jedermann grommela que ça allait quand même coûter cher, et où trouver l'argent? Mais il se rassura lorsque je lui garantis que si le projet était approuvé, il serait financé grâce à des crédits supplémentaires. Je demandai à chacun une réponse écrite de son Amtchef pour le 10, comptant être de retour à Berlin d'ici là; je fis aussi parvenir une copie à Eichmann. Brandt m'avait laissé entendre que je pourrais sans doute présenter le projet au Reichsführer en personne, une fois que les départements auraient donné leur accord.