Le jour du départ, en fin d'après-midi, je me rendis au Prinz-Albrecht-Palais. Brandt m'avait convié à assister à un discours de Speer avant de rejoindre le Dr. Mandelbrod dans le train spécial prévu pour les pontes. Dans le hall d'entrée, je fus accueilli par Ohlendorf, que je n'avais pas revu depuis son départ de Crimée. «Doktor Aue! Quel plaisir de vous retrouver. Il paraît que vous êtes à Berlin depuis des mois. Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé? J'aurais été heureux de vous voir». – «Excusez-moi, Herr Brigadeführer. J'ai été terriblement occupé. Vous aussi, j'imagine». Il semblait rayonner d'intensité, une énergie noire, concentrée. «Brandt vous a envoyé pour notre confé rence, c'est ça? Si j'ai bien compris, vous vous occupez des questions de productivité». – «Oui, mais uniquement pour ce qui concerne les détenus des camps de concentration.» – «Je vois. Ce soir, nous allons introduire un nouvel accord de coopération entre le SD et le ministère de l'Armement. Mais le sujet est beaucoup plus large; cela couvrira aussi le traitement des travailleurs étrangers, entre autres». – «Vous êtes maintenant au ministère de l'Économie, Herr Brigadeführer, n'est-ce pas?» – «Eh oui. Mes casquettes se multiplient. C'est dommage que vous ne soyez pas économiste: avec ces accords, tout un nouveau domaine va s'ouvrir pour le SD, j'espère. Allez, montez, ça va bientôt commencer».
La conférence se tenait dans une des grandes salles lambrissées du palais, où les décorations nationales-socialistes juraient quelque peu avec les boiseries et les candélabres dorés du XVIIIe siècle. Plus d'une centaine d'officiers SD étaient présents, parmi eux nombre de mes anciens collègues ou supérieurs: Siebert, avec qui j'avais servi en Crimée, le Regierungsrat Neifend, qui travaillait auparavant à l'Amt II mais était depuis passé Gruppenleiter à l'Amt III, d'autres encore. Ohlendorf avait sa place auprès de la tribune, à côté d'un homme en uniforme de S S-Obergruppenführer, au grand front dégagé et aux traits fermes et décidés: Karl Hanke, le Gauleiter de Basse-Silésie, qui représentait le Reichsführer à cette cérémonie. Le Reichsminister Speer arriva un peu en retard. Je lui trouvai un air étonnamment jeune, même si son front commençait à se dégarnir, élancé, vigoureux; il portait un simple costume croisé, avec pour seul insigne le Badge d'or du Parti. Quelques civils l'accompagnaient, qui prirent place sur des chaises alignées derrière Ohlendorf et Hanke, tandis qu'il montait à la tribune et commençait son discours. Il parlait, au début, d'une voix presque douce, précise, polie, qui soulignait plutôt qu'elle ne masquait une autorité que Speer paraissait dégager bien plus de lui-même que de sa position. Ses yeux sombres et vifs restaient fixés sur nous et ne quittaient nos visages, de temps en temps, que pour regarder ses notes; lorsqu'ils se baissaient, ils disparaissaient presque sous ses épais sourcils en bataille. Les notes devaient juste lui servir à orienter son discours, il les consultait à peine, et semblait tirer tous les chiffres qu'il égrenait directement de sa tête, au fur et à mesure du besoin qu'il en avait, comme s'ils restaient là déployés en permanence, prêts à l'usage. Ses propos étaient d'une franchise brutale et à mon sens rafraîchissante: si tout n'était pas rapidement mis en œuvre pour une production militaire totale, la guerre était perdue. Il ne s'agissait pas là d'avertissements à la Cassandre; Speer comparait notre production actuelle aux estimations dont nous disposions de la production soviétique et surtout américaine; à ce rythme, nous démontrait-il, nous ne tiendrions pas un an. Or nos ressources industrielles se trouvaient loin d'être exploitées au maximum; et un des obstacles majeurs, à part les problèmes de main-d'œuvre, était l'obstruction, au niveau régional, par des intérêts particuliers: c'était surtout pour cela qu'il comptait sur le soutien du SD, et c'était l'un des principaux sujets des accords qu'il allait conclure avec la S S. Il venait de signer une convention importante avec le ministre de l'Économie français, Bichelonne, pour transférer la majeure partie de notre production de biens de consommation en France. Cela donnerait certes un avantage commercial considérable à la France d'après-guerre, mais nous n'avions pas le choix: si nous voulions la victoire, à nous de faire les sacrifices. Cette mesure permettrait de verser un million et demi de travailleurs supplémentaires dans l'armement. Mais l'on pouvait compter que de nombreux Gauleiter s'opposeraient aux nécessaires fermetures d'entreprises; c'était là un terrain privilégié où le SD pourrait intervenir. Après ce discours, Ohlendorf se leva, le remercia, et présenta rapidement la teneur de l'accord: le SD serait autorisé à examiner les conditions de recrutement et le traitement des travailleurs étrangers; de même, tout refus de la part des Gaue de suivre les instructions du ministre ferait l'objet d'une enquête SD. L'accord fut cérémonieusement paraphé sur une table disposée à cet effet, par Hanke, Ohlendorf, et Speer; puis tout le monde échangea un salut allemand, Speer leur serra la main, et fila. Je regardai ma montre: il me restait moins de trois quarts d'heure, mais j'avais pris mon sac de voyage. Dans le brouhaha, je me glissai auprès d'Ohlendorf qui parlait à Hanke: «Herr Brigadeführer, excusez-moi: je prends le même train que le Reichsminister, je dois y aller». Ohlendorf, un peu étonné, haussa les sourcils: «Appelez-moi quand vous serez de retour», me lança-t-il.
Le train spécial partait non pas d'une des gares principales mais de la station S-Bahn de la Friedrichstrasse. Le quai, bouclé par des forces de police et de la Waffen-SS, grouillait de hauts fonctionnaires et de Gauleiter, en uniformes SA ou S S, qui se saluaient bruyamment. Tandis qu'un Leutnant de la Schupo vérifiait sa liste et mes ordres, j'examinai la foule: je ne voyais pas le Dr. Mandelbrod, que je devais retrouver là. Je demandai au Leutnant de m'indiquer son compartiment; il consulta sa liste: «Herr Doktor Mandelbrod, Mandelbrod… Voilà, c'est le wagon spécial, en queue de train». Ce wagon était d'une construction particulière: au lieu d'une portière ordinaire, il y avait, à environ un tiers de sa longueur, une double portière, comme dans un fourgon à marchandises; et des rideaux d'acier fermaient toutes les fenêtres. Une des amazones de Mandelbrod se tenait devant la portière, en uniforme S S avec des galons d'Obersturmführer; elle portait non pas la jupe réglementaire mais une culotte de cheval masculine, et avait au moins quelques centimètres de plus que moi. Je me demandai où Mandelbrod pouvait bien recruter tous ses aides: il devait avoir un arrangement particulier avec le Reichsführer. La femme me salua: «Herr Sturmbannführer, le Dr. Mandelbrod vous attend.» Elle semblait m'avoir reconnu; pourtant, je ne la reconnaissais pas; il est vrai qu'elles se ressemblaient toutes un peu. Elle prit mon sac et m'introduisit dans une antichambre tapissée, d'où partait sur la gauche un couloir.
«Votre cabine sera la deuxième à droite, m'indiqua-t-elle. J'y déposerai vos affaires. Le Dr. Mandelbrod se trouve par ici». Une double porte coulissante, à l'opposé du couloir, s'ouvrait automatiquement. J'entrai. Mandelbrod, baignant dans son affreuse odeur habituelle, était installé dans son énorme fauteuil-plate-forme, que la disposition des portières permettait de faire monter; près de lui, dans un petit fauteuil rococo, les jambes négligemment croisées, se tenait le ministre Speer. «Ah, Max, te voilà! s'exclama Mandelbrod de sa voix musicale. Viens, viens». Un chat se coula entre mes bottes au moment où je voulus avancer et je faillis trébucher; je me rattrapai et saluai Speer, puis Mandelbrod. Celui-ci tourna la tête vers le ministre: «Mon cher Speer, je vous présente un de mes jeunes protégés, le Dr. Aue». Speer m'examina sous ses volumineux sourcils et se déplia hors de sa chaise; à ma surprise, il s'avança pour me serrer la main: «Enchanté, Sturmbannführer». – «Le Dr. Aue travaille pour le Reichsführer, précisa Mandelbrod. Il essaye d'améliorer la productivité de nos camps de concentration». – «Ah, fit Speer, c'est très bien. Allez-vous y parvenir?» – «Je ne m'occupe de cette question que depuis quelques mois, Herr Reichsminister, et mon rôle est mineur. Mais dans l'ensemble il y a déjà eu beaucoup d'efforts accomplis. Je pense que vous avez pu constater les résultats». – «Oui, bien sûr. C'est un sujet dont j'ai récemment discuté avec le Reichsführer. Il était d'accord avec moi que ce pourrait être encore mieux». – «Sans aucun doute, Herr Reichsminister. Nous y travaillons avec acharnement». Il y eut une pause; Speer cherchait visiblement quelque chose à dire. Ses yeux tombèrent sur mes médailles: «Vous avez été au front, Sturmbannführer?» – «Oui, Herr Reichsminister. À Stalingrad». Son regard s'obscurcit, il baissa les yeux; un tressaillement parcourut sa mâchoire. Puis il me regarda de nouveau avec ses yeux précis et scrutateurs, cernés, je le remarquai pour la première fois, par de lourdes ombres de fatigue. «Mon frère Ernst a disparu à Stalingrad», dit-il d'une voix calme, légèrement tendue. J'inclinai la tête: «Je suis désolé de l'entendre, Herr Reichsminister. Toutes mes condoléances. Savez-vous dans quelles circonstances il est tombé?» – «Non. Je ne sais même pas s'il est mort». Sa voix paraissait distante, comme détachée. «Nos parents ont reçu des lettres, il était malade, dans un des hôpitaux. Les conditions étaient… épouvantables. Dans son avant-dernière lettre, il disait qu'il ne le supportait plus et qu'il retournait rejoindre ses camarades à son poste d'artillerie. Pourtant, il était presque invalide». – «Le Dr. Aue a été grièvement blessé à Stalingrad, intervint Mandelbrod. Mais il a eu de la chance, il a pu être évacué». – «Oui»…, fit Speer. Il avait un air rêveur maintenant, presque perdu. «Oui… vous avez eu de la chance. Lui, son unité entière a disparu durant l'offensive russe de janvier. Il est certainement mort. Sans aucun doute. Mes parents ont toujours du mal à s'en remettre». Ses yeux replongèrent dans les miens. «C'était le fils préféré de mon père». Gêné, je murmurai une autre formule de politesse. Derrière Speer, Mandelbrod disait: «Notre race souffre, mon cher ami. Nous devons en assurer l'avenir». Speer hocha la tête et regarda sa montre. «Nous allons partir. Je vais rejoindre mon compartiment». Il me tendit de nouveau la main: «Au revoir, Sturmbannführer». Je claquai des talons et le saluai, mais déjà il serrait la main de Mandelbrod, qui le tirait à lui et lui disait doucement quelque chose que je n'entendis pas. Speer écouta attentivement, hocha la tête, et sortit. Mandelbrod m'indiqua le fauteuil qu'il avait quitté: «Assieds-toi, assieds-toi. Tu as dîné? Tu as faim?» Une seconde double porte, au fond du salon, s'ouvrit silencieusement, et une jeune femme en uniforme S S se présenta, qui ressemblait à s'y méprendre à la première, mais devait en être une autre – à moins que celle qui m'avait accueilli ait fait le tour du wagon par l'extérieur. «Vous souhaitez prendre quelque chose, Herr Sturmbannführer?» demanda-t-elle. Le train s'était lentement ébranlé et quittait la gare. Des rideaux cachaient les fenêtres, le salon était éclairé par la lumière chaude et dorée de plusieurs petits lustres; dans une courbe, un des rideaux bâilla, j'aperçus à travers la vitre la persienne métallique et songeai que tout le wagon devait être blindé. La jeune femme réapparut et déposa un plateau avec des Sandwiches et de la bière sur une table pliante qu'elle déploya adroitement d'une main à côté de moi. Pendant que je mangeais, Mandelbrod m'interrogea sur mon travail; il avait beaucoup apprécié mon rapport d'août, et il attendait avec plaisir le projet que je devais compléter; il paraissait déjà au courant de la plupart des détails. Herr Leland en particulier, ajouta-t-il, s'intéressait aux questions de rendement individuel. «Herr Leland voyage-t-il avec nous, Herr Doktor?» demandai-je. – «Il nous rejoindra à Posen», répondit Mandelbrod. Il se trouvait déjà à l'Est, en Silésie, à des endroits que j'avais visités et où ils avaient tous deux des intérêts considérables. «C'est très bien que tu aies rencontré le Reichsminister Speer, dit-il presque distraitement. C'est un homme avec qui il est important de s'entendre. La S S et lui devraient se rapprocher davantage». Nous discutâmes encore un peu, j'achevai de manger et bus ma bière; Mandelbrod caressait un chat qui s'était glissé sur ses genoux. Puis il me permit de me retirer. Je repassai dans l'antichambre et trouvai ma cabine. Elle était spacieuse, avec une couchette confortable, déjà dressée, une tablette de travail, et un lavabo surmonté d'un miroir. J'écartai le rideau: là aussi, un volet en acier fermait la fenêtre, et il ne semblait y avoir aucun moyen de l'ouvrir. Je renonçai à fumer et ôtai ma tunique et ma chemise pour me laver. Je m'étais à peine savonné le visage, avec un joli petit savon parfumé posé près de l'évier – il y avait même de l'eau chaude -, lorsqu'on frappa à ma porte. «Un instant!» Je m'essuyai, repassai ma chemise, remis ma tunique sans la boutonner, puis ouvris. Une des assistantes se tenait dans le couloir et me fixait de ses yeux clairs, avec l'ombre d'un sourire sur ses lèvres, délicat comme son parfum que je distinguais tout juste. «Bonsoir, Herr Sturmbannführer, fit-elle. Votre cabine est à votre satisfaction?» -