«Oui, tout à fait». Elle me regardait en cillant à peine. «Si vous le désirez, continua-t-elle, je pourrais vous tenir compagnie pour la nuit» Cette offre inattendue, prononcée sur le même ton indifférent avec lequel on m'avait demandé si je souhaitais manger, me prit, je dois l'avouer, un peu de court: je me sentis rougir et cherchai avec hésitation une réponse. «Je ne crois pas que le Dr. Mandelbrod approuverait», dis-je enfin. – «Au contraire, répondit-elle sur le même ton aimable et tranquille, le Dr. Mandelbrod en serait très content. Il est fermement convaincu que toutes les occasions de perpétuer notre race doivent être mises à profit. Bien entendu, si je venais à tomber enceinte, votre travail n'en souffrirait aucune distraction: la S S dispose d'institutions prévues à cet effet». – «Oui, je sais», dis-je. Je me demandais ce qu'elle ferait si j'acceptais: j'avais l'impression qu'elle entrerait, se déshabillerait sans aucun commentaire, et attendrait, nue, sur le lit, que j'aie fini ma toilette. «C'est une proposition très tentante, fis-je enfin, et je suis vraiment au regret de devoir refuser. Mais je suis très fatigué et la journée de demain sera chargée. Une autre fois, avec un peu de chance». Son expression ne marqua aucun changement; à peine peut-être cligna-t-elle des yeux. «Comme vous le souhaitez, Herr Sturmbannführer, répondit-elle. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez sonner. Je serai à côté. Bonne nuit». – «Bonne nuit», dis-je en m'efforçant de sourire. Je refermai la porte. Ma toilette achevée, j'éteignis et me couchai. Le train filait dans la nuit invisible, tanguant légèrement au rythme des cahots. Je mis longtemps à m'endormir.
Du discours d'une heure et demie que prononça le Reichsführer le 6 octobre au soir devant les Reichsleiter et Gauleiter assemblés, j'ai peu à dire. Ce discours est moins connu que celui, presque deux fois plus long, qu'il lut le 4 octobre à ses Obergruppenführer et ses HSSPF; mais à part quelques différences dues à la nature des audiences respectives, et le ton moins informel, moins sardonique, moins lardé d'argot du second discours, le Reichsführer disait essentiellement la même chose. Par le hasard de la survie d'archives et de la justice des vainqueurs, ces discours sont devenus célèbres bien en dehors des cercles fermés auxquels ils étaient destinés; vous ne trouverez pas un ouvrage sur la SS, sur le Reichsführer, ou sur la destruction des Juifs où ils ne soient pas cités; si leur contenu vous intéresse, vous pouvez aisément les consulter, et en plusieurs langues; le discours du 4 octobre figure tout entier au protocole du grand procès de Nuremberg, sous la cote 1919-PS (c'est évidemment sous cette forme que j'ai enfin pu l'étudier en détail, après la guerre, bien que dans les grandes lignes j'en eusse pris connaissance à Posen même); il a d'ailleurs été enregistré, soit sur disque, soit sur une bande magnétique à l'oxyde rouge, les historiens ne sont pas d'accord et sur ce point je ne peux pas les éclairer, n'ayant pas été présent à ce discours-là, mais quoi qu'il en soit l'enregistrement a survécu et, si le cœur vous en dit, vous pouvez l'écouter, et ainsi entendre par vous-même la voix monotone, pédante, didactique et précise du Reichsführer, un peu plus pressée lorsqu'il ironise, avec même, mais rarement, des pointes de colère, surtout évidentes, avec le recul, quand il en arrive aux sujets sur lesquels il devait sentir qu'il avait peu de prise, la corruption généralisée par exemple, dont il a aussi parlé le 6 devant les dignitaires du régime, mais sur laquelle il a surtout insisté, cela, je l'ai su à l'époque par Brandt, lors de son discours aux Gruppenführer prononcé le 4. Or si ces discours sont entrés dans l'Histoire, ce n'est bien entendu pas à cause de cela, mais surtout parce que le Reichsführer, avec une franchise qu'il n'a jamais à ma connaissance égalée ni avant ni après, avec franchise donc et d'une manière qu'on pourrait même dire crue, y dressait le programme de la destruction des Juifs. Même moi, lorsque j'entendis cela le 6 octobre, je n'en crus tout d'abord pas mes oreilles, la salle était comble, la somptueuse salle Dorée du château de Posen, j'étais tout à fait au fond, derrière une cinquantaine de dirigeants du Parti et des Gaue, sans parler de quelques industriels, de deux chefs de service, et de trois (ou peut-être deux) ministres du Reich; et je trouvai cela, eu égard aux règles du secret auxquelles on nous avait astreints, véritablement choquant, indécent presque, et au début cela me mit très mal à l'aise, et je n'étais certainement pas le seul, je voyais des Gauleiter soupirer et essuyer leurs nuques ou leurs fronts, ce n'était pas qu'ils apprenaient là quelque chose de nouveau, personne, dans cette grande salle aux lumières feutrées, ne pouvait ne pas être au courant, même si certains, jusque-là, n'avaient sans doute pas cherché à penser la chose jusqu'au bout, à en discerner toute l'étendue, à songer, par exemple, aux femmes et aux enfants, et c'est probablement pourquoi le Reichsführer insista sur ce point, nettement plus, d'ailleurs, devant les Reichsleiter et les Gauleiter que devant ses Gruppenführer, qui eux en aucun cas ne pouvaient se faire d'illusions, sans doute pourquoi il insista que oui, nous tuions bien les femmes et les enfants aussi, pour ne laisser subsister aucune ambiguïté, et c'est justement cela qui était si inconfortable, cette absence totale, pour une fois, d'ambiguïté, et c'était comme s'il violait une règle non écrite, plus forte encore que ses propres règles édictées à l'intention de ses subordonnés, ses Sprachregelungen pourtant absolument strictes, la règle du tact peut-être, de ce tact dont il parla dans son premier discours, l'évoquant dans le contexte de l'exécution de Röhm et de ses camarades SA, une sorte de tact naturel parmi nous, Dieu merci, dit-il, une conséquence de ce tact qui a fait que nous n'en avons jamais parlé entre nous, mais peut-être s'agissait-il encore d'autre chose que de la question de ce tact et de ces règles, et c'est là que je commençai à comprendre, je crois, la raison profonde de ces déclarations, et aussi pourquoi les dignitaires soupiraient et suaient autant, car eux aussi, comme moi, commençaient à comprendre, à comprendre que ce n'était pas un hasard si le Reichsführer, ainsi, au début de la cinquième année de la guerre, évoquait ouvertement devant eux la destruction des Juifs, sans euphémismes, sans clins d'oeil, avec des mots simples et brutaux comme tuer – exterminer, dit-il, je veux dire tuer ou donner l'ordre de tuer -, que, pour une fois, le Reichsführer leur parlait ouvertement de cette question…, pour vous dire comment sont les choses, non, ce n'était certes pas un hasard, et s'il se permettait de le faire, alors le Führer était au courant, et pis, le Führer l'avait voulu, d'où leur angoisse, le Reichsführer parlait forcément ici au nom du Führer, et il disait cela, ces mots-là qu'on ne devait pas dire, et il les enregistrait, sur disque ou sur bande, peu importe, et il prenait soigneusement note des présents et des absents -parmi les chefs de la SS, seuls n'assistèrent pas au discours du 4 octobre Kaltenbrunner, qui souffrait de phlébite, Daluege, sérieusement malade du cœur et en congé pour un an ou deux, Wolff, tout juste nommé HSSPF pour l'Italie et plénipotentiaire auprès de Mussolini, et Globocnik, qui venait, je ne le savais pas encore et ne l'appris qu'après Posen, d'être subitement muté de son petit royaume de Lublin à sa ville natale de Trieste, comme SSPF pour l'Istne et la Dalmatie, sous les ordres de Wolff justement, accompagné d'ailleurs, mais cela je le sus encore plus tard, de presque tout le personnel de l'Einsatz Reinhard, T-4 compris, on liquidait tout, Auschwitz suffirait dorénavant, et la belle côte adriatique ferait un beau dépotoir pour tous ces gens dont on n'avait plus l'usage, même Blobel viendrait les rejoindre un peu plus tard, qu'ils aillent se faire tuer par les partisans de Tito, cela nous épargnerait une partie du ménage; et quant aux dignitaires du Parti, note fut prise aussi des têtes manquantes, mais je n'ai jamais vu la liste – tout cela, donc, le Reichsführer le faisait délibérément, sur instructions, et à cela il ne pouvait y avoir qu'une raison, d'où l'émoi perceptible des auditeurs, qui la saisissaient fort bien, cette raison: c'était afin qu'aucun d'entre eux ne puisse, plus tard, dire qu'il ne savait pas, ne puisse tenter de faire croire, en cas de défaite, qu'il était innocent du pire, ne puisse songer, un jour, à pouvoir tirer son épingle du jeu; c'était pour les mouiller, et ils le comprenaient très bien, d'où leur désarroi. La Conférence de Moscou, à l'issue de laquelle les Alliés jurèrent de poursuivre les «criminels de guerre» jusqu'au coin le plus reculé de la planète, n'avait pas encore eu lieu, ce serait pour quelques semaines plus tard, avant la fin de ce mois d'octobre 1943, mais déjà la BBC, depuis l'été surtout, menait une propagande intensive sur ce thème, en donnant des noms, avec une certaine précision d'ailleurs, car elle citait parfois des officiers et même des sous-officiers de KL spécifiques, elle était très bien informée, la Staatspolizei se demandait bien comment d'ailleurs, et cela, il est tout à fait exact de le noter, provoquait une certaine nervosité chez les intéressés, d'autant que les nouvelles du front n'étaient pas bonnes, pour tenir l'Italie on avait dû dépouiller le front de l'Est, et il y avait peu de chances qu'on puisse rester sur le Donets, on avait déjà perdu Briansk, Smolensk, Poltava et Krementchoug, la Crimée était menacée, bref, n'importe qui pouvait voir que cela allait mal, et certainement nombreux devaient être ceux qui se posaient des questions sur l'avenir, celui de l'Allemagne en général bien entendu mais le leur en particulier aussi, d'où une certaine efficacité de cette propagande anglaise, qui non seulement démoralisait les uns, cités, mais aussi les autres, pas encore cités, en les encourageant à penser que la fin du Reich ne signifierait pas automatiquement leur propre fin, et rendant donc le spectre de la défaite un tout petit peu moins inenvisageable, d'où ainsi, on peut le concevoir, en ce qui concernait en tout cas les cadres du Parti, de la S S et de la Wehrmacht, la nécessité de leur faire comprendre qu'une éventuelle défaite les concernerait aussi, personnellement, histoire de les remotiver un peu, que les prétendus crimes des uns seraient aux yeux des Alliés les crimes de tous, au niveau de l'appareil en tout cas, que tous les bateaux, ou les ponts, comme on préfère, flambaient, qu'il n'y avait aucun retour en arrière possible, et que le