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seul salut était la victoire. Et en effet la victoire aurait tout réglé, car si nous avions gagné, imaginez-le un instant, si l'Allemagne avait écrasé les Rouges et détruit l'Union soviétique, il n'aurait plus jamais été question de crimes, ou plutôt si, mais de crimes bolcheviques, dûment documentés grâce aux archives saisies (les archives du NKVD de Smolensk, évacuées en Allemagne et récupérées à la fin de la guerre par les Américains, jouèrent précisément ce rôle, lorsque fut enfin venu le temps où il fallut presque du jour au lendemain expliquer aux bons électeurs démocratiques pourquoi les monstres infâmes de la veille devaient maintenant servir de rempart contre les héroïques alliés de la veille, aujourd'hui révélés comme monstres pires encore), voire peut-être, pour reprendre, par des procès en règle, pourquoi pas, le procès des meneurs bolcheviques, imaginez ça, pour faire sérieux comme ont voulu le faire les Anglo-Américains (Staline, on le sait, se moquait de ces procès, il les prenait pour ce qu'ils étaient, une hypocrisie, inutile de surcroît), et ensuite tout le monde, Anglais et Américains en tête, aurait composé avec nous, les diplomaties se seraient réalignées sur les nouvelles réalités, et malgré l'inévitable braillement des Juifs de New York, ceux d'Europe, qui de toute façon n'auraient manqué à personne, auraient été passés par pertes et profits, comme tous les autres morts d'ailleurs, tsiganes, polonais, que sais-je, l'herbe pousse dru sur les tombes des vaincus, et nul ne demande de comptes au vainqueur, je ne dis pas cela pour tenter de nous justifier, non, c'est la simple et effroyable vérité, regardez donc Roosevelt, cet homme de bien, avec son cher ami Uncle Joe, combien donc de millions Staline en avait-il déjà tué, en 1941, ou même avant 1939, bien plus que nous, c'est sûr, et même si l'on dresse un bilan définitif il risque fort de rester en tête, entre la collectivisation, la dékoulakisation, les grandes purges et les déportations des peuples en 1943 et 1944, et cela, on le savait bien, à l'époque, tout le monde savait plus ou moins, durant les années 30, ce qui se passait en Russie, Roosevelt le savait aussi, cet ami des hommes, mais ça ne l'a jamais empêché de louer la loyauté et l'humanité de Staline, en dépit d'ailleurs des avertissements répétés de Churchill, un peu moins naïf d'un certain point de vue, un peu moins réaliste, d'un autre, et si donc nous autres avions en effet gagné cette guerre, il en aurait certainement été de même, petit à petit, les obstinés qui n'auraient cessé de nous appeler les ennemis du genre humain se seraient tus un à un, faute de public, et les diplomates auraient arrondi les angles, car après tout, n'est-ce pas, Krieg ist Krieg und Schnaps ist Schnaps, et ainsi va le monde. Et peut-être même en fin de compte aurait-on applaudi nos efforts, comme l'a souvent prédit le Führer, ou peut-être pas, quoi qu'il en soit beaucoup auraient applaudi, qui entre-temps se sont tus, car nous avons perdu, dure réalité. Et même si une certaine tension avait persisté à ce sujet, dix ou quinze ans durant, elle se serait tôt ou tard dissipée, quand par exemple nos diplomates auraient fermement condamné, mais tout en se ménageant la possibilité de faire preuve d'un certain degré de compréhension, les dures mesures, susceptibles de nuire aux droits de l'homme, qu'auraient un jour ou l'autre dû appliquer la Grande-Bretagne ou la France afin de restaurer l'ordre dans leurs colonies rétives, ou, dans le cas des États-Unis, assurer la stabilité du commerce mondial et combattre les foyers de révolte communistes, comme ils ont tous d'ailleurs fini par le faire, avec les résultats que l'on sait. Car ce serait une erreur, grave à mon avis, de penser que le sens moral des puissances occidentales diffère si fondamentalement du nôtre: après tout, une puissance est une puissance, elle ne le devient pas par hasard, et ne le reste pas non plus. Les Monégasques, ou les Luxembourgeois, peuvent s'offrir le luxe d'une certaine droiture politique; c'est un peu différent pour les Anglais. N'était-ce pas un administrateur britannique, éduqué à Oxford ou à Cambridge, qui dès 1922 préconisait des massacres administratifs pour assurer la sécurité des colonies, et regrettait amèrement que la situation politique in the Home Islands rendît impossibles ces mesures salutaires? Ou, si l'on souhaite comme certains imputer toutes nos fautes au compte du seul antisémitisme – une erreur grotesque, à mon avis, mais séduisante pour beaucoup -, ne faudrait-il pas reconnaître que la France, à la veille de la Grande Guerre, faisait bien plus fort en ce domaine que nous (sans parler de la Russie des pogromes!)? J'espère que vous ne serez pas trop surpris d'ailleurs que je dévalorise ainsi l'antisémitisme comme cause fondamentale du massacre des Juifs: ce serait oublier que nos politiques d'extermination allaient chercher bien plus loin. À la défaite – et loin de vouloir réécrire l'Histoire, je serais le premier à le reconnaître – nous avions déjà, outre les Juifs, achevé la destruction de tous les handicapés physiques et mentaux incurables allemands, de la majeure partie des Tsiganes, et de millions de Russes et de Polonais. Et les projets, on le sait, étaient encore plus ambitieux: pour les Russes, la diminution naturelle nécessaire devait atteindre selon les experts du Plan quadriennal et du RSHA trente millions, voire se situer entre quarante-six et cinquante et un millions selon l'avis dissident d'un Dezernent un peu zélé de l'Ostministerium. Si la guerre avait encore duré quelques années, nous aurions certainement entamé une réduction massive des Polonais. L'idée était déjà dans l'air du temps depuis un moment: voyez la volumineuse correspondance entre le Gauleiter Greiser du Warthegau et le Reichsführer, où Greiser demande, à partir de mai 1942, la permission de se servir des installations de gazage de Kulmhof pour détruire 35 000 Polonais tuberculeux qui constituaient, selon lui, une grave menace de santé pour son Gau; le Reichsführer, au bout de sept mois, lui fit enfin comprendre que sa proposition était intéressante, mais prématurée. Vous devez trouver que je vous entretiens bien froidement de tout cela: c'est simplement afin de vous démontrer que la destruction par nos soins du peuple de Moïse ne procédait pas uniquement d'une haine irrationnelle pour les Juifs – je crois avoir déjà montré à quel point les antisémites du type émotionnel étaient mal vus au SD et à la S S en général – mais surtout d'une acceptation ferme et raisonnée du recours à la violence pour la résolution des problèmes sociaux les plus variés, ce en quoi, d'ailleurs, nous ne différions des bolcheviques que par nos appréciations respectives des catégories de problèmes à résoudre: leur approche étant fondée sur une grille de lecture sociale horizontale (les classes), la nôtre, verticale (les races), mais toutes deux également déterministes (je crois l'avoir déjà souligné) et parvenant à des conclusions similaires en termes de remède à employer. Et si l'on y réfléchit bien, on pourrait en déduire que cette volonté, ou du moins cette capacité à accepter la nécessité d'une approche bien plus radicale des problèmes affligeant toute société, ne peut être née que de nos défaites lors de la Grande Guerre. Tous les pays (sauf peut-être les États-Unis) ont souffert; mais la victoire, et l'arrogance et le confort moral nés de la victoire, ont sans doute permis aux Anglais et aux Français et même aux Italiens d'oublier plus facilement leurs souffrances et leurs pertes, et de se rasseoir, parfois même de se vautrer dans leur autosatisfaction, et donc aussi de prendre peur plus facilement, de crainte de voir se désagréger ce si fragile compromis. Quant à nous, nous n'avions plus rien à perdre. Nous nous étions battus; aussi honorablement que nos ennemis; on nous a traités comme des criminels, on nous a humiliés et dépecés, et on a bafoué nos morts. Le sort des Russes, objectivement, n'a guère été meilleur. Quoi de plus logique, alors, que d'en venir à se dire: Eh bien, s'il en est ainsi, s'il est juste de sacrifier le meilleur de la Nation, d'envoyer à la mort les hommes les plus patriotes, les plus intelligents, les plus dévoués, les plus loyaux de notre race, et tout cela au nom du salut de la Nation – et que cela ne serve à rien – et que l'on crache sur leur sacrifice – alors, quel droit à la vie garderaient les pires éléments, les criminels, les fous, les débiles, les asociaux, les Juifs, sans parler de nos ennemis extérieurs? Les bolcheviques, j'en suis convaincu, ont raisonné de la même manière. Puisque respecter les règles de la prétendue humanité ne nous a servi à rien, pourquoi s'entêter dans ce respect dont on ne nous a même pas su gré? De là, inévitablement, une approche beaucoup plus raide, plus dure, plus radicale de nos problèmes. Dans toutes les sociétés, en tout temps, les problèmes sociaux ont connu un arbitrage entre les besoins de la collectivité et les droits de l'individu, et ont donc donné lieu à un nombre de réponses somme toute fort limité: schématiquement, la mort, la charité, ou l'exclusion (surtout, historiquement, sous la forme de l'exil extérieur). Les Grecs exposaient leurs enfants difformes; les Arabes, reconnaissant qu'ils constituaient, économiquement parlant, une charge trop lourde pour leurs familles, mais ne souhaitant pas les tuer, les plaçaient à la charge de la communauté, par le mécanisme de la zakat, la charité religieuse obligatoire (un impôt pour les bonnes œuvres); de nos jours encore, chez nous, il existe des établissements spécialisés pour de tels cas, afin que leur malheur n'afflige pas la vue des bien-portants. Or, si l'on adopte une telle vision d'ensemble, on peut constater qu'en Europe du moins, à partir du XVIIIe siècle, toutes les solutions distinctes aux divers problèmes – le supplice pour les criminels, l'exil pour les malades contagieux (léproseries), la charité chrétienne pour les imbéciles – ont convergé, sous l'influence des Lumières, vers un type de solution unique, applicable à tous les cas et déclinable à volonté: l'enfermement institutionnalisé, financé par l'État, une forme d'exil intérieur si l'on veut, à prétention pédagogique parfois, mais surtout à finalité pratique: les criminels, en prison, les malades, à l'hôpital, les fous, à l'asile. Qui ne peut pas voir que ces solutions si humaines, elles aussi, résultaient de compromis, étaient rendues possibles par la richesse, et restaient, en fin de compte, contingentes? Après la Grande Guerre beaucoup ont compris qu'elles n'étaient plus adaptées, qu'elles ne suffisaient plus pour faire face à la nouvelle ampleur des problèmes, du fait de la restriction des moyens économiques et aussi du niveau, autrefois impensable, des enjeux (les millions de morts de la guerre). Il fallait de nouvelles solutions, on les a trouvées, comme l'homme trouve toujours les solutions qu'il lui faut, comme aussi les pays dits démocratiques les auraient trouvées, s'ils en avaient eu besoin. Mais pourquoi alors, demanderait-on aujourd'hui, les Juifs? Qu'est-ce que les Juifs ont à voir avec vos fous, vos criminels, vos contagieux? Pourtant, il n'est pas difficile de voir que, historiquement, les Juifs se sont eux-mêmes constitués comme «problème», en voulant à tout prix rester à part. Les premiers écrits contre les Juifs, ceux des Grecs d'Alexandrie, bien avant le Christ et l'antisémitisme théologique, ne les accusaient-ils pas d'être des asociaux, de violer les lois de l'hospitalité, fondement et principe politique majeur du monde antique, au nom de leurs interdits alimentaires, qui les empêchaient d'aller manger chez les autres ou de les recevoir, d'être des hôtes? Ensuite, bien entendu, il y a eu la question religieuse. Je ne cherche pas ici, comme on pourrait le croire, à rendre les Juifs responsables de leur catastrophe; je cherche simplement à dire qu'une certaine histoire de l'Europe, malheureuse selon les uns, inévitable selon les autres, a fait en sorte que même de nos jours, en temps de crise, il est naturel de se retourner contre les Juifs, et que si l'on s'engage dans une refonte de la société par la violence, tôt ou tard les Juifs en font les frais – tôt, dans notre cas, tard, dans celui des Soviétiques – et que ce n'est pas tout à fait un hasard. Certains Juifs aussi, la menace de l'antisémitisme éloignée, sombrent dans la démesure.