Partie III
Le Reichsführer, entouré d'une nuée silencieuse d'officiers et flanqué de Rudolf Brandt, fit son apparition vers trois heures de l'après-midi, peu après notre retour au Schloss. Brandt me remarqua et me fit un petit signe de tête; il portait déjà ses nouveaux galons, mais ne me laissa pas le temps de le féliciter lorsque je m'approchai: «Après le discours du Reichsführer, nous partons pour Cracovie. Vous viendrez avec nous». – «Bien, Herr Standartenführer». Himmler s'était assis au premier rang, à côté de Bormann. On nous servit d'abord un discours de Dönitz, qui justifia la cessation temporaire de la guerre sous-marine, tout en espérant qu'elle reprendrait bientôt; de Milch, qui espérait que les nouvelles tactiques de la Luftwaffe mettraient bientôt fin aux raids terroristes sur nos villes; et de Schepmann, le nouveau chef d'état-major de la S A, qui n'espérait rien que j'aie retenu. Vers cinq heures et demie, le Reichsführer monta à la tribune. Des drapeaux rouge sang et les casques noirs de la garde d'honneur encadraient, sur cette haute estrade, sa petite silhouette; les hauts tubes des microphones cachaient presque son visage; la lumière de la salle jouait sur ses lunettes. L'amplification donnait une tonalité fortement métallique à sa voix. Des réactions de l'assistance, j'ai déjà parlé; je regrettais, me trouvant au fond de la salle, de devoir contempler les nuques plutôt que les visages. Malgré ma frayeur et ma surprise, je pourrais ajouter que certaines de ses paroles, personnellement, m'ont touché, notamment celles qui portaient sur l'effet de cette décision sur ceux chargés de l'exécuter, du danger qu'ils encouraient dans leur esprit de devenir cruels et indifférents et de ne plus respecter la vie humaine, ou de s'amollir et de succomber à la faiblesse et aux dépressions nerveuses – oui, cette voie atrocement étroite entre Charybde et Scylla, je la connaissais bien, ces paroles auraient pu m'être adressées, et dans une certaine mesure, en toute modestie, elles l'étaient, à moi et à ceux qui comme moi étaient affligés de cette épouvantable responsabilité, par notre Reichsführer qui comprenait bien ce que nous endurions. Non pas qu'il se laissât aller à la moindre sentimentalité; comme il le dit si brutalement, vers la fin du discours: Beaucoup vont pleurer, mais cela ne fait rien; il y a beaucoup de pleurs déjà, paroles, à mon oreille, d'un souffle shakespearien, mais peut-être était-ce dans l'autre discours, celui que j'ai lu plus tard, je ne suis pas sûr, peu importe. Après le discours, il devait être dix-neuf heures, le Reichsleiter Bormann nous convia à un buffet dans une salle voisine. Les dignitaires, surtout les Gauleiter les plus âgés, prirent le bar d'assaut; comme je devais voyager avec le Reichsführer, je m'abstins de boire. Je le vis dans un coin, debout devant Mandelbrod, avec Bormann, Goebbels et Leland; il tournait le dos à la salle et ne prêtait pas la moindre attention à l'effet qu'avaient produit ses paroles. Les Gauleiter buvaient coup sur coup et discutaient à voix basse; de temps en temps l'un d'entre eux aboyait une platitude; ses collègues hochaient solennellement la tête et buvaient encore. Je dois avouer que j'étais, pour ma part, malgré l'effet du discours, plus préoccupé par la petite scène de midi: je sentais clairement que Mandelbrod était en train de me placer, mais comment et par rapport à qui, je ne le voyais pas encore; j'en savais trop peu sur ses relations avec le Reichsführer, ou avec Speer d'ailleurs, pour en juger, et cela m'inquiétait, je sentais que ces enjeux me dépassaient. Je me demandais si Hilde, ou Hedwig, aurait pu m'éclairer; en même temps je savais très bien que, même au lit, elles ne m'auraient rien dit que Mandelbrod ne souhaitât pas que je sache. Et Speer? Pendant longtemps, j'avais cru me souvenir, mais sans y réfléchir, que lui aussi discutait avec le Reichsführer lors de cette collation. Puis un jour, il y a quelque temps, dans un livre, j'ai appris que depuis des années il nie énergiquement avoir été là, qu'il affirme être parti à l'heure du déjeuner avec Rohland, et ne pas avoir assisté au discours du Reichsführer. Tout ce que je peux en dire, c'est que c'est possible: pour ma part, après notre échange à la réception de midi, je n'ai plus fait spécialement attention à lui, j'étais plutôt concentré sur le Dr. Mandelbrod et sur le Reichsführer, et puis, il y avait vraiment beaucoup de monde; pourtant, je pensais l'avoir vu le soir, et lui-même a décrit la beuverie effrénée des Gauleiter, à la fin de laquelle, d'après son propre livre, plusieurs d'entre eux durent être portés au train spécial, à ce moment-là j'étais déjà parti avec le Reichsführer, cela je ne l'ai donc pas vu moi-même, mais lui le décrit comme s'il avait été là, c'est donc difficile à dire, et de toute façon c'est une argutie un peu vaine: qu'il eût ou non entendu ce jour-là les paroles du Reichsführer, le Reichsminister Speer savait, comme tout le monde; à tout le moins, à cette époque-là, il en savait assez pour savoir qu'il valait mieux ne pas en savoir plus, pour citer un historien, et je puis affirmer qu'un peu plus tard, lorsque je l'ai mieux connu, il savait tout, y compris pour les femmes et les enfants qu'après tout on n'aurait pas pu stocker sans qu'il le sache, même s'il n'en parlait jamais, c'est vrai, et même s'il n'était pas au courant de tous les détails techniques, qui ne concernaient pas son domaine de compétence spécifique, après tout. Je ne nie pas qu'il aurait sans doute préféré ne pas savoir; le Gauleiter von Schirach, que je vis ce soir-là affalé sur une chaise, la cravate défaite et le col ouvert, buvant cognac sur cognac, aurait certainement préféré ne pas savoir non plus, et beaucoup d'autres avec lui, soit que le courage de leurs convictions leur ait manqué, soit qu'ils aient craint déjà les représailles des Alliés, mais il faut ajouter que ces hommes-là, les Gauleiter, ont peu fait pour l'effort de guerre, et l'ont même gêné dans certains cas, alors que Speer, tous les spécialistes maintenant l'affirment, a donné au moins deux ans de plus à l'Allemagne nationale-socialiste, plus que quiconque il a contribué à prolonger l'affaire, et il l'aurait prolongée encore s'il l'avait pu, et certainement il voulait la victoire, il s'est démené comme un beau diable pour la victoire, la victoire de cette Allemagne nationale-socialiste qui détruisait les Juifs, femmes et enfants compris, et les Tsiganes aussi et beaucoup d'autres par ailleurs, et c'est pourquoi je me permets de trouver un tant soit peu indécents, malgré l'immense respect que j'ai pour ce qu'il a accompli en tant que ministre, ses regrets si publiquement affichés après la guerre, regrets qui lui ont sauvé la peau, certes, alors qu'il ne méritait ni plus ni moins la vie que d'autres, Sauckel par exemple, ou Jodl, et qui l'ont ensuite obligé, pour maintenir la pose, à des contorsions de plus en plus baroques, alors qu'il aurait été si simple, surtout après avoir purgé sa peine, de dire: Oui, je savais, et alors? Comme l'a si bien énoncé mon camarade Eichmann, à Jérusalem, avec toute la simplicité directe des hommes simples «Les regrets, c'est bon pour les enfants».