Je quittai la réception vers vingt heures, sur ordre de Brandt, sans avoir pu saluer le Dr. Mandelbrod absorbé par ses discussions. Avec plusieurs autres officiers, on me conduisit à l'hôtel Posen pour que je prenne mes affaires, puis à la gare où nous attendait le train spécial du Reichsführer. De nouveau, je disposais d'une cabine privée, mais de dimensions bien plus modestes que dans le wagon du Dr. Mandelbrod, avec une couchette exiguë. Ce train, baptisé Heinrich, était extra ordinairement bien conçu: à l'avant se trouvaient, outre les wagons blindés personnels du Reichsführer, des wagons aménagés en bureaux et en centre de communications mobile, le tout protégé par des plates-formes équipées de pièces antiaériennes; la Reichsführung-SS entière, si nécessaire, pouvait travailler en déplacement. Je ne vis pas monter le Reichsführer; quelque temps après notre arrivée, le train s'ébranla cette fois, il y avait une vitre à ma cabine, je pouvais éteindre la lumière et, assis dans le noir, contempler la nuit, une belle et claire nuit d'automne, illuminée par les étoiles et un croissant de lune qui versait une fine lueur métallique sur le pauvre paysage de Pologne. De Posen à Cracovie, il y a environ 400 kilomètres; avec les nombreux arrêts imposés par les alertes ou les encombrements, l'arrivée se fit bien après l'aube; déjà réveillé, assis sur ma couchette, je regardais doucement rosir les plaines grises et les champs de patates. À la gare de Cracovie, une garde d'honneur nous attendait, General-Gouverneur en tête, avec tapis rouge et fanfare; de loin, je vis Frank, entouré de jeunes Polonaises en costume national portant des paniers de fleurs de serre, lancer au Reichsführer un salut allemand qui fit presque craquer les coutures de son uniforme, puis échanger avec lui quelques paroles animées avant de s'engouffrer dans une énorme berline. On nous attribua des chambres dans un hôtel au pied du Wawel; je me baignai, me rasai soigneusement, et envoyai un de mes uniformes au lavage. Puis je me dirigeai, en flânant par les belles vieilles rues ensoleillées de Cracovie, vers les bureaux du HSSPF, d'où j'envoyai un télex à Berlin, pour prendre des nouvelles de l'état d'avancement de mon projet. À la mi-journée, je participai au déjeuner officiel en tant que membre de la délégation du Reichsführer; j'étais assis à une table avec plusieurs officiers de la S S et de la Wehrmacht, ainsi que des fonctionnaires mineurs du General-Gouvernement; à la table de tête, Bierkamp côtoyait le Reichsführer et le General-Gouverneur, mais je n'eus aucune occasion d'aller le saluer. La discussion porta surtout sur Lublin, les hommes de Frank nous confirmaient la rumeur qui, au GG, voulait que Globocnik ait sauté pour ses homériques malversations: selon une version, le Reichsführer aurait même souhaité le faire arrêter et juger, pour l'exemple, mais Globocnik avait prudemment accumulé un grand nombre de documents compromettants, et s'en était servi pour se négocier une retraite presque dorée sur sa côte natale. Après les agapes il y avait des discours, mais je n'attendis pas et retournai en ville faire mon rapport à Brandt, qui s'était installé chez le HSSPF. Il n'y avait pas grand-chose à dire: à part le D III, qui avait tout de suite dit oui, nous attendions toujours l'avis des autres départements ainsi que du RSHA. Brandt me chargea d'accélérer les choses dès mon retour: le Reichsführer voulait que le projet soit prêt pour le milieu du mois.