Pour la réception du soir, Frank n'avait pas lésiné sur les moyens. Une garde d'honneur, épées à la main, uniformes ruisselant de galons dorés, formait une haie en diagonale de la grande cour du Wawel; dans l'escalier, d'autres soldats présentaient les armes toutes les trois marches; à l'entrée de la salle de bal, Frank lui-même, en uniforme SA et flanqué de sa femme, une matrone aux chairs blanches débordant d'une monstrueuse confection en velours vert, accueillait ses invités. Le Wawel brillait de tous ses feux: depuis la ville on le voyait resplendir au sommet de sa falaise; des guirlandes d'ampoules électriques décoraient les hautes colonnades entourant la cour, des soldats, postés derrière la haie d'honneur, tenaient à la main des flambeaux; et si l'on sortait de la salle de bal pour se promener par les loggias, la cour paraissait comme cerclée d'anneaux flamboyants, un puits de lumière au fond duquel rugissaient doucement les rangées parallèles de torches; de l'autre côté du palais, depuis l'immense balcon accroché à son flanc, la ville, sous les pieds des invités, s'étalait noire et silencieuse. Sur une estrade, au fond de la salle principale, un orchestre jouait des valses viennoises; les hommes en poste au G G avaient amené leurs femmes, quelques couples dansaient, les autres buvaient, riaient, piochaient des hors-d'œuvre sur les tables surchargées, ou, comme moi, étudiaient la foule. À part quelques collègues de la délégation du Reichsführer, je connaissais peu de monde.
Je détaillai le plafond à caissons, en bois précieux de toutes les couleurs, avec une tête sculptée et peinte sertie dans chaque compartiment, des soldats barbus, des bourgeois à chapeau, des courtisans emplumés, des femmes coquettes, toutes contemplant à la verticale, impassibles, ces étranges envahisseurs que nous étions. Par-delà l'escalier principal, Frank avait fait ouvrir d'autres salles, chacune avec un buffet, des fauteuils, des divans, pour ceux qui souhaitaient se reposer ou rester tranquilles. De grands et beaux tapis anciens rompaient les perspectives harmonieuses du dallage à losanges noir et blanc, assourdissant les pas qui, ailleurs, résonnaient sur le marbre. Deux gardes casqués, l'épée tirée et dressée devant leur nez comme des horse-guards anglais, flanquaient chaque porte menant d'une salle à l'autre. Un verre de vin à la main, j'errai à travers ces pièces, admirant les frises, les plafonds, les tableaux; les Polonais, hélas, avaient emporté au début de la guerre les fameuses tapisseries flamandes de Sigismond Auguste: on les disait en Angleterre, ou même au Canada, et Frank avait souvent dénoncé ce qu'il considérait comme un pillage du patrimoine culturel polonais. Lassé, je me joignis enfin à un groupe d'officiers S S qui bavardaient au sujet de la chute de Naples et des exploits de Skorzeny. Je les écoutais distraitement, car un bruit curieux était venu capturer mon attention, une sorte de frottement rythmique. Cela se rapprochait, je regardai autour de moi; je sentis un choc contre ma botte et baissai les yeux: une automobile à pédales multicolore, conduite par un bel enfant blond, venait de me heurter. L'enfant me regardait avec un air sévère, sans rien dire, ses petites mains potelées agrippées au volant; il devait avoir quatre ou cinq ans, et portait un joli petit costume pied-de-poule. Je souris, mais il ne disait toujours rien. Alors je compris et m'écartai avec une courbette; toujours muet, il se remit à pédaler furieusement, filant vers une pièce voisine et disparaissant entre les gardes caryatides. Quelques minutes plus tard je l'entendis revenir: il fonçait tout droit, sans faire attention aux gens, qui devaient s'écarter sur son chemin. Arrivé à la hauteur du buffet, il s'arrêta et s'extirpa de son véhicule pour aller prendre un morceau de gâteau; mais son petit bras était trop court, il avait beau se hisser sur la pointe des pieds, il ne pouvait rien atteindre. Je le rejoignis et lui demandai: «Lequel veux-tu?» Toujours muet, il désigna du doigt une Sacher Torte. «Est-ce que tu parles allemand?» lui demandai-je. Il prit un air indigné: «Bien sûr que je parle allemand!» – «Alors on a dû t'apprendre à dire bitte». II secoua la tête: «Moi, je n'ai pas besoin de dire bitte!» – «Et pourquoi cela?» – «Parce que mon papa, c'est le roi de Pologne, et tout le monde ici doit lui obéir!» Je hochai la tête: «Ça, c'est très bien. Mais tu dois apprendre à reconnaître les uniformes. Moi, je ne sers pas ton père, je sers le Reichsführer-SS. Donc, si tu veux du gâteau, tu dois me dire bitte». L'enfant, les lèvres pincées, hésitait; il ne devait pas avoir l'habitude d'une telle résistance. Finalement il céda: «Je peux avoir le gâteau, bitte?» Je pris un morceau de Torte et le lui tendis. Tandis qu'il mangeait, se barbouillant de chocolat le pourtour de la bouche, il examinait mon uniforme. Puis il tendit un doigt vers ma Croix de Fer: «Vous êtes un héros?» – «En quelque sorte, oui». – «Vous avez fait la guerre?» – «Oui». – «Mon papa il commande, mais il ne fait pas la guerre». – «Je sais. Tu habites ici tout le temps?» Il fit signe que oui. «Et ça te plaît d'habiter dans un château?» Il haussa les épaules: «Ça va. Mais il n'y a pas d'autres enfants». – «Tu as des frères et des sœurs, quand même?» Il hocha la tête: «Oui. Mais je ne joue pas avec eux». -»Pourquoi?» – «Sais pas. C'est comme ça». Je voulais lui demander son nom, mais un grand remue-ménage se fit à l'entrée de la salle: une foule se dirigeait vers nous, Frank et le Reichsführer en tête. «Ah, te voilà! s'exclama Frank à l'intention du petit. Viens, viens avec nous. Vous aussi, Sturmbannführer». Frank prit son fils dans ses bras et m'indiqua la voiture: «Vous pourriez la porter?» Je soulevai la voiture et les suivis. La foule traversa toutes les salles et se massa devant une porte que Frank se fit ouvrir. Puis il s'effaça pour laisser passer Himmler: «Après vous, mon cher Reichsführer. Entrez, entrez». Il posa son fils et le poussa devant lui, hésita, me chercha des yeux, puis me chuchota: «Vous n'avez qu'à laisser ça dans un coin. Nous la reprendrons après». Je les suivis dans la salle et allai déposer la voiture. Au centre de la pièce se trouvait une grande table avec quelque chose dessus, sous un drap noir. Frank, le Reichsführer à ses côtés, attendait les autres invités et les disposait autour de la table, qui mesurait au moins trois mètres sur quatre. Le petit, de nouveau, se tenait contre la table, dressé sur la pointe des pieds, mais il arrivait à peine à la hauteur du plateau. Frank regarda autour de lui, me vit un peu en retrait, et m'appela: «Excusez-moi, Sturmbannführer. Vous êtes déjà amis, je vois. Cela vous gênerait de le porter pour qu'il puisse voir?» Je me baissai et pris l'enfant dans mes bras; Frank me fit une place près de lui et, tandis que les derniers convives entraient, il se passait les bouts pointus de ses doigts dans les cheveux et tripotait une de ses médailles; il semblait à peine se contenir d'impatience. Lorsque tout le monde fut là, Frank se tourna vers Himmler et déclara d'une voix solennelle: «Mon cher Reichsführer, ce que vous allez maintenant voir est une idée qui occupe mes heures perdues depuis un certain temps. C'est un projet qui, je l'espère, illustrera après la guerre la ville de Cracovie, capitale du General-Gouvernement de Pologne, et en fera une attraction pour toute l'Allemagne. Je compte, lorsqu'il sera réalisé, le dédier au Führer pour son anniversaire. Mais puisque vous nous faites le plaisir de nous rendre visite, je ne veux pas le garder secret plus longtemps». Son visage bouffi, aux traits faibles et charnels, brillait de plaisir; le Reichsführer, les mains croisées dans le dos, le contemplait à travers son pince-nez d'un air mi-sarcastique, mi-ennuyé. Moi, j'espérais surtout qu'il se dépêcherait: l'enfant commençait à me peser. Frank fit un signe et quelques soldats tirèrent le drap, révélant une large maquette architecturale, une sorte de parc, avec des arbres et des chemins en courbe, tracés entre des maisons de styles différents, entourées d'enclos. Tandis que Frank se rengorgeait, Himmler scrutait la maquette. «Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il enfin. On dirait un zoo». – «Presque, mon cher Reichsführer, gloussa Frank, les pouces passés dans les poches de sa tunique. C'est, pour parler comme les Viennois, un Menschengarten, un jardin anthropologique que je souhaite établir ici, à Cracovie». Il fit un geste large au-dessus de la maquette. «Vous vous souvenez, mon cher Reichsführer, dans notre jeunesse, avant la guerre, de ces Volherschauen de Hagenbeck? Avec des familles de Samoas, de Lapons, de Soudanais? Il en était passé une à Munich, mon père m'y a emmené; vous avez dû la voir aussi. Et puis il y en avait à Hambourg, à Francfort, à Bâle, cela avait un grand succès». Le Reichsführer se frottait le menton: «Oui, oui, je me souviens. C'étaient des expositions ambulantes, n'est-ce pas?» – «Oui. Mais celle-ci sera permanente, comme un zoo. Et ce ne sera pas un amusement public, mon cher Reichsführer, mais un outil pédagogique et scientifique. Nous réunirons des spécimens de tous les peuples disparus ou en voie de disparition en Europe, pour en préserver ainsi une trace vivante. Les écoliers allemands viendront en autocar s'instruire ici! Regardez, regardez.» Il désigna une des maisons: elle était à moitié ouverte, en coupe; à l'intérieur, on voyait de petites figurines assises autour d'une table, avec un chandelier à neuf branches. «Pour le Juif, par exemple, j'ai choisi celui de Galicie comme le plus représentatif des Ostjuden. La maison est typique de leur habitat crasseux; bien entendu, il faudra régulièrement désinfecter, et soumettre les spécimens au contrôle médical, pour éviter de contaminer les visiteurs. Pour ces Juifs, j'en veux des pieux, de très pieux, on leur donnera un Talmud et les visiteurs pourront les voir marmonner leurs prières, ou regarder la femme préparer des aliments casher. Ici, ce sont des paysans polonais de Mazurie; là, des kolkhoziens bolchevisés; là, des Ruthènes, et là-bas, des Ukrainiens, voyez, avec les chemises brodées. Ce grand bâtiment, là, abritera un institut de recherches anthropologiques; je doterai moi-même une chaire; des savants pourront venir y étudier, sur place, ces peuples autrefois si nombreux. Ce sera pour eux une occasion unique». -»Fascinant, murmura le Reichsführer. Et les visiteurs ordinaires?» – «Ils pourront se promener librement autour des enclos, regarder les spécimens travailler dans les jardins, battre les tapis, étendre le linge. Puis il y aura des visites guidées et commentées des maisons, ce qui leur permettra d'observer l'habitat et les coutumes». – «Et comment maintiendrez-vous l'institution dans la durée? Car vos spécimens vont vieillir, certains mourront». – «C'est justement là, mon cher Reichsführer, que j'aurais besoin de votre appui. Pour chaque peuple, il nous faudrait en fait quelques dizaines de spécimens. Ils se marieront entre eux et se reproduiront. Une seule famille à la fois sera exposée; les autres serviront à les remplacer s'ils tombent malades, à procréer, à enseigner aux enfants les coutumes, les prières et le reste. J'envisageais qu'ils soient gardés à proximité dans un camp, sous surveillance SS». – «Si le Führer l'autorisait, ce serait possible. Mais nous devrons en discuter. Il n'est pas sûr qu'il soit souhaitable de préserver certaines races de l'extinction, même ainsi. Cela pourrait être dangereux». – «Bien entendu, toutes les précautions seront prises. À mon avis, une telle institution se révélera précieuse et irremplaçable pour la science. Comment voulez-vous que les générations futures comprennent l'ampleur de notre œuvre, si elles ne peuvent avoir aucune idée des conditions qui régnaient avant?» – «Vous avez certainement raison, mon cher Frank. C'est une très belle idée. Et comment songez-vous à financer ce… Völkerschauplatz?» – «Sur une base commerciale. Seul l'institut de recherches bénéficiera de subsides. Pour le jardin lui-même, nous créerons une A G pour lever des capitaux par souscription. Une fois l'investissement initial amorti, les entrées couvriront les frais d'entretien. Je me suis documenté sur les expositions de Hagenbeck: elles dégageaient des bénéfices considérables. Le Jardin d'acclimatation, à Paris, perdait régulièrement de l'argent jusqu'à ce que son directeur, en 1877, organise des expositions ethnologiques de Nubiens et d'Esquimaux. La première année, ils ont eu un million d'entrées payantes. Ça a continué jusqu'à la Grande Guerre». Le Reichsführer hochait la tête: «Belle idée». Il examinait de près la maquette; Frank lui signalait de temps en temps un détail. Le petit garçon s'était mis à gigoter et je l'avais posé à terre: il remonta dans son auto à pédales et fila par la porte. Les convives sortaient aussi. Dans une des salles, je retrouvai Bierkamp, toujours mielleux, avec qui je discutai un peu. Ensuite, je sortis fumer sous la colonnade, admirant la splendeur baroque des illuminations, et de cette garde martiale et barbare qui semblait inventée pour mettre en valeur les formes gracieuses du palais.