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«Bonsoir, fit une voix à mes côtés. C'est impressionnant, n'est-ce pas?» Je me retournai et reconnus Osnabrugge, cet aimable ingénieur des Ponts et Chaussées que j'avais rencontré à Kiev. «Bonsoir! Quelle bonne surprise.» – «Ah, il en a coulé, de l'eau, sous les ponts détruits du Dniepr». Il tenait à la main un verre de vin rouge et nous trinquâmes à nos retrouvailles. «Alors, demanda-t-il, qu'est-ce qui vous amène au Frank-Reich?» – «J'accompagne le Reichsführer. Et vous?» Son bon visage ovale prit un air à la fois malicieux et affairé: «Secret d'État!» Il plissa les yeux et sourit: «Mais à vous, je peux le dire: je suis en mission pour l'OKH. Je prépare des programmes de démolition des ponts des districts de Lublin et de la Galicie». Je le regardai, interloqué: «Mais pour quelle diable de raison?» – «En cas d'avancée soviétique, voyons». – «Mais les bolcheviques sont sur le Dniepr!» Il frotta son nez camus; son crâne, je remarquai, s'était fortement dégarni. «Ils l'ont passé aujourd'hui, dit-il enfin. Ils ont aussi pris Nevel». – «Quand même, c'est encore loin. On les arrêtera bien avant. Vous ne trouvez pas que vos préparatifs ont un côté défaitiste?» «Pas du tout: c'est de la prévoyance. Qualité encore prisée par les militaires, je vous le signale. Moi, de toute façon, je fais ce qu'on me dit. J'ai fait la même chose à Smolensk au printemps et en Biélorussie pendant l'été». – «Et en quoi consiste un programme de démolition de ponts, si vous pouvez me l'expliquer?» Il prit un air attristé: «Oh, ce n'est pas bien compliqué. Les ingénieurs locaux font une étude pour chaque pont à démolir; je les revois, les approuve, et après on calcule le volume d'explosifs nécessaire pour l'ensemble du district, le nombre de détonateurs, etc., puis on décide où et comment les stocker, sur place; enfin, on définit des phases qui ensuite permettront aux commandants locaux de savoir précisément quand ils doivent poser les charges, quand ils doivent installer les détonateurs, et à quelles conditions ils peuvent appuyer sur le bouton. Un plan, quoi. Ça évite, en cas d'imprévu, de devoir laisser des ponts à l'ennemi parce qu'on n'a pas sous la main de quoi les faire sauter». – «Et vous n'en avez toujours pas construit?» – «Hélas, non! Ma mission en Ukraine a été ma perte: mon rapport sur les démolitions soviétiques a tellement plu à l'ingénieur en chef de l'OKHG Sud qu'il l'a fait suivre à l'OKH. J'ai été rappelé à Berlin et promu responsable au département des Démolitions pour les ponts uniquement, il y a d'autres sections qui s'occupent des usines, des voies ferrées, des routes; les aérodromes, c'est la Luftwaffe, mais de temps en temps on fait des conférences communes. Bref, depuis, je ne fais plus que ça. Tous les ponts du Manytch et du bas Don, c'est moi. Le Donets, la Desna, l'Oka, c'est moi aussi. J'en ai déjà fait sauter des centaines. C'est à pleurer. Ma femme est contente, parce que je prends du grade» – il tapota ses épaulettes: effectivement, il avait été promu plusieurs fois depuis Kiev – «mais à moi ça me fend le cœur. Chaque fois, j'ai l'impression d'assassiner un enfant». – «Vous ne devriez pas le prendre comme ça, Herr Oberst. Après tout, ce sont encore des ponts soviétiques». – «Oui, mais si ça continue, un jour ce seront des ponts allemands». Je souris: «Ça, c'est réellement du défaitisme». – «Excusez-moi. Parfois je suis envahi par le découragement.