Même quand j'étais petit, j'aimais construire, alors que tous mes camarades de classe ne voulaient que casser». – «Il n'y a pas de justice. Venez, allons remplir nos verres». Dans la grande salle, l'orchestre jouait du Liszt et quelques couples dansaient encore. Frank occupait un coin de table avec Himmler et son Staatsekretär Bühler, ils discutaient avec animation et buvaient du café et du cognac; même le Reichsführer, qui fumait un gros cigare, avait, contrairement à son habitude, un verre plein devant lui. Frank se portait en avant, son regard humide déjà embué par l'alcool; Himmler fronçait les sourcils avec un air pincé: il devait désapprouver la musique. Je trinquai de nouveau avec Osnabrugge tandis que le morceau s'achevait. Lorsque l'orchestre s'arrêta, Frank, son verre de cognac à la main, se leva. Regardant Himmler, il déclara d'une voix forte mais trop aiguë: «Mon cher Reichsführer vous devez connaître ce vieux quatrain populaire: Clarum regnum Polonorum / Est cœlwn Nobiliorum / Paradisum Judeorum / Et infernum Rusticorum. Les nobles ont voilà longtemps disparu, et grâce à nos efforts, les Juifs aussi; la paysannerie, à l'avenir, ne fera que s'enrichir et nous bénira; et la Pologne sera le Ciel et le Paradis du peuple allemand, Cœlum et Paradisum Germanorium». Son latin hésitant fit pouffer une femme qui se tenait là; Frau Frank, vautrée non loin de son mari comme une idole hindoue, la fusilla du regard. Impassible, ses yeux froids et inscrutables derrière son petit pince-nez, le Reichsführer leva son verre et y trempa ses lèvres. Frank contourna la table, traversa la salle, et sauta d'un pas presque leste sur l'estrade. Le pianiste se redressa d'un bond et s'effaça; Frank se glissa à sa place et, avec une inspiration profonde, secoua ses longues mains blanches et potelées au-dessus du clavier, puis se mit à jouer un Nocturne de Chopin. Le Reichsführer soupira; il cillait rapidement et tira avec force sur son cigare qui menaçait de s'éteindre. Osnabrugge se pencha vers moi: «À mon avis, le General-Gouverneur fait exprès de taquiner votre Reichsführer. Vous ne croyez pas?» – «Ce serait un peu enfantin, non?» – «Il est vexé. On dit qu'il a encore essayé de démissionner le mois dernier, et que le Führer a de nouveau refusé». – «Si j'ai bien compris, il ne contrôle pas grand-chose, ici». – «D'après mes collègues de la Wehrmacht, rien du tout. La Pologne est un Frankreich ohne Reich. Ou ohne Frank plutôt». – «En somme, un petit prince plutôt qu'un roi». Cela dit, à part le choix du morceau – quitte à jouer Chopin, il y a quand même mieux que les Nocturnes -, Frank jouait plutôt bien, mais sans doute avec trop d'emphase. Je regardai sa femme, dont les épaules et la poitrine, grasses et cramoisies, luisaient de sueur dans le décolleté de sa robe: ses petits yeux, renfoncés dans son visage, brillaient de fierté. Le garçon, lui, semblait avoir disparu, je n'entendais plus le roulement obsédant de sa voiture à pédales depuis quelque temps. Il se faisait tard, des invités prenaient congé; Brandt s'était rapproché du Reichsführer et, contemplant calmement la scène de son visage attentif d'oiseau, se tenait à sa disposition. Je griffonnai sur un calepin mes numéros de téléphone arrachai la feuille, et la donnai à Osnabrugge. «Tenez. Si vous êtes à Berlin, appelez-moi, nous irons boire un verre». – «Vous partez?» J'indiquai Himmler du menton et Osnabrugge haussa les sourcils: «Ah. Bonsoir, alors. C'était un plaisir de vous revoir». Sur la scène, Frank concluait son morceau en dodelinant de la tête. Je fis une moue: même pour Chopin, cela n'allait pas, le General-Gouverneur abusait vraiment du legato.
Le Reichsführer repartait le lendemain matin. Dans le Warthegau, une pluie d'automne avait détrempé les champs retournés, laissant des flaques de la taille de petits étangs, ternes et comme ayant absorbé toute lumière sous le ciel immuable. Les bois de pins, qui me semblaient toujours cacher des actes affreux et obscurs, noircissaient ce paysage boueux, fuyant; seuls, çà et là, rares en ces contrées, des bouleaux couronnés de flammes dressaient encore une dernière protestation contre la venue de l'hiver. À Berlin, il pleuvait, les gens se hâtaient dans leurs vêtements mouillés; sur les trottoirs crevés par les bombes, l'eau formait parfois des étendues infranchissables, les piétons devaient rebrousser chemin et prendre une autre rue. Dès le jour suivant je montai à Oranienburg pousser mon affaire. J'étais convaincu que ce serait le Sturmbannführer Burger, le nouvel Amtchef du D IV, qui me donnerait le plus de mal; mais Bürger, après m'avoir écouté quelques minutes, déclara simplement: «Si c'est financé, ça m'est égal», et ordonna à son adjudant de me rédiger une lettre de soutien. Maurer, en revanche, me fit beaucoup de difficultés. Loin d'être content du progrès que représentait mon projet pour l'Arbeitseinsatz, il estimait qu'il n'allait pas assez loin, et me déclara franchement qu'en l'approuvant il avait peur de fermer la porte à toute amélioration future. Pendant plus d'une heure j'usai sur lui tous mes arguments, lui expliquant que sans l'accord du RSHA on ne pourrait rien faire, et que le RSHA ne soutiendrait pas un projet trop généreux, de peur de favoriser les Juifs et les autres ennemis dangereux. Mais sur ce sujet il était particulièrement difficile de s'entendre avec lui: il s'embrouillait, il n'arrêtait pas de répéter que justement, pour les Juifs, à Auschwitz, les chiffres ne collaient pas, que d'après les statistiques à peine 10 % d'entre eux travaillaient, où passaient donc les autres? Ce n'était quand même pas possible que tant d'entre eux soient inaptes au travail. Il envoyait à ce sujet lettre sur lettre à Höss, mais ce dernier répondait vaguement, ou pas du tout. Il cherchait visiblement une explication, mais je jugeai que ce n'était pas mon rôle de lui en fournir; je me contentai de lui suggérer qu'une inspection sur place clarifierait peut-être les choses. Mais Maurer n'avait pas le temps de mener des inspections. Je finis par lui arracher un consentement limité: il ne s'opposerait pas à la classification, mais demanderait de son côté que les échelles soient augmentées. De retour à Berlin, je rendis compte à Brandt Je lui indiquai que d'après mes informations le RSHA devait approuver le projet, même si je n'en avais pas encore confirmation écrite. Il m'ordonna de lui transmettre le rapport, avec copie à Pohl; le Reichsführer prendrait une décision finale ultérieurement, mais cela servirait entre-temps de base de travail. Quant à moi, il me demanda de prendre connaissance des rapports SD sur les travailleurs étrangers, et de commencer à réfléchir à cette question aussi. C'était le jour de mon anniversaire: mon trentième. J'avais, comme à Kiev, invité Thomas à dîner, je ne souhaitais voir personne d'autre. À vrai dire, j'avais à Berlin beaucoup de connaissances, des anciens camarades d'université ou du SD, mais personne à part lui que je considérais comme un ami. Depuis ma convalescence je m'étais résolument isolé; plongé dans mon travail, je n'avais, à part des relations professionnelles, presque aucune vie sociale, et aucune vie affective ou sexuelle. Je n'en ressentais d'ailleurs aucun besoin; et lorsque je songeais à mes excès de Paris, cela me mettait mal à l'aise, je ne souhaitais pas retomber dans ces aventures troubles de sitôt. Je ne pensais pas à ma sœur, ni d'ailleurs à ma défunte mère; du moins, je ne me souviens pas d'y avoir beaucoup pensé. Peut-être qu'après l'affreux choc de ma blessure (bien qu'elle fût pleinement guérie, elle me terrifiait chaque fois que j'y pensais, m'ôtait tous mes moyens, comme si j'étais fait de verre, de cristal, et risquais de voler en éclats au moindre heurt) et les ébranlements du printemps, mon esprit aspirait à un calme monotone, et rejetait tout ce qui aurait pu le troubler. Or ce soir-là -j'étais arrivé au rendez-vous en avance, pour avoir le temps de réfléchir un peu, et je buvais un cognac au bar -je songeais de nouveau à ma sœur: c'était après tout son trentième anniversaire à elle aussi. Où pouvait-elle bien le fêter: en Suisse, dans un sanatorium plein d'étrangers? dans son obscure demeure de Poméranie? Cela faisait bien longtemps que nous n'avions pas célébré notre anniversaire ensemble. J'essayai de me remémorer la dernière fois: ce devait être dans notre enfance, à Antibes, mais à mon grand désarroi, j'avais beau me concentrer, j'étais incapable de m'en souvenir, de revoir la scène. Je pouvais calculer la date: logiquement, c'était en 1926, puisqu'en 1927 nous étions déjà au collège; nous avions donc treize ans, j'aurais dû pouvoir m'en souvenir, mais impossible, je ne voyais rien. Peut-être y avait-il des photographies de cette fête dans les cartons ou les boîtes du grenier à Antibes? Je regrettais de ne pas les avoir mieux fouillés. Plus je réfléchissais à ce détail somme toute idiot, plus les carences de ma mémoire me désolaient. Heureusement, Thomas arriva pour me tirer de mon spleen. Je l'ai sans doute dit, mais je peux le répéter: ce que j'aimais chez Thomas, c'était son optimisme spontané, sa vitalité, son intelligence, son cynisme tranquille; ses commérages, son bavardage piqué de sous-entendus me réjouissaient toujours, car il me semblait avec lui pénétrer les dessous de la vie, cachés aux regards profanes qui ne voient que les actions évidentes des hommes, mais comme retournés au soleil par sa connaissance des connections dissimulées, des liaisons secrètes, des discussions à portes closes. Il pouvait déduire un réalignement des forces politiques du simple fait d'une rencontre, même s'il ne savait pas ce qui s'était dit; et s'il se trompait parfois, son avidité à recueillir de nouvelles informations lui permettait de corriger continuellement les constructions hasardeuses qu'il échafaudait de la sorte. En même temps il n'avait aucune fantaisie, et j'avais toujours pensé, malgré sa capacité à brosser un tableau complexe en quelques lignes, qu'il aurait fait un piètre romancier: dans ses raisonnements et ses intuitions, son pôle Nord restait toujours l'intérêt personnel; et si, en s'y tenant, il se trompait rarement, il était incapable d'envisager une autre motivation aux actes et aux paroles des hommes. Sa passion – en cela le contraire de Voss (et je me rappelais mon anniversaire précédent, et regrettais cette amitié si brève) – sa passion n'était pas une passion de la connaissance pure, de la connaissance pour elle-même, mais uniquement de la connaissance pratique, pourvoyeuse d'outils pour l'action. Ce soir-là, il me parla beaucoup de Schellenberg, mais d'une manière curieusement allusive, comme si je devais comprendre par moi-même: Schellenberg avait des doutes, Schellenberg réfléchissait à des alternatives, mais sur quoi portaient ces doutes, en quoi consistaient ces alternatives, il ne voulait pas le dire. Je connaissais un peu Schellenberg, mais je ne peux pas dire que je l'appréciais. Au RSHA, il avait une position un peu à part, grâce surtout, je pense, à sa relation privilégiée avec le Reichsführer. Pour moi, je ne le considérais pas comme un véritable national-socialiste, mais plutôt comme un technicien du pouvoir, séduit par le pouvoir en soi et non par son objet. En me relisant je me rends compte que, d'après mes propos, vous pouvez penser la même chose de Thomas; mais Thomas, c'était différent; même s'il avait une sainte horreur des discussions théoriques et idéologiques – ce qui expliquait, par exemple, son aversion pour Ohlendorf – et même s'il prenait toujours grand soin de veiller à son avenir personnel, ses moindres actions étaient comme guidées par un national-socialisme instinctif. Schellenberg, lui, était une girouette, et je n'avais aucun mal à l'imaginer travaillant pour le Secret Service britannique ou l'OSS, ce qui dans le cas de Thomas était impensable. Schellenberg avait l'habitude de traiter les gens qu'il n'aimait pas de putes, et ce terme lui convenait bien, et, à y réfléchir, c'est vrai que les insultes que les gens préfèrent, qui leur viennent le plus spontanément aux lèvres, révèlent en fin de compte souvent leurs propres défauts cachés, car ils haïssent naturellement ce à quoi ils ressemblent le plus. Cette idée ne me quitta pas de la soirée et de retour chez moi, tard dans la nuit, un peu gris peut-être, je pris sur une étagère une anthologie des discours du Führer qui appartenait à Frau Gutknecht et me mis à feuilleter, cherchant les passages les plus virulents, surtout sur les Juifs, et en les lisant je me demandais si, en vociférant: Les Juifs manquent de capacités et de créativité dans tous les domaines de la vie sauf un: mentir et tricher, ou bien Le bâtiment entier du Juif s'effondrera si on refuse de le suivre, ou encore Ce sont des menteurs, des faussaires, des fourbes. Ils ne sont arrivés là où ils sont que grâce à la naïveté de ceux qui les entourent, ou encore Nous pouvons vivre sans le Juif. Mais lui-même ne peut vivre sans nous, le Führer, sans le savoir, il ne se décrivait pas lui-même. Or cet homme ne parlait jamais en son propre nom, les accidents de sa personnalité comptaient peu: son rôle était presque celui d'un foyer optique, il captait et concentrait la volonté du Volk pour la diriger sur un point, toujours le plus juste. Ainsi, s'il parlait là de lui-même, ne parlait-il pas de nous tous? Mais cela, c'est seulement maintenant que je peux le dire. Au cours du dîner, Thomas m'avait encore une fois reproché mon insociabilité et mes horaires impossibles: «Je sais bien que chacun doit donner son maximum, mais tu vas te ruiner la santé, à force. Et puis l'Allemagne, veux-tu que je te dise, ne perdra pas la guerre si tu prends tes soirées et tes dimanches. On en a encore pour un moment, trouve ton rythme, sinon tu vas t'effondrer. D'ailleurs regarde, tu prends même du ventre». C'était vrai: je ne grossissais pas, mais mes abdominaux se relâchaient «Viens au moins faire du sport, insistait Thomas. Deux fois par semaine, je fais de l'escrime, et le dimanche je vais à la piscine. Tu verras, ça te fera du bien». Comme toujours, il avait raison. Je repris vite goût à l'escrime, que j'avais un peu pratiquée à l'université; je me mis au sabre, j'aimais bien le côté vif et nerveux de cette arme. Ce qui me plaisait, dans ce sport, c'était que, malgré son agressivité, ce n'est pas un sport de brute: tout autant que les réflexes et la souplesse qu'exige le maniement de l'arme comptent le travail mental avant la passe, l'anticipation intuitive des mouvements de l'autre, le calcul rapide des réponses possibles, jeu d'échecs physique où l'on doit prévoir plusieurs coups, car, une fois la partie engagée, on n'a plus le temps de réfléchir, et l'on peut souvent dire que la passe est gagnée ou perdue avant même de débuter, selon que l'on ait vu juste ou non, les bottes elles-mêmes ne venant que confirmer ou démentir le calcul. Nous tirions dans la salle d'armes du RS H A, au Prinz-Albrecht-Palais; mais pour la natation nous fréquentions une piscine publique, à Kreuzberg, plutôt q