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s anciens camarades d'université ou du SD, mais personne à part lui que je considérais comme un ami. Depuis ma convalescence je m'étais résolument isolé; plongé dans mon travail, je n'avais, à part des relations professionnelles, presque aucune vie sociale, et aucune vie affective ou sexuelle. Je n'en ressentais d'ailleurs aucun besoin; et lorsque je songeais à mes excès de Paris, cela me mettait mal à l'aise, je ne souhaitais pas retomber dans ces aventures troubles de sitôt. Je ne pensais pas à ma sœur, ni d'ailleurs à ma défunte mère; du moins, je ne me souviens pas d'y avoir beaucoup pensé. Peut-être qu'après l'affreux choc de ma blessure (bien qu'elle fût pleinement guérie, elle me terrifiait chaque fois que j'y pensais, m'ôtait tous mes moyens, comme si j'étais fait de verre, de cristal, et risquais de voler en éclats au moindre heurt) et les ébranlements du printemps, mon esprit aspirait à un calme monotone, et rejetait tout ce qui aurait pu le troubler. Or ce soir-là -j'étais arrivé au rendez-vous en avance, pour avoir le temps de réfléchir un peu, et je buvais un cognac au bar -je songeais de nouveau à ma sœur: c'était après tout son trentième anniversaire à elle aussi. Où pouvait-elle bien le fêter: en Suisse, dans un sanatorium plein d'étrangers? dans son obscure demeure de Poméranie? Cela faisait bien longtemps que nous n'avions pas célébré notre anniversaire ensemble. J'essayai de me remémorer la dernière fois: ce devait être dans notre enfance, à Antibes, mais à mon grand désarroi, j'avais beau me concentrer, j'étais incapable de m'en souvenir, de revoir la scène. Je pouvais calculer la date: logiquement, c'était en 1926, puisqu'en 1927 nous étions déjà au collège; nous avions donc treize ans, j'aurais dû pouvoir m'en souvenir, mais impossible, je ne voyais rien. Peut-être y avait-il des photographies de cette fête dans les cartons ou les boîtes du grenier à Antibes? Je regrettais de ne pas les avoir mieux fouillés. Plus je réfléchissais à ce détail somme toute idiot, plus les carences de ma mémoire me désolaient. Heureusement, Thomas arriva pour me tirer de mon spleen. Je l'ai sans doute dit, mais je peux le répéter: ce que j'aimais chez Thomas, c'était son optimisme spontané, sa vitalité, son intelligence, son cynisme tranquille; ses commérages, son bavardage piqué de sous-entendus me réjouissaient toujours, car il me semblait avec lui pénétrer les dessous de la vie, cachés aux regards profanes qui ne voient que les actions évidentes des hommes, mais comme retournés au soleil par sa connaissance des connections dissimulées, des liaisons secrètes, des discussions à portes closes. Il pouvait déduire un réalignement des forces politiques du simple fait d'une rencontre, même s'il ne savait pas ce qui s'était dit; et s'il se trompait parfois, son avidité à recueillir de nouvelles informations lui permettait de corriger continuellement les constructions hasardeuses qu'il échafaudait de la sorte. En même temps il n'avait aucune fantaisie, et j'avais toujours pensé, malgré sa capacité à brosser un tableau complexe en quelques lignes, qu'il aurait fait un piètre romancier: dans ses raisonnements et ses intuitions, son pôle Nord restait toujours l'intérêt personnel; et si, en s'y tenant, il se trompait rarement, il était incapable d'envisager une autre motivation aux actes et aux paroles des hommes. Sa passion – en cela le contraire de Voss (et je me rappelais mon anniversaire précédent, et regrettais cette amitié si brève) – sa passion n'était pas une passion de la connaissance pure, de la connaissance pour elle-même, mais uniquement de la connaissance pratique, pourvoyeuse d'outils pour l'action. Ce soir-là, il me parla beaucoup de Schellenberg, mais d'une manière curieusement allusive, comme si je devais comprendre par moi-même: Schellenberg avait des doutes, Schellenberg réfléchissait à des alternatives, mais sur quoi portaient ces doutes, en quoi consistaient ces alternatives, il ne voulait pas le dire. Je connaissais un peu Schellenberg, mais je ne peux pas dire que je l'appréciais. Au RSHA, il avait une position un peu à part, grâce surtout, je pense, à sa relation privilégiée avec le Reichsführer. Pour moi, je ne le considérais pas comme un véritable national-socialiste, mais plutôt comme un technicien du pouvoir, séduit par le pouvoir en soi et non par son objet. En me relisant je me rends compte que, d'après mes propos, vous pouvez penser la même chose de Thomas; mais Thomas, c'était différent; même s'il avait une sainte horreur des discussions théoriques et idéologiques – ce qui expliquait, par exemple, son aversion pour Ohlendorf – et même s'il prenait toujours grand soin de veiller à son avenir personnel, ses moindres actions étaient comme guidées par un national-socialisme instinctif. Schellenberg, lui, était une girouette, et je n'avais aucun mal à l'imaginer travaillant pour le Secret Service britannique ou l'OSS, ce qui dans le cas de Thomas était impensable. Schellenberg avait l'habitude de traiter les gens qu'il n'aimait pas de putes, et ce terme lui convenait bien, et, à y réfléchir, c'est vrai que les insultes que les gens préfèrent, qui leur viennent le plus spontanément aux lèvres, révèlent en fin de compte souvent leurs propres défauts cachés, car ils haïssent naturellement ce à quoi ils ressemblent le plus. Cette idée ne me quitta pas de la soirée et de retour chez moi, tard dans la nuit, un peu gris peut-être, je pris sur une étagère une anthologie des discours du Führer qui appartenait à Frau Gutknecht et me mis à feuilleter, cherchant les passages les plus virulents, surtout sur les Juifs, et en les lisant je me demandais si, en vociférant: Les Juifs manquent de capacités et de créativité dans tous les domaines de la vie sauf un: mentir et tricher, ou bien Le bâtiment entier du Juif s'effondrera si on refuse de le suivre, ou encore Ce sont des menteurs, des faussaires, des fourbes. Ils ne sont arrivés là où ils sont que grâce à la naïveté de ceux qui les entourent, ou encore Nous pouvons vivre sans le Juif. Mais lui-même ne peut vivre sans nous, le Führer, sans le savoir, il ne se décrivait pas lui-même. Or cet homme ne parlait jamais en son propre nom, les accidents de sa personnalité comptaient peu: son rôle était presque celui d'un foyer optique, il captait et concentrait la volonté du Volk pour la diriger sur un point, toujours le plus juste. Ainsi, s'il parlait là de lui-même, ne parlait-il pas de nous tous? Mais cela, c'est seulement maintenant que je peux le dire. Au cours du dîner, Thomas m'avait encore une fois reproché mon insociabilité et mes horaires impossibles: «Je sais bien que chacun doit donner son maximum, mais tu vas te ruiner la santé, à force. Et puis l'Allemagne, veux-tu que je te dise, ne perdra pas la guerre si tu prends tes soirées et tes dimanches. On en a encore pour un moment, trouve ton rythme, sinon tu vas t'effondrer. D'ailleurs regarde, tu prends même du ventre». C'était vrai: je ne grossissais pas, mais mes abdominaux se relâchaient «Viens au moins faire du sport, insistait Thomas. Deux fois par semaine, je fais de l'escrime, et le dimanche je vais à la piscine. Tu verras, ça te fera du bien». Comme toujours, il avait raison. Je repris vite goût à l'escrime, que j'avais un peu pratiquée à l'université; je me mis au sabre, j'aimais bien le côté vif et nerveux de cette arme. Ce qui me plaisait, dans ce sport, c'était que, malgré son agressivité, ce n'est pas un sport de brute: tout autant que les réflexes et la souplesse qu'exige le maniement de l'arme comptent le travail mental avant la passe, l'anticipation intuitive des mouvements de l'autre, le calcul rapide des réponses possibles, jeu d'échecs physique où l'on doit prévoir plusieurs coups, car, une fois la partie engagée, on n'a plus le temps de réfléchir, et l'on peut souvent dire que la passe est gagnée ou perdue avant même de débuter, selon que l'on ait vu juste ou non, les bottes elles-mêmes ne venant que confirmer ou démentir le calcul. Nous tirions dans la salle d'armes du RS H A, au Prinz-Albrecht-Palais; mais pour la natation nous fréquentions une piscine publique, à Kreuzberg, plutôt que celle de la Gestapo: d'abord, point capital pour Thomas, il y avait là des femmes (autres que les sempiternelles secrétaires); ensuite, elle était plus grande et, après avoir nagé, on pouvait aller s'asseoir, en peignoir, à des tables en bois sur un large balcon, à l'étage, et boire de la bière fraîche en contemplant les nageurs dont les cris de joie et les écla-boussements résonnaient à travers la vaste salle. La première fois que j'y allai, j'eus un choc violent qui me jeta, pour le reste de la journée, dans une angoisse pénible. Nous nous déshabillions au vestiaire: je regardai Thomas et constatai qu'une large cicatrice fourchue lui barrait le ventre. «Où est-ce que tu as eu ça?» m'exclamai-je. Thomas me regarda, interloqué: «Eh bien, à Stalingrad. Tu ne te souviens pas? Tu étais là». Un souvenir, oui, j'en avais un, et je l'ai écrit avec les autres, mais je l'avais rangé au fond de ma tête, au grenier des hallucinations et des rêves; maintenant, cette cicatrice venait tout bouleverser, j'avais subitement l'impression de ne plus pouvoir être sûr de rien. Je fixais toujours le ventre de Thomas; il se frappa les abdominaux du plat de la main, en souriant à pleines dents: «Ça va, ne t'en fais pas, ça s'est bien remis. Et puis les filles, ça les rend folles, ça doit les exciter». Il ferma un œil et pointa un doigt vers ma tête, le pouce relevé, comme un enfant qui joue au cow-boy: «Pan!» Je sentis presque le coup sur mon front, mon angoisse grandissait comme une chose grise et flasque et sans limites, un corps monstrueux qui occupait l'espace restreint des vestiaires et m'empêchait de bouger, Gulliver terrifié coincé dans une maison de Lilliputiens. «Ne fais pas cette tête-là, s'écriait joyeusement Thomas, viens nager!» L'eau, chauffée mais néanmoins un peu fraîche, me fit du bien; fatigué après quelques longueurs – je m'étais décidément laissé aller -, je m'allongeai sur une chaise longue tandis que Thomas s'ébattait, se laissant en beuglant enfoncer la tête sous l'eau par des jeunes femmes pleines d'entrain. Je regardais ces gens qui se dépensaient, s'amusaient, prenaient plaisir à leurs propres forces; je m'en sentais bien loin. Les corps, même les plus beaux, ne me paniquaient plus, comme quelques mois auparavant ceux des danseurs du ballet; ils me laissaient indifférent, tant ceux des garçons que des filles. Je pouvais admirer avec détachement le jeu des muscles sous les peaux blanches, la courbe d'une hanche, le ruissellement de l'eau sur une nuque: l'Apollon en bronze rongé de Paris m'avait bien plus excité que toute cette jeune musculature insolente, qui se déployait avec insouciance, comme en se moquant des chairs flasques et jaunies des quelques vieillards qui fréquentaient ce lieu. Mon attention fut attirée par une jeune femme qui tranchait sur les autres par son calme; alors que ses amies couraient ou s'ébrouaient autour de Thomas, elle restait immobile, les deux bras repliés sur le rebord de la piscine, le corps flottant dans l'eau, et la tête, ovale sous un élégant bonnet de caoutchouc noir, appuyée sur les avant-bras, ses grands yeux sombres tranquillement dirigés sur moi. Je ne pouvais juger si elle me regardait vraiment; sans bouger, elle paraissait contempler avec plaisir tout ce qui se trouvait dans son champ de vision; au bout d'un long moment, elle leva les bras et se laissa lentement couler. J'attendis qu'elle remonte, mais les secondes passaient; enfin, elle réapparut à l'autre extrémité de la piscine, qu'elle avait traversée sous l'eau, aussi calmement que j'avais autrefois traversé la Volga. Je me laissai aller dans la chaise longue et fermai les yeux, me concentrant sur la sensation de l'eau chlorée qui s'évaporait lentement sur ma peau. Mon angoisse, ce jour-là, fut lente à relâcher son étreinte asphyxiante. Le dimanche suivant, je retournai néanmoins avec Thomas à la piscine.