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Entre-temps, j'avais de nouveau été convoqué par le Reichsführer. Il me demanda de lui expliquer comment nous étions arrivés à nos résultats; je me lançai dans une explication détaillée, car il y avait là des points techniques peu aisés à synthétiser; il me laissa parler, l'air froid et peu avenant, et quand j'eus fini il me demanda sèchement: «Et le Reichsicherheitshauptamt?» – «Leur spécialiste est en principe d'accord, mon Reichsführer. Il attend toujours la confirmation du Gruppenführer Müller». – «Il faut faire attention, Sturmbannführer, très attention», martela-t-il de sa voix la plus doctorale. Une nouvelle révolte juive, je le savais, venait d'avoir lieu dans le GG, à Sobibor cette fois; de nouveau, des S S avaient été tués, et malgré une immense battue une partie des évadés n'avaient pu être repris; or, il s'agissait de

Geheimnisträger, témoins des opérations d'extermination: s'ils parvenaient à rejoindre les partisans du Pripet, il y avait de bonnes chances qu'ils soient ensuite récupérés par les bolcheviques. Je comprenais l'inquiétude du Reichsführer, mais il fallait qu'il se décide. «Vous avez je crois rencontré le Reichsminister Speer?» dit-il subitement. – «Oui, mon Reichsführer. J'ai été présenté par le Dr. Mandelbrod». – «Vous lui avez parlé de votre projet?» – «Je ne suis pas entré dans les détails, mon Reichsführer. Mais il sait que nous travaillons pour améliorer l'état de santé des Häftlinge». – «Et qu'en dit-il?» – «Il en paraissait satisfait, mon Reichsführer». Il feuilleta quelques papiers sur son bureau: «Le Dr. Mandelbrod m'a écrit une lettre. Il me dit que le Reichsminister Speer a paru vous apprécier. Est-ce que c'est vrai?» – «Je ne sais pas, mon Reichsführer». – «Le Dr. Mandelbrod et Herr Leland veulent à tout prix que je me rapproche de Speer. En principe, ce n'est pas une mauvaise idée, car nous avons des intérêts en commun. Tout le monde pense toujours que Speer et moi sommes en conflit. Mais ce n'est pas ça du tout. Déjà, en 1937, j'ai créé la Dest et établi des camps spécialement pour lui, pour lui fournir les matériaux de construction, les briques et le granité pour la nouvelle capitale qu'il allait bâtir pour le Führer. À cette époque-là, l'Allemagne entière ne pouvait lui fournir que 4 % de ses besoins en granité. Il était très satisfait de mon aide et ravi de coopérer. Mais, bien entendu, il faut se méfier de lui. Ce n'est pas un idéaliste et il ne comprend pas la SS. J'ai voulu en faire un de mes Gruppenführer et il a refusé. L'année dernière, il s'est permis de critiquer notre organisation du travail auprès du Führer: il voulait obtenir la juridiction sur nos camps. Aujourd'hui encore, il rêve d'un droit de regard sur notre fonctionnement interne. Néanmoins, il reste important de coopérer avec lui. Vous avez consulté son ministère, pour la préparation de votre projet?» – «Oui, mon Reichsführer. Un de leurs fonctionnaires est venu nous faire une présentation». Le Reichsführer hocha lentement la tête: «Bien, bien»… Puis il sembla se décider: «Nous n'avons pas trop de temps à perdre. Je dirai à Pohl que j'approuve le projet. Vous, envoyez-en un double au Reichsminister Speer, directement, avec une note personnelle signée par vous lui rappelant votre rencontre et lui signalant que le projet sera appliqué. Et envoyez bien entendu une copie au Dr. Mandelbrod». – «Zu Befehl, mon Reichsführer. Et pour les travailleurs étrangers, que voulez-vous que je fasse?» – «Pour le moment, rien. Étudiez la question, sous l'angle de la nutrition et de la productivité, mais tenez-vous-en là. Nous verrons comment les choses évoluent. Et si Speer ou un de ses associés reprennent contact avec vous, informez Brandt et réagissez favorablement».

Je suivis à la lettre les instructions du Reichsführer. Je ne sais pas ce que Pohl fit de notre projet, que j'avais pourtant si amoureusement conçu: quelques jours plus tard, vers la fin du mois, il envoyait un nouvel ordre à tous les KL, leur enjoignant de diminuer la mortalité et la morbidité de 10 %, mais sans la moindre instruction concrète; à ma connaissance, les rations d'Isenbeck ne furent jamais appliquées. Je reçus néanmoins une lettre très flatteuse de Speer, qui se félicitait de l'adoption du projet, preuve concrète de notre nouvelle coopération récemment inaugurée. Il finissait ainsi: J'espère avoir l'occasion de vous revoir bientôt pour discuter de ces problèmes. Vôtre, Speer. Je fis suivre cette lettre à Brandt. Début novembre, j'en reçus une seconde: le Gauleiter du Westmark avait écrit à Speer pour exiger que cinq cents travailleurs juifs livrés par la S S à une usine d'armement en Lorraine soient retirés sur-le-champ: Par mes soins, la Lorraine est Judenfrei et le restera, écrivait le Gauleiter. Speer me demandait de transmettre cette lettre à l'instance compétente pour régler le problème. Je consultai Brandt; quelques jours plus tard, il m'envoyait une note interne, me demandant de répondre moi-même au Gauleiter au nom du Reichsführer, et négativement. Ton: sec, écrivait Brandt. Je m'en donnai à cœur joie: Cher camarade du parti Bürckel!