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Votre demande est inopportune et ne peut être acceptée. En cette heure difficile pour l'Allemagne, le Reichsführer est conscient du besoin d'utiliser au maximum la force de travail des ennemis de notre Nation. Les décisions d'affectation des travailleurs sont prises en consultation avec le RMfRuK, seule instance compétente aujourd'hui pour traiter cette question. L'interdiction actuellement en vigueur d'employer des travailleurs détenus juifs ne concernant que l'Altreich et l'Autriche, je ne peux me défaire de l'impression que votre requête découle surtout de votre désir d'assurer que vous soyez consulté dans le cadre du règlement global de la question juive. Heil Hitler! Vôtre, etc.

1 J'en envoyai une copie à Speer, qui me fit remercier. Petit a petit, cela se répéta: Speer me faisait transmettre des demandes et des requêtes irritantes, et j'y répondais au nom du Reichsführer; pour des cas plus compliqués, j'en référais au SD, en passant par des connaissances plutôt que par la voie officielle, pour accélérer les choses. Je revis ainsi Ohlendorf, qui m'invita à dîner, et m'infligea une longue tirade contre le système d'autogestion de l'industrie mis en place par Speer, qu'il considérait comme une simple usurpation des pouvoirs de l'État par des capitalistes sans la moindre responsabilité envers la communauté. Si le Reichsführer l'approuvait, selon lui, c'était qu'il ne comprenait rien à l'économie, et qu'en outre il était influencé par Pohl, lui-même un pur capitaliste obsédé par l'expansion de son empire industriel S S. À vrai dire, moi non plus je ne comprenais pas grand-chose à l'économie, ni d'ailleurs aux raisonnements féroces d'Ohlendorf en ce domaine. Mais c'était toujours un plaisir que de l'écouter: sa franchise et son honnêteté intellectuelle rafraîchissaient comme un verre d'eau froide, et il avait raison de souligner que la guerre avait causé ou accentué de nombreuses dérives; après, il faudrait réformer les structures de l'État en profondeur. Je commençais à reprendre goût à la vie en dehors du travaiclass="underline" peut-être les effets bénéfiques du sport, peut-être autre chose, je ne sais pas. Un jour, je me rendis compte que Frau Gutknecht m'était depuis longtemps insupportable; le lendemain, je me mis à la recherche d'un autre appartement. Ce fut un peu compliqué, mais enfin Thomas m'aida à trouver quelque chose: un petit meublé pour célibataire, au dernier étage d'un immeuble de construction récente. Il appartenait à un Hauptsturmführer qui venait de se marier et partait en poste en Norvège. Je m'entendis vite avec lui sur un loyer raisonnable, et en un après-midi, avec l'aide de Piontek, et sous le feu des piailleries et des implorations de Frau Gutknecht, j'y transportai mes quelques affaires. Cet appartement n'était pas bien grand: deux pièces carrées séparées par une double porte, une petite cuisine et une salle de bains; mais il y avait un balcon, et comme le salon faisait l'angle de l'immeuble, les fenêtres s'ouvraient sur deux côtés; le balcon donnait sur un petit parc, je pouvais regarder les enfants jouer, et puis c'était tranquille, je n'étais pas dérangé par les bruits de voiture; de mes fenêtres, j'avais une belle vue sur un paysage de toits, un enchevêtrement de formes réconfortant, constamment changeant avec le temps et la lumière. Les jours où il faisait beau, l'appartement était illuminé du matin au soir: le dimanche, je voyais le soleil se lever de ma chambre, et se coucher du salon. Pour l'éclaircir encore plus, je fis avec la permission du propriétaire arracher les vieux papiers peints fanés et peindre les murs en blanc; à Berlin, c'était peu habituel, mais j'avais connu de tels appartements à Paris, et cela me plaisait, avec le parquet c'était presque ascétique, cela correspondait à mon état d'esprit: fumant tranquillement dans mon divan, je me demandais bien pourquoi je n'avais pas songé à déménager plus tôt Le matin, je me levais de bonne heure, avant le lever du soleil, en cette saison, je mangeais quelques tartines et buvais du vrai café noir; Thomas s'en faisait envoyer de Hollande par une connaissance, et il m'en revendait une partie. Pour aller au travail je prenais le tramway. J'aimais voir défiler les rues, contempler les visages de mes voisins à la lumière du jour, tristes, fermés, indifférents, fatigués, mais aussi parfois étonnamment heureux, et si vous y faites attention, vous savez qu'il est rare de voir un visage heureux dans la rue ou dans un tramway, mais lorsque cela arrivait, j'en étais heureux aussi, je sentais que je rejoignais la communauté des hommes, ces gens pour lesquels je travaillais mais dont j'avais été tant séparé. Plusieurs jours de suite, dans le tramway, je remarquai une belle femme blonde qui prenait la même ligne que moi. Elle avait un visage tranquille et grave, dont je notai d'abord la bouche, surtout la lèvre supérieure, deux ailes musclées et agressives. Sentant mon regard, elle m'avait regardé: sous des sourcils en arche haute et fine, elle avait les yeux foncés, presque noirs, asymétriques et assyriens (mais sans doute cette dernière comparaison m'est-elle simplement venue à l'esprit par assonance). Debout, elle se tenait à une courroie, et me fixait avec un regard calme, sérieux. J'avais l'impression de l'avoir déjà aperçue quelque part, à tout le moins son regard, mais je ne pouvais me rappeler où. Le lendemain, elle m'adressa la parole: «Bonjour. Vous ne vous souvenez pas de moi, ajouta-t-elle, mais nous nous sommes déjà vus. À la piscine». Il s'agissait de la jeune femme appuyée sur le rebord du bassin. Je ne la voyais pas tous les jours; lorsque je la voyais, je la saluais aimablement, et elle souriait, doucement Le soir, je sortais plus souvent: j'allais dîner avec Hohenegg, que je présentai à Thomas, je revoyais d'anciens camarades d'université, je me laissais inviter à des soupers et des petites fêtes où je buvais et bavardais avec plaisir, sans horreur, sans angoisse. C'était la vie normale, la vie de tous les jours, et après tout, cela aussi valait la peine d'être vécu.

Peu de temps après mon souper avec Ohlendorf, j'avais reçu une invitation du Dr. Mandelbrod à venir passer le week-end dans une propriété de campagne appartenant à l'un des directeurs de l'IG Farben, au nord du Brandebourg. La lettre précisait qu'il s'agissait d'une partie de chasse et d'un dîner informel. Massacrer des volatiles, cela ne me tentait guère, mais je n'étais pas obligé de tirer, je pourrais simplement marcher dans les bois. Le temps était pluvieux: Berlin s'enfonçait dans l'automne, les belles journées d'octobre avaient pris fin, les arbres achevaient de se dénuder; parfois, néanmoins, le temps s'éclaircissait, on pouvait sortir, profiter de l'air déjà frais. Le 18 novembre, à l'heure du dîner, les sirènes se déchaînèrent et la Flak se mit à tonner, pour la première fois depuis la fin août. J'étais au restaurant avec des amis, dont Thomas, nous venions de sortir de notre séance d'escrime, il fallut descendre à la cave, sans même avoir mangé; l'alerte dura deux heures, mais on nous fit servir du vin, et le temps se passa en plaisanteries. Le raid causa des dommages sérieux au centre-ville; les Anglais avaient envoyé plus de quatre cents appareils: ils s'étaient décidés à braver nos nouvelles tactiques. Cela se passait le jeudi soir; le samedi matin, je me fis conduire par Piontek en direction de Prenzlau, jusqu'au village indiqué par Mandelbrod. La maison se situait à quelques kilomètres de là, au fond d'une longue allée bordée de chênes anciens mais dont une bonne partie manquait, décimés par les maladies ou les orages; c'était un ancien manoir, racheté par ce directeur, accoté à une forêt mixte dominée par des pins mélangés de hêtres et d'érables, et entouré d'un beau parc dégagé puis, plus loin, de grands champs vides et boueux. Il avait pleuvassé durant le trajet, mais le ciel, fouetté par un petit vent pinçant du nord, s'était éclairci. Sur le gravier, devant le perron, plusieurs berlines étaient garées côte à côte, et un chauffeur en uniforme lavait la boue des pare-chocs. Je fus accueilli sur les marches par Herr Leland; il avait ce jour-là un air très militaire malgré son veston de tricot en laine brune: le propriétaire était absent, m'expliqua-t-il, mais on leur avait prêté la maison; Mandelbrod n'arriverait que le soir, après la partie de chasse. Sur son conseil, je renvoyai Piontek à Berlin: les invités rentreraient ensemble, il y aurait certainement de la place dans une des voitures. Une servante en uniforme noir, avec un tablier en dentelle, me montra ma chambre. Un feu ronronnait dans la cheminée; dehors, il avait doucement recommencé à pleuvoir. Comme l'avait suggéré l'invitation, je ne portais pas mon uniforme mais une tenue de campagne, une culotte en laine avec des bottes et une veste autrichienne sans col, aux boutons en os, faite pour résister à la pluie; pour la soirée, j'avais apporté un costume d'intérieur que je dépliai, brossai, et rangeai dans la penderie avant de descendre. Au salon, plusieurs invités buvaient du thé ou discutaient avec Leland; Speer, assis devant une croisée, me reconnut tout de suite et se leva avec un sourire amical pour venir me serrer la main. «Sturmbannführer, quel plaisir de vous revoir. Herr Leland m'avait dit que vous viendriez. Venez, je vais vous présenter ma femme». Margret Speer était assise près de la cheminée avec une autre femme, une certaine Frau von Wrede, l'épouse d'un général qui allait nous rejoindre; arrivé devant elles, je claquai des talons et lançai un salut allemand que Frau von Wrede me rendit; Frau Speer, elle, ne fît que me tendre une petite main gantée, élégante: «Enchantée, Sturmbannführer. J'ai entendu parler de vous: mon mari me dit que vous lui êtes d'un grand secours, à la S S». – «Je fais mon possible, meine Dame». C'était une femme mince, blonde, d'une beauté très nordique, avec une forte mâchoire carrée et des yeux d'un bleu très clair sous des sourcils blonds; mais elle paraissait fatiguée et cela donnait une teinte un peu jaune à sa peau. On me servit du thé et je bavardai un peu avec elle tandis que son mari rejoignait Leland. «Vos enfants ne sont pas venus?» demandai-je poliment. – «Oh! Si je les avais amenés, ce ne serait pas un congé. Ils sont restés à Berlin. J'ai déjà tellement de mal à arracher Albert à son ministère, pour une fois qu'il accepte, je ne veux pas qu'il soit dérangé. Il a tant besoin de repos». La conversation tourna sur Stalingrad, car Frau Speer savait que j'en étais revenu; Frau von Wrede, elle, y avait laissé un cousin, un Generalmajor qui commandait une division et se trouvait sans doute aux mains des Russes: «Ça devait être terrible!» Oui, confirmai-je, cela avait été terrible; je n'ajoutai pas, par courtoisie, que néanmoins cela l'avait sans doute moins été pour un général de division que pour un homme de troupe comme le frère de Speer, qui, si par miracle il vivait encore, ne devait pas bénéficier du traitement préférentiel que les bolcheviques, fort peu égalitaires en cela, accordaient d'après nos renseignements aux officiers supérieurs. «Albert a été très affecté par la perte de son frère, dit rêveusement Margret Speer. Il ne le montre pas, mais je le sais. Il a donné son nom à notre dernier-né». Petit à petit, on me présenta aux autres convives: des industriels, des officiers supérieurs de la Wehrmacht ou de la Luftwaffe, un collègue de Speer, d'autres hauts fonctionnaires. J'étais le seul membre de la S S et aussi le plus subalterne de l'assemblée; mais personne ne semblait y faire attention, et Herr Leland me présentait comme le «Dr. Aue», ajoutant parfois que je remplissais «des fonctions importantes auprès du Reichsführer-SS»; ainsi, l'on me traitait tout à fait cordialement, et ma nervosité, assez forte au début, diminuait peu à peu. Vers midi, on nous servit des Sandwiches, du pâté de foie et de la bière. «Une collation légère, déclara Leland, pour ne pas vous fatiguer». La chasse commençait après; on nous versa du café, puis chacun reçut une gibecière, du chocolat suisse et une flasque de brandy. Il avait cessé de pleuvoir, une faible lueur semblait vouloir percer la grisaille; d'après un général qui disait s'y connaître, c'était un temps parfait. Nous allions chasser le grand tétras, privilège apparemment fort rare en Allemagne.