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J'étais fatigué, mais de cette longue fatigue heureuse après l'exercice. Nous avions marché assez longtemps. À l'entrée du manoir, je rendis fusil et gibecière, raclai la boue de mes bottes et montai à ma chambre. Quelqu'un avait remis des bûches sur le feu, il faisait bon; j'ôtai mes habits mouillés et allai inspecter la salle de bains contiguë: non seulement il y avait l'eau courante, mais elle était chaude; cela me semblait un miracle, à Berlin l'eau chaude était une rareté; le propriétaire avait dû faire installer une chaudière. Je me fis couler un bain presque brûlant et me glissai dedans: je dus serrer les dents, mais une fois habitué, couché de tout mon long, c'était doux et bon comme le liquide amniotique. J'y restai aussi longtemps que possible; en sortant, j'ouvris en grand les fenêtres et me tins nu devant elles, comme on fait en Russie, jusqu'à ce que ma peau soit marbrée de rouge et de blanc; puis je bus un verre d'eau froide et m'étendis à plat ventre sur le lit.

Au début de la soirée, j'enfilai mon costume, sans cravate, et descendis. Il y avait peu de monde au salon mais le Dr. Mandelbrod se trouvait dans son grand fauteuil devant la cheminée, de biais, comme s'il voulait chauffer un côté mais pas l'autre. Il avait les yeux fermés et je ne le dérangeai pas. Une de ses assistantes, en tenue campagnarde sévère, vint me serrer la main: «Bonsoir, Doktor Aue. C'est un plaisir de vous revoir». Je scrutai son visage: rien à faire, elles se ressemblaient vraiment toutes. «Excusez-moi: vous êtes Hilde ou Hedwig?» Elle eut un petit rire cristallin: «Ni l'une, ni l'autre! Vous êtes vraiment un piètre physionomiste. Je m'appelle Heide. Nous nous sommes vus aux bureaux du Dr. Mandelbrod». Je m'inclinai avec un sourire et présentai mes excuses. «Vous n'étiez pas là pour la chasse?» – «Non. Nous sommes arrivés il y a peu». – «C'est dommage. Je vous imagine tout à fait avec un fusil sous le bras. Une Artémis allemande». Elle me toisa avec un petit sourire: «J'espère que vous n'allez pas pousser la comparaison trop loin, Doktor Aue.» Je me sentis rougir: décidément, Mandelbrod recrutait de bien curieuses assistantes. À n'en pas douter, celle-ci aussi allait me demander de l'engrosser. Heureusement, Speer arrivait avec sa femme. «Ha! Sturmbannführer, s'exclama-t-il joyeusement Nous sommes de bien piètres chasseurs. Margret a rapporté cinq oiseaux, Hettlage trois». Frau Speer rit légèrement: «Oh! Tu devais être occupé à parler travail». Speer alla se verser du thé à une grande bouilloire ouvragée, semblable à un samovar russe; je pris un verre de cognac. Le Dr. Mandelbrod ouvrit les yeux et appela Speer, qui alla le saluer. Leland entra et les rejoignit. Je retournai discuter avec Heide; elle avait, elle, une solide formation de philosophie et m'entretint de manière presque claire des théories de Heidegger, que je connaissais encore très mal. Les autres invités arrivaient un par un. Un peu plus tard, Leland nous invita tous à passer dans une autre salle où les oiseaux abattus avaient été disposés sur une longue table, en groupes, comme une nature morte flamande. Frau Speer détenait le record; le général amateur de chasse, lui, n'en avait tué qu'un, et se plaignait avec mauvaise grâce du secteur de bois qu'on lui avait assigné. Je pensais qu'au moins nous allions manger les victimes de cette hécatombe, mais non: on devait laisser les bêtes se faisander, et Leland s'engagea à les faire livrer aux uns et aux autres lorsqu'elles seraient prêtes. Le dîner fut néanmoins varié et succulent, de la venaison avec des sauces aux baies, des pommes de terre rôties à la graisse d'oie, des asperges et des courgettes, le tout arrosé de vin de Bourgogne d'un excellent millésime. Je m'étais retrouvé en face de Speer, près de Leland; Mandelbrod tenait le haut de la table. Herr Leland, pour la première fois depuis que je le connaissais, se montrait fort loquace: tout en buvant verre sur verre, il parlait de son passé d'administrateur colonial en Afrique du Sud-Ouest. Il avait connu Rhodes, pour qui il professait une admiration sans bornes, mais restait vague sur son passage aux colonies allemandes. «Rhodes, une fois, a dit: Le colonisateur ne peut rien faire de mal, ce qu'il fait devient juste. C'est son devoir de faire ce qu'il veut. C'est ce principe, strictement appliqué, qui a valu à l'Europe ses colonies, la domination des peuples inférieurs. Ce n'est que lorsque les démocraties corrompues y ont voulu mêler, pour se donner bonne conscience, des principes de morale hypocrites, que la décadence a commencé. Vous le verrez: quelle que soit l'issue de la guerre, la France et la Grande-Bretagne perdront leurs colonies. Leurs doigts se sont desserrés, ils ne sauront plus refermer le poing. C'est l'Allemagne, maintenant, qui a repris le flambeau. En 1907 j'ai travaillé avec le général von Trotha. Les Hereros et les Namas s'étaient soulevés, mais von Trotha était un homme qui avait compris l'idée de Rhodes dans toute sa force. Il le disait franchement: J'écrase les tribus rebelles avec des rivières de sang et des rivières d'argent. Ce n'est qu'après un tel nettoyage que quelque chose de neuf pourra émerger. Mais déjà à cette époque l'Allemagne s'affaiblissait, et von Trotha a été rappelé. J'ai toujours pensé que c'était un signe annonciateur de 1918. Heureusement, le cours des choses s'est inversé. Aujourd'hui, l'Allemagne domine le monde d'une tête. Notre jeunesse n'a peur de rien. Notre expansion est un processus irrésistible». – «Pourtant, intervint le général von Wrede, qui était arrivé un peu avant Mandelbrod, les Russes»… Leland tapota sur la table du bout du doigt: «Précisément, les Russes. C'est le seul peuple aujourd'hui qui nous vaille. C'est pour cela que notre guerre avec eux est si terrible, si impitoyable. Seul l'un des deux survivra. Les autres ne comptent pas. Pouvez-vous imaginer les Yankees, avec leur corned-beef et leur chewing-gum, supportant un dixième des pertes russes? Un centième? Ils plieraient bagages et rentreraient chez eux, et que l'Europe aille se faire foutre. Non, ce qu'il faut, c'est montrer aux Occidentaux qu'une victoire bolchevique n'est pas dans leur intérêt, que Staline prendra la moitié de l'Europe en guise de butin, si ce n'est pas le tout. Si les Anglo-Saxons nous aidaient à en finir avec les Russes, nous pourrions leur laisser des miettes, ou bien, lorsque nous aurions repris des forces, les écraser à leur tour, tranquillement. Regardez ce que notre Parteigenosse Speer a accompli en moins de deux ans! Et ce n'est qu'un début. Imaginez si nos mains étaient désentravées, si toutes les ressources de l'Est étaient à notre disposition. Le monde alors pourrait être refait comme il devrait». Après le dîner je jouai aux échecs avec Hettlage, le collaborateur de Speer. Heide nous regardait jouer, en silence; Hettlage gagna facilement. Je pris un dernier cognac et bavardai un peu avec Heide. Les invités montaient se coucher. Enfin elle se leva, et, aussi directement que ses collègues, me dit: «Je dois aller aider le Dr. Mandelbrod, maintenant. Si vous ne souhaitez pas rester seul, ma chambre se trouve à deux portes à gauche de la vôtre. Vous pouvez venir prendre un verre, un peu plus tard». – «Merci, répondis-je. Je verrai». Je montai dans ma chambre, pensif, me déshabillai et me couchai. Les restes du feu braisoyaient ians la cheminée. Allongé là, dans l'obscurité, je me disais: Après tout, pourquoi pas? C'était une belle femme, elle avait un corps superbe, qu'est-ce qui m'empêchait d'en profiter? Il n'était pas question de relations suivies, c'était une proposition simple et nette. Et même si je n'en avais qu'une pratique limitée, le corps des femmes ne me déplaisait pas, cela devait être agréable, aussi, doux et moelleux, on devait pouvoir s'y oublier comme dans un oreiller. Mais il y avait cette promesse, et si je n'étais rien d'autre, j'étais un homme qui tenait ses promesses. Tout n'était pas encore réglé.