«Allez-y. Faites attention aux chutes de murs». Deux camions de pompiers arrivaient et se mettaient en position, mais il semblait y avoir un problème d'eau. Les employés du ministère sortaient; beaucoup portaient des dossiers qu'ils allaient déposer à l'écart, sur les trottoirs: pendant une demi-heure, je les aidai à porter des classeurs et des papiers; mes propres bureaux étaient de toute façon inaccessibles. Un vent puissant s'était levé et au nord, à l'est, et plus loin au sud, au-delà du Tiergarten, le ciel nocturne rougeoyait. Un officier passa nous dire que les feux s'étendaient, mais le ministère et les bâtiments avoisinants me semblaient protégés, par la courbe de la Spree d'un côté, le Tiergarten et la Königsplatz de l'autre. Le Reichstag, sombre et fermé, n'apparaissait pas endommagé. J'hésitai. J'avais faim, mais trouver de quoi manger, il ne fallait pas y compter. Chez moi, j'avais de quoi grignoter, mais je ne savais pas si mon appartement existait encore. Je décidai enfin de me rendre à la SS-Haus et de me mettre à disposition. Je descendis la Friedensallee au pas de course: devant moi, la porte de Brandebourg se dressait sous ses filets de camouflage, intacte. Mais derrière elle, presque tout Unter den Linden semblait la proie des flammes. L'air était dense de fumée et de poussière, épais et chaud, je commençais à avoir du mal à respirer. Des nuées d'étincelles jaillissaient en crépitant des bâtiments en feu. Le vent soufflait, de plus en plus fort. De l'autre côté de la Pariser Platz, le ministère de l'Armement brûlait, partiellement écrasé sous les impacts. Des secrétaires portant des casques en fer de la défense civile s'activaient dans les décombres pour, là aussi, évacuer les dossiers. Une Mercedes à fanion était garée sur le côté; parmi la foule des employés, je reconnus Speer, décoiffé, le visage noir de suie. J'allai le saluer et lui proposer mon aide; lorsqu'il me vit, il me cria quelque chose que je ne compris pas. «Vous brûlez!» répéta-t-il. – «Quoi?» Il vint vers moi, me prit par le bras, me retourna et me battit le dos du plat de la main. Des étincelles avaient dû mettre le feu à mon pardessus, je n'avais rien senti. Confus, je le remerciai et lui demandai ce que je pouvais faire. «Rien, vraiment. Je crois qu'on a sorti ce qu'on a pu. Mon bureau personnel a pris un coup direct. Il n'y a plus rien». Je regardai autour de moi: l'ambassade de France, l'ancienne Ambassade de Grande-Bretagne, l'hôtel Bristol, les bureaux d'IG Farben, tout était lourdement endommagé ou brûlait. Les élégantes façades des maisons de maître de Schinkel, à côté de la Porte, se découpaient sur un fond d'incendie. «Quel malheur», murmurai-je. – «C'est terrible à dire, fit pensivement Speer, mais il vaut mieux qu'ils se concentrent sur les villes». -
«Que voulez-vous dire, Herr Reichsminister?» – «Durant l'été, quand ils s'en sont pris à la Ruhr, j'ai tremblé. En août, ils ont attaqué Schweinfurt, où toute notre production de roulements à billes est concentrée. Puis de nouveau en octobre. On est descendu à 67 % de notre production. Vous ne vous en doutez peut-être pas, Sturmbannführer, mais pas de roulements à billes, pas de guerre. S'ils se concentrent sur Schweinfurt, nous capitulons dans deux mois, trois au plus. Ici» – il agita la main vers les incendies – «ils tuent des gens, gaspillent leurs ressources sur nos monuments culturels.» Il eut un rire sec et dur: «De toute façon, on allait tout reconstruire. Ha!» Je le saluai: «Si vous n'avez pas besoin de moi, Herr Reichsminister, je vais continuer. Mais je voulais vous dire que votre requête est à l'étude. Je vous contacterai prochainement pour vous informer de ce qu'il en est». Il me serra la main: «Bien, bien. Bonne soirée, Sturmbannführer». J'avais trempé mon mouchoir dans un seau et le tenais sur ma bouche pour avancer; je m'étais aussi fait asperger les épaules et ma casquette. Dans la Wilhelmstrasse, le vent rugissait entre les ministères et fouettait les flammes qui léchaient les fenêtres vides. Des soldats et des pompiers couraient de part et d'autre, avec peu de résultats. l'Auswärtiges Amt semblait sévèrement touché, mais la chancellerie, un peu plus loin, s'en était mieux tirée. Je marchais sur un tapis de verre brisé: dans toute la rue il n'y avait plus une vitre intacte. Sur la Wilhelmplatz quelques corps avaient été allongés près d'un camion renversé de la Luftwaffe; des civils effarés sortaient encore de la station d'U-Bahn et regardaient autour d'eux, l'air épouvanté, perdu; de temps à autre on entendait une détonation, une bombe à retardement, ou bien le mugissement sourd d'un bâtiment qui s'effondrait. Je regardais les corps: un homme sans pantalon, les fesses sanglantes grotesquement exposées; une femme aux bas intacts, mais sans tête. Je trouvai particulièrement obscène qu'on les laisse là comme ça, mais personne ne semblait s'en soucier. Un peu plus loin, on avait posté des gardes devant le ministère de l'Aviation: des passants leur criaient des insultes ou lançaient des sarcasmes sur Göring, mais sans s'arrêter, il n'y avait pas d'attroupement; je montrai ma carte du SD et passai le cordon. J'arrivai enfin à l'angle de la Prinz-Albrechtstrasse: la SS-Haus n'avait plus une vitre, mais ne paraissait pas autrement endommagée. Dans le hall, des hommes de troupe balayaient les débris; des officiers posaient des planches ou des matelas devant les fenêtres béantes. Je trouvai Brandt qui donnait des instructions d'une voix calme et mate dans un couloir: il se préoccupait surtout de faire rétablir le téléphone. Je le saluai et rendis compte de la destruction de mes bureaux. Il hocha la tête: «Bon. On verra ça demain». Comme il ne semblait pas y avoir grand-chose à faire, je passai à côté, à la Staatspolizei; là, on reclouait tant bien que mal des portes arrachées; quelques bombes avaient frappé assez près, un énorme cratère défigurait la rue, un peu plus loin, laissant échapper l'eau d'une canalisation crevée. Je trouvai Thomas dans son bureau, buvant du schnaps avec trois autres officiers, débraillé, noir de crasse, hilare. «Tiens! s'exclama-t-il. Tu as fière allure, toi. Bois. Tu étais où?» Je lui narrai brièvement mes expériences au ministère. «Ha! Moi, j'étais déjà chez moi, je suis descendu à la cave avec les voisins. Une mine est passée par le toit et l'immeuble a pris feu. On a dû casser les murs des caves voisines, plusieurs de suite, pour sortir au bout de la rue. Toute la rue a brûlé et la moitié de mon immeuble, mon appartement compris, s'est effondré. Pour comble, j'ai retrouvé mon pauvre cabriolet sous un autobus. Bref, je suis sur la paille». Il me versa un autre verre. «Puisque le malheur nous accable, buvons, comme disait ma grand-mère Ivona». Pour finir je passai la nuit à la Staatspolizei. Thomas se fit livrer des Sandwiches, du thé et de la soupe. Il me prêta un de ses uniformes de rechange, un peu trop grand pour moi, mais plus présentable que mes loques; une dactylo souriante se chargea de l'échange des galons et des insignes. On avait installé des lits pliants dans le gymnase pour environ une quinzaine d'officiers sinistrés; je retrouvai là Eduard Holste, que j'avais brièvement connu comme Leiter IV/V du groupe D, à la fin 1942; il avait tout perdu et pleurait presque d'amertume. Malheureusement les douches ne fonctionnaient toujours pas et je pus juste me laver les mains et le visage. Ma gorge me faisait mal, je toussais, mais le schnaps de Thomas avait un peu coupé le goût de cendres. Dehors, on entendait toujours des détonations. Le vent mugissait, déchaîné et obsédant. Très tôt le matin, sans attendre Piontek, je pris la voiture au garage et me rendis chez moi. Les rues, obstruées de tramways calcinés ou renversés, d'arbres abattus, de décombres, étaient difficilement praticables. Un nuage de fumée noir et acre voilait le ciel et de nombreux passants tenaient encore des serviettes ou des mouchoirs mouillés sur leur bouche. Il pleuvotait toujours. Je dépassai des files de gens poussant des landaus ou de petits chariots pleins d'affaires, ou bien portant ou tirant péniblement des valises. Partout, l'eau fuyait des canalisations, je devais passer par des flaques où des débris risquaient à chaque moment de lacérer mes pneus. Néanmoins, beaucoup de voitures circulaient, la plupart sans vitres et certaines même sans portes, mais bondées: ceux qui avaient de la place prenaient des sinistrés et je fis de même pour une mère épuisée, avec deux jeunes enfants, qui voulait aller voir ses parents. Je coupai par le Tiergarten dévasté; la colonne de la Victoire, encore debout comme par défiance, se dressait au milieu d'un grand lac formé par l'eau des canalisations crevées, et je dus faire un détour considérable pour le contourner. Je laissai la femme dans les décombres de la Händelallee et continuai vers mon appartement Partout, des équipes s'affairaient pour réparer les dégâts; devant les immeubles détruits, des sapeurs injectaient de l'air dans les caves effondrées et creusaient pour dégager des survivants, assistés de prisonniers italiens avec les lettres KGF peintes en rouge sur leur dos, ceux qu'on n'appelait plus que les «Badoglios». La station du S-Bahn dans la Bruckenallee gisait en ruine; j'habitais un peu plus loin dans la Flensburgerstrasse; mon immeuble paraissait miraculeusement intact: cent cinquante mètres plus loin, ce n'étaient que gravats et façades béantes. L'ascenseur, bien entendu, ne fonctionnait pas, je montai les huit étages à pied, mes voisins balayaient la cage d'escalier ou reclouaient tant bien que mal leurs portes. Je trouvai la mienne arrachée à ses gonds et posée de travers; à l'intérieur, une épaisse couche de verre brisé et de plâtre recouvrait tout; il y avait des traces de pas et mon gramophone avait disparu, mais on semblait n'avoir rien pris d'autre. Un vent froid et coupant soufflait par les fenêtres. Je remplis rapidement une valise, puis descendis m'entendre avec la voisine qui venait de temps en temps faire le ménage pour qu'elle monte nettoyer; je lui donnai de l'argent pour faire réparer la porte le jour même, et les fenêtres dès que ce serait possible; elle promit de me contacter à la SS-Haus quand ce serait à peu près habitable. Je sortis à la recherche d'un hôteclass="underline" je rêvais par-dessus tout d'un bain. Le plus proche était encore l'hôtel Eden, où j'avais déjà logé quelque temps. J'avais de la chance, toute la Budapesterstrasse paraissait rasée, mais l'Eden gardait ses portes ouvertes. La réception était prise d'assaut, des riches sinistrés et des officiers se disputaient les chambres. Lorsque j'eus invoqué mon grade, mes médailles, mon invalidité, et menti en exagérant l'état de mon appartement, le gérant, qui m'avait reconnu, accepta de me donner un lit, à condition que je partage la chambre. Je tendis un billet au garçon d'étage pour qu'il me fasse monter de l'eau chaude: enfin, vers dix heures, je pus me couler dans un bain plutôt tiède mais délicieux. L'eau devint tout de suite noire, mais je m'en moquais. Je trempais encore quand on fit entrer mon voisin de chambre. Il s'excusa fort poliment à travers la porte fermée de la salle de bains, et me dit qu'il attendrait en bas que je sois prêt. Dès que je me fus habillé je descendis le chercher: c'était un aristocrate géorgien, très élégant, qui avait fui son hôtel en feu avec ses affaires et avait échoué ici.