Mes collègues avaient tous eu l'idée de se donner rendez-vous à la S S-Haus. J'y retrouvai Piontek, imperturbable; Fräulein Praxa, coquettement mise, bien que sa garde-robe eût flambé; tout gaillard parce que son quartier avait à peine été touché, Walser; et, un peu secoué, Isenbeck, dont la vieille voisine était morte d'une crise cardiaque à côté de lui, pendant l'alerte, sans qu'il s'en aperçoive, dans le noir. Weinrowski était retourné depuis quelque temps à Oranienburg. Quant à Asbach, il avait envoyé un mot: sa femme était blessée, il viendrait dès qu'il le pourrait. Je dépêchai Piontek lui dire de prendre quelques jours s'il en avait besoin: de toute façon, il y avait peu de chances qu'on puisse reprendre le travail tout de suite. Je renvoyai Fräulein Praxa chez elle et en compagnie de Walser et d'Isenbeck me rendis au ministère voir ce qui pouvait encore être sauvé. L'incendie était maîtrisé, mais l'aile ouest demeurait fermée; un pompier nous escorta à travers les décombres. La plus grande partie du dernier étage avait brûlé, ainsi que les combles: de nos bureaux, il ne restait qu'une pièce avec une armoire à documents, qui avait survécu à l'incendie, mais avait été inondée par les lances à eau des sapeurs-pompiers. Par un pan de mur effondré, on apercevait une partie du Tiergarten ravagé; en me penchant, je constatai que la Lehrter Bahnhof avait aussi souffert, mais l'épaisse fumée qui pesait sur la ville empêchait de voir plus loin; au fond, toutefois, les lignes des avenues incendiées se distinguaient encore. J'entrepris avec mes collègues de déménager les dossiers rescapés, ainsi qu'une machine à écrire et un téléphone. C'était une tâche délicate car l'incendie avait par endroits troué le plancher, et les couloirs étaient obstrués de décombres qu'il fallait dégager. Lorsque Piontek nous rejoignit, nous remplîmes la voiture et je l'envoyai porter le tout à la S S-Haus. Là, on m'attribua un placard de rangement temporaire, mais rien de plus; Brandt était toujours trop débordé pour s'occuper de moi. Comme je n'avais plus rien à faire, je renvoyai Walser et Isenbeck et me fis déposer par Piontek à l'hôtel Eden, après être convenu avec lui qu'il passerait me reprendre le lendemain matin: sans famille, il pouvait aussi bien dormir au garage. Je descendis au bar et commandai un cognac. Mon voisin de chambre, le Géorgien, affublé d'un feutre et d'une écharpe blanche, jouait du Mozart au piano, avec un toucher remarquablement acéré. Lorsqu'il s'arrêta, je lui offris un verre et bavardai un peu avec lui. Il était vaguement affilié à l'un de ces groupes d'émigrés qui s'agitaient en vain dans les officines de l'Auswärtiges Amt et de la S S; le nom de Micha Kedia, qu'il prononça, me disait confusément quelque chose. Lorsqu'il apprit que j'avais été dans le Caucase, il bondit d'enthousiasme, commanda une autre tournée, porta (bien que je n'eusse jamais mis les pieds de son côté des montagnes) un toast solennel et interminable, m'obligea à vider le verre d'une traite, et m'invita sur-le-champ, lorsque nos forces l'auraient libérée, à venir séjourner, à Tiflis, dans sa demeure ancestrale. Petit à petit le bar s'emplissait. Vers sept heures, les conversations s'effilochèrent, les gens commençaient à lorgner l'horloge au-dessus du bar: dix minutes plus tard, les sirènes se déclenchaient, puis la Flak, violente et proche. Le gérant était venu nous assurer que le bar servait aussi d'abri, tous les clients de l'hôtel descendaient, il n'y eut bientôt plus de place. L'ambiance devint assez gaie et animée: tandis que les premières bombes se rapprochaient, le Géorgien se remit au piano et attaqua un jazz; des femmes en tenue de soirée se levèrent pour danser, les murs et les lustres tremblaient, des verres tombaient du bar et se fracassaient, on entendait à peine la musique sous les détonations, la pression de l'air devenait insoutenable, je buvais, des femmes, hystériques, riaient, une autre tenta de m'embrasser, puis éclata en sanglots. Quand ce fut fini, le gérant offrit une tournée générale. Je sortis: le Zoo avait été frappé, des pavillons brûlaient, on voyait de nouveau des incendies un peu partout; je fumai une cigarette, regrettant de ne pas être allé voir les animaux alors qu'il était encore temps. Un pan de mur s'était renversé; je m'approchai, des hommes couraient en tous sens, certains portaient des fusils, on parlait de lions et de tigres en liberté. Plusieurs bombes incendiaires étaient tombées et au-delà de l'avalanche de briques, je voyais flamber les galeries; le grand temple indien était éventré; dedans, m'expliqua un type qui passait près de moi, on avait trouvé des cadavres d'éléphants déchiquetés par les bombes, ainsi qu'un rhinocéros en apparence intact mais également mort, de peur peut-être. Derrière moi, une bonne partie des immeubles de la Budapesterstrasse brûlaient aussi. J'allai prêter main-forte aux pompiers; des heures durant, j'aidai à déblayer les décombres; toutes les cinq minutes, sur un coup de sifflet, les travaux cessaient pour que les sauveteurs puissent écouter les coups sourds des gens pris au piège, et on en sortait un certain nombre vivants, blessés et même indemnes. Vers minuit, je retournai à l'Eden; la façade était abîmée, mais la structure avait échappé à une frappe directe; au bar, la fête continuait. Mon nouvel ami géorgien me força à boire plusieurs verres d'affilée; l'uniforme que m'avait prêté Thomas était couvert de crasse et de suie, mais cela n'empêchait pas des femmes du meilleur monde de flirter avec moi; peu d'entre elles, de toute évidence, souhaitaient passer la nuit seules. Le Géorgien fit tant et si bien que je devins parfaitement ivre: le lendemain matin, je me réveillai sur mon lit, sans aucun souvenir d'être monté dans ma chambre, la tunique et la chemise ôtées, mais pas les bottes. Le Géorgien ronflait dans le lit voisin. Je me décrassai tant bien que mal, enfilai un de mes propres uniformes et donnai celui de Thomas à laver; laissant là mon voisin endormi, j'avalai un mauvais café, me fis donner un cachet pour mon mal de tête, et retournai à la Prinz-Albrechtstrasse. Les officiers de la Reichsführung avaient tous l'air un peu hagards: nombre d'entre eux n'avaient pas dormi de la nuit; beaucoup se retrouvaient sinistrés, et plusieurs avaient perdu quelqu'un de leur famille. Dans le hall d'entrée et dans les escaliers, des détenus en rayé, gardés par des «SS-Totenkopf», balayaient le sol, clouaient des planches, repeignaient les murs. Brandt me demanda d'aider quelques officiers à établir pour le Reichsführer, en contactant les autorités municipales, un bilan provisoire des dégâts. Le travail était assez simple: chacun de nous choisissait un secteur – victimes, bâtiments d'habitation, bâtiments gouvernementaux, infrastructure, industrie – et contactait les autorités compétentes pour prendre note de leurs chiffres. On me casa dans un bureau avec un téléphone et un annuaire; quelques lignes marchaient encore, et j'y installai Fräulein Praxa – qui avait déniché quelque part une nouvelle tenue – pour qu'elle appelle les hôpitaux. Je décidai, pour ne pas l'avoir dans les pattes, d'envoyer Isenbeck rejoindre son patron Weinrowski à Oranienburg, avec les dossiers récupérés, et demandai à Piontek de l'y conduire. Walser n'était pas venu. Lorsque Fräulein Praxa arrivait à joindre un hôpital, je demandais le nombre de morts et de blessés qu'ils avaient reçus; quand elle avait accumulé une liste de trois ou quatre institutions injoignables, j'envoyais un chauffeur et une ordonnance recueillir les données. Asbach arriva vers midi, les traits tirés, faisant un effort visible sur lui-même pour se donner bonne contenance. Je l'emmenai au mess prendre des Sandwiches et du thé. Lentement, entre deux bouchées, il me raconta ce qui s'était passé: le premier soir, l'immeuble où sa femme avait rejoint sa mère avait reçu un impact direct et s'était effondré sur l'abri, qui n'avait tenu qu'en partie. La belle-mère d'Asbach avait apparemment été tuée sur le coup ou du moins était morte assez rapidement; sa femme avait été enterrée vivante et on n'avait pu la dégager que le lendemain matin, indemne à part un bras cassé, mais incohérente; elle avait fait une fausse couche durant la nuit, et n'avait toujours pas retrouvé ses esprits, elle passait d'un babillage enfantin à des pleurs hystériques. «Je vais être obligé d'enterrer sa mère sans elle, dit tristement Asbach en buvant son thé à petites gorgées. J'aurais voulu attendre un peu, qu'elle se remette, mais les morgues sont pleines à craquer et les autorités médicales ont peur des épidémies. Il paraît que tous les corps non réclamés sous vingt-quatre heures seront enterrés dans des fosses communes. C'est affreux». J'essayai de le consoler de mon mieux, mais, je dois le reconnaître, je n'ai pas un grand talent pour ce genre de chose: j'avais beau évoquer son futur bonheur conjugal, ça cela devait sonner assez creux. Néanmoins cela sembla le réconforter. Je le renvoyai chez lui avec un chauffeur de la Reichsführung, lui promettant d'arranger une camionnette pour les funérailles du lendemain.