J'ordonnai au chauffeur de contourner le Zoo pour rejoindre le grand bunker. Une foule se pressait aux portes, trop étroites et trop peu nombreuses; des voitures venaient se garer au pied de la façade de béton; devant elles, sur une aire réservée, des dizaines de poussettes se déployaient en faisceaux concentriques. À l'intérieur, des soldats et des policiers aboyaient des ordres pour faire monter les gens; à chaque étage se formait un attroupement, personne ne voulait monter plus haut, des femmes criaient, tandis que leurs enfants couraient parmi la foule en jouant à la guerre. On nous dirigea vers le second étage, mais les bancs, alignés comme à l'église, étaient déjà bondés, et j'allai m'adosser au mur en béton. Mon chauffeur avait disparu dans la foule.
Peu après les pièces de 88, sur le toit, ouvrirent le feu: l'immense structure vibrait tout entière, tanguait comme un navire en haute mer. Les gens, projetés contre leurs voisins, criaient ou geignaient. Les lumières se mirent en veilleuse mais ne s'éteignirent pas. Dans les recoins et dans l'obscurité des escaliers en spirale qui passaient entre les étages, des couples d'adolescents se collaient les uns aux autres, enlacés; certains semblaient même faire l'amour, on entendait à travers les détonations des gémissements d'une autre tonalité que ceux des ménagères affolées, des vieillards protestaient avec indignation, les Schupo braillaient, obligeaient les gens à rester assis. Je voulais fumer mais c'était interdit. Je regardai la femme assise sur le banc devant moi: elle gardait la tête baissée, je ne voyais que ses cheveux blonds, exceptionnellement épais, coupés au niveau des épaules. Une bombe explosa tout près, faisant trembler le bunker et projetant une nuée de poussière de béton. La jeune femme leva la tête et je la reconnus tout de suite: c'était elle que je croisais parfois, le matin, dans le tramway. Elle aussi me reconnut et un doux sourire éclaira son visage tandis qu'elle me tendait sa main blanche: «Bonsoir! Je m'inquiétais pour vous». – «Pourquoi cela?» Avec les tirs de la Flak et les déflagrations, on s'entendait à peine, je m'accroupis et me penchai vers elle. «Vous n'étiez pas à la piscine, dimanche, me dit-elle à l'oreille. J'ai eu peur qu'il vous soit arrivé malheur». Dimanche, c'était déjà une autre vie, me semblait-il; pourtant, cela ne faisait que trois jours. «J'étais à la campagne. La piscine existe toujours?» Elle sourit de nouveau: «Je ne sais pas». Une autre détonation, puissante, secoua la structure et elle me saisit la main et la serra fortement; quand ce fut passé elle la relâcha en s'excusant. Malgré la lumière jaunâtre et la poussière, j'avais l'impression qu'elle rougissait légèrement. «Pardonnez-moi, lui demandai-je, comment vous appelez-vous?» – «Hélène, répondit-elle. Hélène Anders». Je me présentai à mon tour. Elle travaillait au service de presse de l'Auswärtiges Amt; son bureau, comme la plus grande partie du ministère, avait été détruit le lundi soir, mais la maison de ses parents, à Alt Moabit où elle habitait, était encore debout. «Avant ce raid-ci, en tout cas. Et vous?» Je ris: «J'avais des bureaux au ministère de l'Intérieur, mais ils ont brûlé. Pour le moment, je suis à la S S-Haus». Nous continuâmes ainsi à bavarder jusqu'à la fin de l'alerte. Elle était venue à pied à Charlottenburg pour réconforter une amie sinistrée; les sirènes l'avaient surprise sur le chemin du retour, et elle s'était réfugiée là, au bunker. «Je ne pensais pas qu'ils reviendraient une troisième nuit de suite», dit-elle doucement. – «À vrai dire, moi non plus, répliquai-je, mais je suis content que cela nous ait donné l'occasion de nous revoir». Je disais cela pour être poli; mais je me rendais compte que ce n'était pas seulement pour être poli. Cette fois-ci, elle rougit visiblement; son ton resta toutefois franc et clair: «Moi aussi. Notre tramway risque d'être hors service pendant un certain temps». Lorsque les lumières revinrent, elle se leva et brossa son manteau. «Si vous voulez bien, dis-je, je peux vous raccompagner. Si j'ai encore une voiture, ajoutai-je en riant. Ne refusez pas. Ce n'est pas très loin». Je retrouvai mon chauffeur l'air fort vexé près de son véhicule celui-ci n'avait plus de vitres, et tout le côté avait été écrasé par la voiture voisine, projetée par le souffle d'une explosion. Des poussettes il ne restait que des débris éparpillés sur la place. Le Zoo brûlait de nouveau, on entendait des sons atroces, mugissements, barrissements, beuglements d'animaux agonisants. «Les pauvres bêtes, murmura Hélène, elles ne savent pas ce qui leur arrive». Le chauffeur, lui, ne songeait qu'à sa voiture. J'allai chercher quelques Schupo pour qu'ils nous aident à la dégager. La portière du passager était coincée; je fis monter Hélène à l'arrière, puis me glissai par-dessus le siège du chauffeur. Le trajet s'avéra un peu compliqué, il fallut faire un détour par le Tiergarten, à cause des rues bloquées, mais j'eus le plaisir de voir, en passant par la Flensburgerstrasse, que mon immeuble avait survécu. Alt Moabit, à part quelques bombes égarées, avait été plus ou moins épargné, et je laissai Hélène devant son petit immeuble. «Maintenant, lui dis-je en la quittant, je sais où vous habitez. Si vous le permettez, je viendrai vous rendre visite lorsque les choses se seront un peu calmées». – «J'en serai ravie», répondit-elle avec de nouveau ce très beau sourire calme qu'elle avait. Puis je retournai à l'hôtel Eden, où je ne trouvai qu'une carcasse éventrée, en proie aux flammes. Trois mines étaient passées par le toit et il ne restait plus rien. Heureusement le bar avait tenu, les résidents de l'hôtel avaient eu la vie sauve et avaient pu être évacués. Mon voisin géorgien buvait du cognac à même le goulot avec quelques autres sinistrés; dès qu'il me vit, il m'obligea à avaler une rasade. «J'ai tout perdu! Tout! Ce que je regrette le plus, ce sont les chaussures. Quatre paires neuves!» – «Vous avez où aller?» Il haussa les épaules: «J'ai des amis pas trop loin. Dans la Rauchstrasse». – «Venez, je vais vous y conduire». La maison que le Géorgien m'indiqua n'avait plus de fenêtres mais semblait encore habitée. J'attendis quelques minutes tandis qu'il allait aux renseignements. Il revint avec un air enjoué: «C'est parfait! Ils vont à Marienbad, je vais partir avec eux. Vous venez prendre un verre?» Je refusai poliment, mais il insistait: «Allez! Pour le possochok». Je me sentais vidé, épuisé. Je lui souhaitai bonne chance et partis sans demander mon reste. À la Staatspolizei, un Untersturmführer m'expliqua que Thomas avait trouvé refuge chez Schellenberg. Je mangeai un morceau, me fis dresser un lit dans le dortoir improvisé, et m'endormis. Le lendemain, jeudi, je continuai à recueillir des statistiques pour Brandt. Walser n'avait toujours pas réapparu mais je ne m'inquiétais pas trop. Pour pallier le manque de lignes téléphoniques, nous disposions maintenant d'une escouade de Hitlerjugend prêtés par Goebbels. Nous les envoyions dans tous les sens, à vélo ou à pied, transmettre ou récupérer des messages et du courrier. En ville, le travail acharné des services municipaux donnait déjà des résultats: dans certains quartiers, l'eau revenait, l'électricité aussi, on remettait en service des tronçons de lignes de tramway, et l'U-Bahn et le S-Bahn là où c'était possible. Nous savions aussi que Goebbels réfléchissait à une évacuation partielle de la ville. Partout, sur les ruines, fleurissaient des inscriptions à la craie, les gens essayaient de retrouver leurs parents, leurs amis, leurs voisins. Vers midi, je réquisitionnai une fourgonnette de la polic e et allai aider Asbach à enterrer sa belle-mère au cimetière de Plötzensee, aux côtés de son mari mort quatre ans auparavant d'un cancer. Asbach semblait aller un peu mieux: sa femme recouvrait ses sens, elle l'avait reconnu; mais il ne lui avait encore rien dit, ni pour sa mère, ni pour le bébé. Fräulein Praxa nous accompagna et se débrouilla même pour trouver des fleurs; Asbach en fut visiblement touché. À part nous il n'y avait que trois de ses amis, dont un couple, et un pasteur. Le cercueil était fait de planches grossières, mal rabotées; Asbach répétait que dès que possible il demanderait un permis d'exhumer pour donner à sa belle-mère des funérailles convenables: ils ne s'étaient jamais bien entendus, ajouta-t-il, elle ne cachait pas son mépris pour son uniforme SS, mais quand même, c'était la mère de son épouse, et Asbach aimait son épouse. Je n'enviais pas sa situation: être seul au monde est parfois un grand avantage, surtout en temps de guerre. Je le déposai à l'hôpital militaire où se trouvait sa femme et retournai à la S S-Haus. Ce soir-là, il n'y eut pas de raid; une alerte se déclencha au début de la soirée, provoquant un mouvement de panique, mais ce n'étaient que des avions de reconnaissance, venus photographier les dégâts. Après l'alerte, que je passai dans le bunker de la Staatspolizei, Thomas me mena à un petit restaurant qui avait déjà rouvert ses portes. Il était d'humeur enjouée: Schellenberg s'était arrangé pour lui faire prêter une maisonnette à Dahlem, dans un quartier chic près du Grunewald, et il allait racheter un petit cabriolet Mercedes à la veuve d'un Hauptsturmführer tué lors du premier raid et qui avait besoin d'argent. «Heureusement, ma banque est intacte. C'est ce qui compte». Je fis la moue: «Il y a quand même autre chose qui compte». – «Quoi par exemple?» – «Nos sacrifices. La souffrance des gens, ici, autour de nous, sur le front». En Russie, cela allait très maclass="underline" après avoir perdu Kiev, nous avions réussi à reprendre Jitomir, mais seulement pour perdre Tcherkassy le jour où je chassais le tétras avec Speer; à Rovno, les insurgés ukrainiens de l'UPA, aussi antiallemands qu'antibolcheviques, tiraient nos isolés comme des lapins. «Je te l'ai toujours dit, Max, reprenait Thomas, tu prends les choses trop au sérieux». – «C'est une question de Weltanschauung», fis-je en levant mon verre. Thomas eut un bref rire moqueur. «Weltanschauung par-ci, Weltanschauung par-là, disait Schnitzler. Tout le monde a une Weltanschauung ces jours-ci, le moindre boulanger ou plombier a sa Weltanschauung, mon garagiste me surfacture mes réparations de 30 % mais lui aussi il a sa Weltanschauung. Moi aussi j'en ai une»… Il se tut et but; je bus aussi. C'était un vin bulgare, un peu râpeux, mais vu les circonstances il n'y avait pas de quoi se plaindre. «Je vais te dire ce qui compte, reprit rageusement Thomas. Servir ton pays, mourir s'il le faut, mais profiter de la vie le plus possible en attendant. Ta Ritterkreuz à titre posthume consolera peut-être ta vieille mère, mais pour toi, ce sera un froid réconfort» – «Ma mère est morte», fis-je doucement. – «Je sais. Excuse-moi. Un soir, après plusieurs verres, je lui avais parlé de la mort de ma mère, sans donner trop de détails; depuis, nous n'en avions pas reparlé Thomas but encore, puis éclata de nouveau: «Sais-tu pourquoi on hait les Juifs? Je vais te le dire. On hait les Juifs parce que c'est un peuple économe et prudent, avare, non seulement d'argent et de sécurité mais de ses traditions, de son savoir et de ses livres, incapable de don et de dépense, un peuple qui ne connaît pas la guerre. Un peuple qui ne sait qu'accumuler, jamais gaspiller. À Kiev tu disais que le meurtre des Juifs était un gaspillage. Eh bien justement, en gaspillant leurs vies comme on jette du riz à un mariage, on leur a enseigné la dépense, on leur a appris la guerre. Et la preuve que ça marche, que les Juifs commencent à comprendre la leçon, c'est Varsovie, c'est Treblinka, Sobibor, Bialystok, c'est les Juifs qui redeviennent des guerriers, qui deviennent cruels, qui deviennent eux aussi des tueurs. Je trouve ça très beau. On en a refait un ennemi digne de nous. La Pour le Sémite» – il se frappa la poitrine à l'endroit du cœur, là où l'on coud l'étoile – «reprend de la valeur. Et si les Allemands ne se secouent pas comme les Juifs, au lieu de se lamenter, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Vœ victis». Il vida son verre d'un coup, le regard lointain. Je me rendis compte qu'il était ivre. «Je vais rentrer», dit-il. J'offris de le reconduire, mais il refusa: il avait pris une voiture au garage. Dans la rue seulement à moitié déblayée, il me serra distraitement la main, claqua la porte, et démarra sur les chapeaux de roues. Je retournai me coucher à la Staatspolizei; c'était chauffé et les douches, au moins, avaient été remises en état.