Ma promotion fit tout aussi peu d'effet sur l'imperturbable Fräulein Praxa, mais elle ne put cacher son étonnement lorsqu'elle reçut un appel direct de Speer: «Le Reichsminister voudrait vous parler», m'informa-t-elle d'une voix émue en me tendant le combiné. Après le dernier raid, je lui avais envoyé un message pour l'informer de mes nouvelles coordonnées. «Sturmbannführer? énonça sa voix ferme et agréable. Comment allez-vous? Pas trop de casse?» – «Mon archiviste a sans doute été tué, Herr Reichsminister. Sinon, ça va. Et vous?» – «J'ai emménagé dans des bureaux temporaires et envoyé ma famille à la campagne. Alors?» – «Votre visite à Mittelbau vient d'être approuvée, Herr Reichsminister. On m'a chargé de l'organiser. Dès que possible, je contacterai votre secrétaire pour fixer une date». Pour les questions importantes, Speer m'avait demandé d'appeler sa secrétaire personnelle, plutôt qu'un assistant. «Très bien, fit-il. À bientôt». J'avais déjà écrit à Mittelbau pour les prévenir de préparer la visite. Je téléphonai à l'Obersturmbannführer Förschner, le Kommandant de Dora, pour confirmer les arrangements. «Écoutez, maugréa sa voix fatiguée au bout du fil, on fera de notre mieux». – «Je ne vous demande pas de faire de votre mieux, Obersturmbannführer. Je demande que les installations soient présentables pour la visite du Reichsminister. Le Reichsführer a personnellement insisté là-dessus. Vous m'avez compris?» – «Bien, bien. Je donnerai encore des ordres». Mon appartement avait été plus ou moins retapé. J'avais finalement réussi à trouver du verre pour deux fenêtres; les autres restaient obstruées d'une toile de bâche cirée. Ma voisine avait non seulement fait réparer la porte mais m'avait déniché des lampes à huile en attendant que le courant soit rétabli. Je m'étais fait livrer du charbon et, une fois le gros poêle en céramique lancé, il ne faisait plus froid du tout. Je me disais que prendre un appartement au dernier étage n'avait pas été très astucieux: j'avais eu une chance inouïe d'échapper aux raids de la semaine, mais s'ils revenaient, et ils n'y manqueraient pas, cela ne pourrait durer. Au fond, je refusais de m'inquiéter: mon logement ne m'appartenait pas, et j'avais peu d'affaires personnelles; il fallait garder l'attitude sereine de Thomas envers ces choses. Je m'achetai seulement un nouveau gramophone, avec des disques des Partitas de Bach au piano, ainsi que des airs d'opéra de Monteverdi. Le soir, dans la douce et archaïque lumière d'une lampe à huile, un verre de cognac et des cigarettes à portée de main, je me renversais sur mon divan pour les écouter et oublier tout le reste.
Une pensée nouvelle, toutefois, venait de plus en plus souvent occuper mon esprit. Le dimanche suivant les bombardements, vers midi, j'avais pris la voiture au garage et m'étais rendu chez Hélène Anders. Il faisait un temps froid, humide, le ciel restait couvert, mais il ne pleuvait pas. En chemin, j'avais réussi à trouver un bouquet de fleurs, vendues dans la rue par une vieille, près d'une station de S-Bahn. Arrivé à son immeuble, je me rendis compte que je ne savais pas quel appartement elle habitait. Son nom ne figurait pas sur les boîtes à lettres. Une femme assez forte, qui sortait à ce moment-là, s'arrêta et me toisa de la tête aux pieds avant de me lancer, dans un fort jargon berlinois: «Vous cherchez qui?» -»Fräulein Anders». – «Anders? Il n'y a pas d'Anders ici». Je la décrivis. «Vous voulez dire la fille des Winnefeld. Mais ce n'est pas une Fräulein». Elle m'indiqua l'appartement et je montai sonner. Une dame à cheveux blancs ouvrit, fronça les sourcils. «Frau Winnefeld?» – «Oui». Je claquai des talons et inclinai la tête. «Mes hommages, meine Dame. Je suis venu voir votre fille». Je lui tendis les fleurs et me présentai. Hélène apparut dans le couloir, un chandail sur les épaules, et son visage se colora légèrement: «Oh! sourit-elle. C'est vous». – «Je suis venu vous demander si vous comptiez nager, aujourd'hui». – «La piscine fonctionne encore?» fit-elle. – «Hélas, non». J'y étais passé avant de venir: une bombe incendiaire avait frappé la voûte de plein fouet, et le concierge qui veillait sur les ruines m'avait assuré que, vu les priorités, elle ne serait certainement pas réouverte avant la fin de la guerre. «Mais j'en connais une autre». – «Alors ce sera avec plaisir. Je vais prendre mes affaires». En bas, je la fis monter dans l'auto et démarrai. «Je ne savais pas que vous étiez une Frau», dis-je au bout de quelques instants. Elle me regarda avec un air pensif: «Je suis veuve. Mon mari a été tué en Yougoslavie l'année dernière, par des partisans. Nous étions mariés depuis moins d'un an». – «Je suis désolé». Elle regardait par la vitre. «Moi aussi», dit-elle. Elle se tourna vers moi: «Mais il faut vivre, n'est-ce pas?» Je ne dis rien. «Hans, mon mari, reprit-elle, aimait beaucoup la côte dalmate. Dans ses lettres, il parlait de s'y installer après la guerre. Vous connaissez la Dalmatie?» – «Non. J'ai servi en Ukraine et en Russie. Mais je ne voudrais pas m'y installer». – «Vous voudriez habiter où?» – «Je ne sais pas, à vrai dire. Pas à Berlin, je pense. Je ne sais pas». Je lui parlai brièvement de mon enfance en France. Elle-même était berlinoise de vieille souche: ses grands-parents déjà habitaient Moabit. Nous arrivâmes dans la Prinz-Albrechtstrasse et je me garai devant le numéro 8. «Mais c'est la Gestapo!» s'écria-t-elle d'un air effrayé. Je ris: «Mais oui. Ils ont une petite piscine chauffée au sous-sol». Elle me dévisagea: «Vous êtes policier?» – «Pas du tout». Par la vitre, je désignai l'ancien hôtel Prinz-Albrecht à côté: «Je travaille là, dans les bureaux du Reichsführer. Je suis juriste, je m'occupe de questions économiques». Cela eut l'air de la rassurer. «Ne vous inquiétez pas. La piscine sert bien plus aux dactylos et aux secrétaires qu'aux policiers, qui ont autre chose à faire». En fait, la piscine était si petite qu'il fallait s'inscrire à l'avance. Nous y retrouvâmes Thomas, déjà en maillot. «Ah, je vous connais! s'exclama-t-il en baisant galamment la main blanche d'Hélène. Vous êtes l'amie de Liselotte et de Mina Wehde». Je lui indiquai les vestiaires des femmes et allai me changer, tandis que Thomas me souriait d'un air narquois. Lorsque je ressortis, Thomas, dans l'eau, parlait avec une fille, mais Hélène n'avait pas encore réapparu. Je plongeai et fis quelques longueurs. Hélène sortit des vestiaires. Son maillot de coupe moderne moulait des formes à la fois pleines et élancées; sous les courbes, les muscles se laissaient clairement deviner. Son visage, dont le bonnet de bain n'altérait pas la beauté, était joyeux: «Des douches chaudes! Quel luxe!» Elle plongea à son tour, traversa la moitié de la piscine sous l'eau, et se mit à faire des longueurs. J'étais déjà fatigué; je sortis, enfilai un peignoir, et m'assis sur une des chaises disposées autour du bassin, pour fumer et la regarder nager. Thomas, dégoulinant, vint s'asseoir à côté de moi: «Il était temps que tu te secoues». – «Elle te plaît?» Le clapotis de l'eau résonnait sur la voûte de la salle. Hélène fit quarante longueurs sans s'arrêter, un kilomètre. Puis elle vint s'appuyer sur le rebord, comme la première fois que je l'avais aperçue, et me sourit: «Vous ne nagez pas beaucoup». -