«C'est les cigarettes. Je n'ai plus de souffle». – «C'est dommage». De nouveau, elle leva les bras et se laissa couler; mais cette fois elle remonta au même endroit et se hissa hors de la piscine d'un mouvement souple. Elle prit une serviette, s'essuya le visage et vint s'asseoir à côté de nous en ôtant son bonnet et secouant sa chevelure humide. «Et vous, lança-t-elle à Thomas, vous vous occupez aussi de questions économiques?» – «Non, répondit-il. Je laisse ça à Max. Il est bien plus intelligent que moi». – «Il est policier», ajoutai-je. Thomas fit une moue: «Disons que je suis dans la sécurité». – «Brrr…, fit Hélène. Ça doit être sinistre». – «Oh, pas tant que ça». J'achevai ma cigarette et retournai nager un peu. Hélène fit encore vingt longueurs; Thomas flirtait avec une des dactylos. Après, je me rinçai sous la douche et me changeai; laissant là Thomas, je proposai à Hélène d'aller prendre un thé. «Où ça?» -
«Bonne question. Sur Unter den Linden il n'y a plus rien. Mais on trouvera». Finalement je l'amenai à l'hôtel Esplanade, dans la Bellevuestrasse: il était un peu abîmé, mais avait survécu au pire; à l'intérieur du salon de thé, à part les planches aux fenêtres, masquées par des rideaux en brocart, on aurait pu se croire avant la guerre. «C'est un bel endroit, murmura Hélène. Je ne suis jamais venue». – «Les gâteaux sont excellents, paraît-il. Et ils ne servent pas d'ersatz». Je commandai un café et elle un thé; nous prîmes aussi un petit assortiment de gâteaux. Ils étaient en effet fameux. Lorsque j'allumai une cigarette, elle m'en demanda une. «Vous fumez?» – «Parfois». Plus tard, elle dit pensivement: «C'est dommage qu'il y ait cette guerre. Les choses auraient pu être si bien». – «Peut-être. Je dois vous avouer que je n'y pense pas». Elle me regarda: «Dites-le-moi franchement: nous allons perdre, n'est-ce pas?» – «Non! dis-je, choqué. Bien sûr que non». De nouveau, elle regardait dans le vide et tirait une dernière bouffée de sa cigarette. «Nous allons perdre», dit-elle. Je la raccompagnai chez elle. Devant l'entrée, elle me serra la main avec un air sérieux. «Merci, dit-elle. Cela m'a fait grand plaisir». – «J'espère que ce ne sera pas la dernière fois». – «Moi aussi. À bientôt». Je la regardai franchir le trottoir et disparaître dans l'immeuble. Puis je rentrai chez moi écouter Monteverdi.
Je ne comprenais pas ce que je cherchais avec cette jeune femme; mais je ne cherchais pas à le comprendre. Ce qui me plaisait, chez elle, c'était sa douceur, une douceur telle que je croyais qu'il n'en existait que dans les tableaux de Vermeer de Delft, à travers laquelle se laissait clairement sentir la force souple d'une lame d'acier. J'avais pris beaucoup de plaisir à cet après-midi, et pour le moment je ne cherchais pas plus loin, je ne voulais pas penser. Penser, je le pressentais, aurait tout de suite entraîné des questions et des exigences douloureuses: pour une fois, je n'en ressentais pas le besoin, j'étais content de me laisser porter par le cours des choses, comme par la musique à la fois souverainement lucide et émotive de Monteverdi, et puis l'on verrait bien. Au cours de la semaine qui suivit, dans les moments creux du travail, ou le soir, chez moi, la pensée de son visage grave ou de la tranquillité de son sourire me revenait, presque chaleureuse, une pensée amie, affectueuse, qui ne m'effrayait pas. Mais le passé est une chose qui, lorsqu'il a planté ses dents dans votre chair, ne vous lâche plus. Vers le milieu de la semaine qui suivit les bombardements, Fräulein Praxa vint frapper à la porte de mon cabinet. «Herr Obersturmbannführer? Il y a là deux messieurs de la Kripo qui souhaiteraient vous voir». J'étais plongé dans un dossier particulièrement touffu; agacé, je répondis: «Eh bien, qu'ils fassent comme tout le monde, qu'ils prennent rendez-vous». – «Très bien, Herr Obersturmbannführer». Elle referma la porte. Une minute plus tard elle frappa de nouveau: «Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. Ils insistent. Ils disent de vous dire que c'est pour une affaire personnelle. Ils disent que cela concerne votre mère». J'inspirai profondément et refermai mon dossier: «Faites-les entrer, alors».
Les deux hommes qui se poussèrent dans mon bureau étaient de vrais policiers, pas des policiers honoraires comme Thomas. Ils portaient de longs manteaux gris, en laine raide et grossière, sans doute tissée avec de la pulpe de bois, et tenaient leurs chapeaux à la main. Ils hésitèrent puis levèrent le bras en disant: «Heil Hitler!» Je leur rendis leur salut et les invitai à s'asseoir sur le divan. Ils se présentèrent: Kriminalkommissar Clemens et Kriminalkommissar Weser, du Referat V B 1, «Einsatz/Crimes capitaux». «En fait, dit l'un d'eux, peut-être Clemens, en guise d'introduction, on travaille sur requête du V A 1, qui s'occupe de la coopération internationale. Ils ont reçu une demande d'assistance judiciaire de la police française»… – «Excusez-moi, interrompis-je sèchement, puis-je voir vos papiers?» Ils me tendirent leurs cartes d'identité ainsi qu'un ordre de mission signé par un Regierungsrat Galzow, leur assignant comme tâche de répondre aux questions transmises à la justice allemande par le préfet des Alpes-Maritimes dans le cadre de l'enquête sur les meurtres de Moreau Aristide et de son épouse Moreau Héloïse, veuve Aue, née G «Donc, vous enquêtez sur la mort de ma mère, dis-je en leur rendant leurs documents. En quoi est-ce que ça concerne la police allemande? Ils ont été tués en France». – «Tout à fait, tout à fait», dit le second, sans doute Weser. Le premier tira un calepin de sa poche et le feuilleta. «C'était un meurtre très violent, apparemment, dit-il. Un fou, peut-être, un sadique. Vous avez dû être bouleversé». Ma voix resta sèche et dure: «Kriminalkommissar, je suis au courant de ce qui s'est passé. Mes réactions personnelles me concernent. Pourquoi venez-vous me voir?» – «On voudrait vous poser quelques questions», dit Weser. – «Comme témoin potentiel», ajouta Clemens. – «Témoin de quoi?» demandai-je. Il me regarda droit dans les yeux: «Vous les avez vus à cette époque-là, n'est-ce pas?» Je continuai moi aussi à le fixer: «C'est exact Vous êtes bien renseignés. Je suis allé leur rendre visite. Je ne sais pas exactement quand ils ont été tués, mais c'a été peu de temps après». Clemens examina son calepin, puis le montra à Weser. Weser reprit: «D'après la Gestapo de Marseille, on vous a délivré un laissez-passer pour la zone italienne le 26 avril. Combien de temps êtes-vous resté chez votre mère?»
– «Un jour seulement». – «Vous êtes sûr?» demanda Clemens. – «Je le pense. Pourquoi?» Weser consulta de nouveau le carnet de Clemens: «D'après la police française, un gendarme a vu un officier S S quitter Antibes en autocar le matin du 29. Il n'y avait pas beaucoup d'officiers S S dans le secteur, et ils ne se promenaient certainement pas en car». – «Il est possible que je sois resté deux nuits. J'ai beaucoup voyagé, à ce moment-là. C'est important?» -