«Peut-être. Les corps ont été découverts le 1er mai, par un laitier. Ils n'étaient déjà plus très frais. Le médecin légiste a estimé que la mort remontait à soixante ou quatre-vingt-quatre heures, soit entre le 28 au soir et le 29 au soir». – «Pour ma part, je peux vous dire que lorsque je les ai quittés ils étaient bien vivants». – «Donc, dit Clemens, si vous êtes parti le 29 au matin, ils auraient été tués dans la journée». – «C'est possible. Je ne me suis pas posé la question». – «Comment avez-vous appris leur mort?» -
«J'ai été informé par ma sœur». – «En effet, dit Weser en se penchant toujours pour voir le carnet de Clemens, elle est arrivée presque tout de suite. Le 2 mai, pour être précis. Savez-vous comment elle a appris la nouvelle?» – «Non». – «Vous l'avez revue, depuis?» demanda Clemens.
– «Non». – «Où se trouve-t-elle, maintenant?» demanda Weser. – «Elle habite avec son mari en Poméranie. Je peux vous donner l'adresse, mais je ne sais pas s'ils y sont. Ils vont souvent en Suisse». Weser prit le carnet des mains de Clemens et nota quelque chose. Clemens me demanda: «Vous n'êtes pas en relation avec elle?» – «Pas très souvent», répondis-je. -»Et votre mère, vous la voyiez souvent?» demanda Weser. Ils semblaient systématiquement parler à tour de rôle et ce petit jeu m'énervait au plus haut point. «Pas trop, non plus», répondis-je le plus sèchement possible. -»Bref, fit Clemens, vous n'êtes pas très proche de votre famille». – «Meine Herren, je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas à vous parler de mes sentiments intimes. Je ne vois pas en quoi mes relations avec ma famille peuvent vous concerner». – «Lorsqu'il y a meurtre, Herr Obersturmbannführer dit sentencieusement Weser, tout peut concerner la police». Ils ressemblaient vraiment à une paire de flics de films américains. Mais sans doute le faisaient-ils exprès.
«Ce Herr Moreau était votre beau-père par alliance, n'est-ce pas?» reprit Weser. – «Oui. Il a épousé ma mère en… 1929, je crois. Ou peut-être 28». – «1929, c'est exact», dit Weser en étudiant son calepin. – «Êtes-vous au courant de ses dispositions testamentaires?» demanda abruptement Clemens. Je secouai la tête: «Pas du tout. Pourquoi?» – «Herr Moreau n'était pas pauvre, dit Weser. Vous héritez peut-être d'une somme coquette.» – «Ça m'étonnerait. Mon beau-père et moi ne nous entendions pas du tout». – «C'est possible, reprit Clemens, mais il n'avait pas d'enfant, ni de frères ou de sœurs. S'il est mort intestat, c'est vous et votre sœur qui vous partagerez tout» – «Je n'y avais même pas songé, dis-je sincèrement Mais, au lieu de spéculer dans le vide, dites-moi: a-t-on trouvé un testament?» Weser feuilletait le calepin: «À vrai dire, nous ne le savons pas encore». -»Moi, en tout cas, déclarai-je, personne ne m'a contacté à ce sujet» Weser griffonna une note sur le calepin. «Une autre question, Herr Obersturmbannführer: il y avait deux enfants chez Herr Moreau. Des jumeaux. Vivants». – «J'ai vu ces enfants. Ma mère m'a dit que c'était ceux d'une amie. Vous savez qui ils sont?» – «Non, grogna Clemens. Apparemment les Français ne le savent pas non plus». – «Ils ont été témoins du meurtre?» – «Ils n'ont jamais desserré les dents», dit Weser. -»C'est possible qu'ils aient vu quelque chose», ajouta Clemens. – «Mais ils ne voulaient pas parler», répéta Weser. – «Ils étaient peut-être choqués», expliqua Clemens. – «Et que sont-ils devenus?» demandai-je. – «Justement, répondit Weser, c'est ça qui est curieux. Votre sœur les a pris avec elle». – «On ne comprend pas très bien pourquoi, dit Clemens. Ni comment». – «De surcroît, ça semble hautement irrégulier», commenta Weser. – «Hautement, répéta Clemens. Mais à l'époque c'étaient les Italiens. Avec eux tout est possible». -
«Oui, vraiment tout, surenchérit Weser. Sauf une enquête dans les règles.» – «C'est la même chose avec les Français, d'ailleurs», reprit Clemens. – «Oui, eux, c'est pareil, confirma Weser. Ça n'est pas un plaisir de travailler avec eux». – «Meine Herren, finis-je par les interrompre. Tout cela est très bien, mais en quoi est-ce que cela me concerne?» Clemens et Weser se regardèrent «Voyez-vous, je suis très occupé en ce moment. À moins que vous n'ayez d'autres questions précises, je pense que nous pouvons en rester là?» Clemens hocha la tête; Weser feuilleta le calepin et le lui rendit Puis il se leva: «Excusez-nous, Herr Obersturmbannführer,» – «Oui, dit Clemens en se levant à son tour. Excusez-nous. Pour le moment, c'est tout» – «Oui, reprit Weser, c'est tout. Merci pour votre coopération». Je leur tendis la main: «Je vous en prie. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas à me recontacter». Je pris des cartes de visite dans mon présentoir et leur en tendis une à chacun. «Merci», dit Weser en l'empochant. Clemens examina la sienne: «Représentant spécial du Reichsführer-SS pour l'Arbeitseinsatz, lut-il. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est un secret d'État, Kriminalkommissar», répondis-je. – «Oh. Mes excuses». Les deux me saluèrent et se dirigèrent vers la porte. Clemens, qui avait une bonne tête de plus que Weser, l'ouvrit et sortit; Weser s'arrêta sur le pas de la porte et se retourna:
«Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. J'ai oublié un détail». Il se retourna: «Clemens! Le carnet». Il feuilleta de nouveau le calepin. «Ah oui, voilà: lorsque vous êtes allé rendre visite à votre mère, vous étiez en uniforme ou en civil?» – «Je ne me souviens plus. Pourquoi? C'est important?» – «Sans doute pas. L'Obersturmführer de Marseille qui vous a fait délivrer le laissez-passer pensait que vous étiez en civil». – «C'est possible. J'étais en congé». Il hocha la tête: «Merci. S'il y a autre chose, on vous appellera. Pardonnez-nous d'être venus comme ça. La prochaine fois, on prendra rendez-vous». Cette visite me laissa comme un mauvais goût dans la bouche. Que me voulaient donc ces deux caricatures? Je les avais trouvés très agressifs, insinuants. Bien sûr, je leur avais menti: mais si je leur avais dit que j'avais vu les corps, cela aurait créé toutes sortes de complications. Je n'avais pas l'impression qu'ils me soupçonnaient sur ce point-là; leur suspicion paraissait systématique, un travers professionnel sans doute. J'avais jugé fort déplaisantes leurs questions sur l'héritage de Moreau: ils semblaient suggérer que j'aurais pu avoir un mobile à sa mort, un intérêt pécuniaire, c'était grotesque. Était-il possible qu'ils me soupçonnent du meurtre? J'essayai de me remémorer la conversation et je dus reconnaître que c'était possible. Je trouvais cela effarant, mais l'esprit d'un policier de carrière devait être ainsi fait. Une autre question me préoccupait encore plus: pourquoi ma sœur avait-elle emmené les jumeaux? Quel rapport y avait-il entre eux et elle? Tout cela, je dois le dire, me troublait profondément. Je trouvais cela presque injuste: juste au moment où ma vie paraissait enfin tendre vers une forme d'équilibre, un sentiment de normalité, presque comme celle de tous les autres, ces flic s imbéciles venaient réveiller des questions, susciter des inquiétudes, des interrogations sans réponses. Le plus logique, à vrai dire, aurait été d'appeler ou d'écrire à ma sœur, pour lui demander ce qu'il en était de ces fichus jumeaux, et aussi pour être sûr, si jamais ces policiers venaient à l'interroger, que son récit ne contredise pas le mien, sur le point où j'avais jugé nécessaire de dissimuler une partie de la vérité. Mais, je ne sais pas trop pourquoi, je ne le fis pas tout de suite; ce n'est pas que quelque chose me retenait, mais plutôt que je n'avais pas envie de me presser. Téléphoner n'était pas une chose difficile, je pouvais le faire quand je le voulais, nul besoin de se hâter. En outre j'étais fort occupé. Mon équipe d'Oranienburg, qui, sous la direction d'Asbach, continuait à grandir, m'envoyait régulièrement des synthèses de ses études sur les travailleurs étrangers, ce qu'on appelait l'Ausländereinsatz. Ces travailleurs étaient répartis en de nombreuses catégories, sur des critères raciaux, avec des niveaux de traitement différents; ils comptaient aussi des prisonniers de guerre des pays occidentaux (mais pas les KGF soviétiques, une catégorie à part, entièrement sous le contrôle de l'OKW). Le lendemain de la visite des deux inspecteurs, je fus convoqué chez le Reichsführer, qui s'intéressait au sujet. Je fis une présentation assez longue, car le problème était complexe, mais complète: le Reichsführer écoutait presque sans rien dire, insondable derrière ses petites lunettes cerclées d'acier. En même temps, je devais préparer la visite de Speer à Mittelbau, et je me rendis à Lichtenfelde -depuis les raids les mauvaises langues berlinoises appelaient le quartier Trichterfelde, le «pré aux cratères» – me faire expliquer le projet par le Brigadeführer Kammler, le chef de l'Amtsgruppe C («Constructions») du WVHA. Kammler, un homme sec, nerveux, précis, dont le débit et les gestes rapides masquaient une volonté inflexible, me parla, et c'était la première fois que j'entendais à ce sujet autre chose que des rumeurs, de la fusée A-4, arme miraculeuse qui d'après lui changerait irréversiblement le cours de la guerre dès qu'elle pourrait être produite en série. Les Anglais avaient eu vent de son existence et, en août, avaient bombardé les installations secrètes où elle se trouvait en cours d'élaboration, au nord de l'île d'Usedom où s'était passée ma convalescence. Trois semaines plus tard, le Reichsführer proposait au Führer et à Speer de transférer les installations en sous-sol et d'en garantir le secret en employant à la construction uniquement des détenus de camps de concentration. Kammler lui-même avait choisi le site, des galeries souterraines du Harz utilisées par la Wehrmacht pour stocker des réserves de fuel. Une société avait été créée pour gérer le projet, la Mittelwerke GmbH, sous le contrôle du ministère de Speer; la SS, toutefois, gardait l'entière responsabilité de l'aménagement du site ainsi que de la sécurité sur place. «L'assemblage des fusées a déjà commencé, même si les installations ne sont pas achevées; le Reichsminister devrait être satisfait». – «J'espère simplement que les conditions de travail des détenus sont adéquates, Herr Brigadeführer, répliquai-je. Je sais que c'est un souci constant du Reichsminister». – «Les conditions sont ce qu'elles sont, Obersturmbannführer. C'est la guerre, après tout. Mais je peux vous assurer que le Reichsminister n'aura pas à se plaindre du niveau de productivité. L'usine est sous mon contrôle personnel, j'ai moi-même choisi le Kommandant, un homme efficace. Le RSHA ne vient pas me poser de problèmes, non plus: j'ai placé un homme à moi, le Dr. Bischoff, pour veiller à la sécurité de la production et prévenir le sabotage. Jusqu'à maintenant, il n'y a pas eu d'ennuis. De toute façon, ajouta-t-il, j'ai inspecté plusieurs KL avec des subordonnés du Reichsminister Speer, en avril et en mai; ils n'ont pas eu trop de plaintes, et Mittelbau vaut bien Auschwitz».