La visite eut lieu un vendredi de décembre. Il faisait un froid coupant. Speer était accompagné de spécialistes de son ministère. Son avion spécial, un Heinkel, nous transporta jusqu'à Nordhausen; là, une délégation du camp menée par le Kommandant Förschner nous accueillit et nous convoya jusqu'au site. La route, barrée de nombreux postes de contrôle SS, longeait le versant sud du Harz; Förschner nous expliquait que le massif tout entier était déclaré zone interdite, on avait lancé d'autres projets souterrains un peu plus au nord, dans des camps auxiliaires de Mittelbau; à Dora même, la partie nord des deux tunnels avait été affectée à la construction de moteurs d'avion Junker. Speer écoutait ses explications sans rien dire. La route débouchait sur une grande place de terre battue; sur un côté s'alignaient les baraquements des gardes S S et de la Kommandantur; en face, encombrée de piles de matériaux de construction et recouverte de filets de camouflage, renfoncée sous une crête plantée de sapins, béait l'entrée du premier tunnel. Nous y entrâmes à la suite de Förschner et de plusieurs ingénieurs de Mittelwerke. La poussière de gypse et la fumée acre des explosifs industriels me prirent à la gorge; mêlées à elles venaient d'autres odeurs indéfinissables, douces et nauséabondes, qui me rappelaient mes premières visites de camp. À mesure que nous avancions, les Häftlinge, alertés par le Spiess qui précédait la délégation, se rangeaient au garde-à-vous et arrachaient leurs calots. La plupart étaient d'une maigreur épouvantable; leurs têtes, posées en un équilibre précaire sur des cous décharnés, ressemblaient à des boules hideuses décorées d'énormes nez et d'oreilles découpés dans du carton, et dans lesquelles on aurait enfoncé une paire d'yeux immenses, vides et qui refusaient de se fixer sur vous. Près d'eux, les odeurs que j'avais remarquées en entrant devenaient une puanteur immonde qui émanait de leurs vêtements souillés, de leurs plaies, de leurs corps mêmes. Plusieurs des hommes de Speer, verts, tenaient des mouchoirs sur leur visage; Speer gardait les mains dans le dos et examinait tout avec un air fermé et tendu. Reliant les deux tunnels principaux, le A et le B, des galeries transversales s'échelonnaient tous les vingt-cinq mètres: la première d'entre elles nous découvrit des rangées de châlits en bois grossier, superposés sur quatre niveaux, desquels, sous les coups de trique d'un sous-officier SS, dévalait pour venir se mettre au garde-à-vous une horde grouillante de détenus dépenaillés, la plupart nus ou presque, certains avec les jambes tachées de merde. Les voûtes de béton nu suintaient d'humidité. Devant les couchettes, à l'intersection du tunnel principal, de grands fûts métalliques, coupés en deux dans le sens de la longueur et posés sur le côté, servaient de latrines; ils débordaient presque d'un liquide gluant, jaune, vert, brun, puant. Un des assistants de Speer s'exclama:
«Mais c'est l'enfer de Dante!»; un autre, un peu en retrait, vomissait contre le mur. Je sentais aussi revenir la vieille nausée, mais je me retenais et respirais en sifflant, entre les dents, longuement. Speer se tourna vers Förschner: «Les détenus vivent ic i?» – «Oui, Herr Reichsminister». – «Ils ne sortent jamais?» – «Non, Herr Reichsminister». Tandis que nous continuions à avancer, Förschner expliquait à Speer qu'il manquait de tout et qu'il était incapable d'assurer les conditions sanitaires requises; les épidémies décimaient les détenus. Il nous montra même quelques cadavres entassés à l'entrée de galeries perpendiculaires, nus ou sous une vague bâche, des squelettes humains à la peau ravagée. Dans l'une des galeries-dortoirs, on servait la soupe: Speer demanda à la goûter. Il avala sa cuillerée, puis me fit goûter à mon tour; je dus me forcer à ne pas recracher; c'était un brouet amer, infect; on aurait dit qu'on avait fait bouillir des herbes sauvages; même au fond du pot, il n'y avait presque aucune matière solide. Nous visitâmes ainsi la longueur du tunnel, jusqu'à l'usine Junker, pataugeant dans la gadoue et les immondices, respirant avec difficulté, au milieu de milliers de Häftlinge qui se découvraient mécaniquement les uns après les autres, le visage dénué de la moindre expression. Je détaillai leurs insignes: outre les Allemands, surtout des «verts», il y avait là des «rouges» de tous les pays d'Europe, des Français, des Belges, des Italiens, des Hollandais, des Tchèques, des Polonais, des Russes et même des Espagnols, des républicains internés en France après leur défaite (mais bien sûr il n'y avait pas de Juifs: à cette époque-là, les travailleurs juifs étaient encore interdits en Allemagne). Dans les galeries transversales, après les dortoirs, des détenus encadrés par des ingénieurs civils travaillaient sur les composantes et le montage des fusées; plus loin, dans un vacarme assourdissant et au milieu d'une poussière opaque, une véritable armée de fourmis creusait de nouvelles galeries et évacuait les pierres dans des bennes poussées par d'autres détenus sur des rails hâtivement posés. En ressortant, Speer voulut voir le Revier; c'était une installation des plus sommaires, avec de la place pour une quarantaine d'hommes tout au plus. Le médecin-chef lui montra les statistiques de mortalité et de morbidité: la dysenterie, le typhus et la tuberculose surtout faisaient des ravages. Dehors, devant toute la délégation, Speer explosa d'une rage contenue mais virulente: «Obersturmbannführer Förschner! Cette usine est un véritable scandale! Je n'ai jamais rien vu de pareil. Comment pouvez-vous espérer travailler correctement avec des hommes dans cet état-là?» Förschner, sous l'invective, s'était instinctivement mis au garde-à-vous. «Herr Reichsminister, répliqua-t-il, je suis prêt à améliorer les conditions, mais on ne m'en fournit pas les moyens. Je ne peux pas être tenu pour responsable». Speer était blanc comme un linge. «Très bien, aboya-t-il. Je vous ordonne de faire construire immédiatement un camp, ici, à l'extérieur, avec douches et sanitaires. Faites-moi tout de suite préparer les papiers d'attribution de matériaux et je les signerai avant de partir». Förschner nous mena aux baraques de la Kommandantur et donna les ordres nécessaires. Tandis que Speer discutait avec ses aides et les ingénieurs, furieux, je pris Förschner à partie: «Je vous avais expressément demandé au nom du Reichsführer de faire en sorte que le camp soit présentable. Ça, c'est une Schweinerei». Förschner ne se laissa pas démonter: