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«Obersturmbannführer, vous savez aussi bien que moi qu'un ordre sans les moyens de l'exécuter ne vaut pas grand-chose. Excusez-moi, mais je n'ai pas de baguette magique. J'ai fait laver les galeries ce matin, mais je ne pouvais rien faire de plus. Si le Reichsminister nous fournit des matériaux de construction, tant mieux». Speer nous avait rejoints: «Je ferai en sorte que le camp reçoive des rations supplémentaires». Il se tourna vers un ingénieur civil qui se tenait près de lui: «Sawatsky, il va sans dire que les détenus sous vos ordres auront la priorité. On ne peut pas demander un travail de montage complexe à des malades et des mourants». Le civil hocha la tête: «Bien entendu, Herr Reichsminister. C'est surtout la rotation qui devient ingérable. On doit les remplacer si souvent qu'il est impossible de les former correctement». Speer se retourna vers Förschner: «Cela ne veut pas dire que vous devez négliger ceux qui sont affectés à la construction des galeries. Vous augmenterez aussi leurs rations, dans la mesure du possible. J'en parlerai au Brigadeführer Kammler». – «Zu Befehl, Herr Reichsminister», dit Förschner. Son expression restait opaque, fermée; Sawatsky, lui, avait l'air heureux. Dehors, quelques-uns des hommes de Speer nous attendaient, griffonnant dans des calepins et aspirant avidement l'air froid. Je frissonnai: l'hiver s'installait.

À Berlin, je me trouvai de nouveau débordé par les demandes du Reichsführer. Je lui avais rendu compte de la visite avec Speer et il ne fit qu'un commentaire: «Le Reichsminister Speer devrait savoir ce qu'il veut» Je le voyais maintenant régulièrement pour discuter des questions de main-d'œuvre: il voulait à tout prix augmenter la quantité de travailleurs disponibles dans les camps pour fournir les industries SS, les entreprises privées, et surtout les nouveaux projets de construction souterraine que voulait développer Kammler. La Gestapo multipliait les arrestations, mais de l'autre côté, avec l'avènement de l'automne puis de l'hiver, la mortalité, nettement en baisse durant l'été, augmentait de nouveau, et le Reichsführer était mécontent Toutefois quand je lui proposais des séries de mesures à mon sens réalistes, que je planifiais avec mon équipe, il ne réagissait pas, et les mesures concrètes appliquées par Pohl et l'IKL semblaient comme accidentelles et imprévisibles, ne correspondant à aucun plan. Une fois, je saisis l'occasion d'une remarque du Reichsführer pour critiquer ce que je considérais comme des initiatives arbitraires et sans lien entre elles: «Pohl sait ce qu'il fait», rétorqua-t-il sèchement. Peu de temps après, Brandt me convoqua et me passa un savon sur un ton courtois mais ferme: «Écoutez, Obersturmbannführer, vous faites du très bon travail, mais je vais vous dire ce que j'ai déjà dit cent fois au Brigadeführer Ohlendorf: au lieu d'ennuyer le Reichsführer avec des critiques négatives et stériles et des questions compliquées que de toute façon il ne comprend pas, vous feriez mieux de cultiver vos relations avec lui. Apportez-lui, je ne sais pas, moi, un traité médiéval sur la médecine des plantes, bien relié, et discutez-en un peu avec lui. Il en sera ravi, et ça vous permettra d'entrer en contact avec lui, de vous faire mieux comprendre. Cela vous facilitera beaucoup les choses. Et puis, excusez-moi, quand vous présentez vos rapports, vous êtes tellement froid et hautain, ça ne fait que l'énerver davantage. Ce n'est pas comme ça que vous allez arranger les choses». Il continua un peu dans cette veine; je ne disais rien, je réfléchissais: sans doute avait-il raison. «Encore un conseiclass="underline" vous feriez bien de vous marier. Votre attitude à ce sujet agace profondément le Reichsführer». Je me raidis: «Herr Standartenführer, j'ai déjà exposé mes raisons au Reichsführer. S'il ne les approuve pas, il devrait me le signifier lui-même». Une pensée incongrue me fit réprimer un sourire. Brandt, lui, ne souriait pas et me fixait comme une chouette à travers ses grandes lunettes rondes. Leurs verres me renvoyaient ma propre image dédoublée, le reflet m'empêchait de distinguer son regard. «Vous avez tort, Obersturmbannführer, vous avez tort. Enfin, c'est votre choix». L'attitude de Brandt me donnait du ressentiment, elle était à mon avis tout à fait injustifiée: il n'avait pas à se mêler ainsi de ma vie privée. Celle-ci, justement, prenait un tour agréable; et cela faisait bien longtemps que je ne m'étais pas autant distrait. Le dimanche, j'allais à la piscine avec Hélène, parfois aussi avec Thomas et l'une ou l'autre de ses petites amies; ensuite, nous sortions prendre un thé ou un chocolat chaud, puis j'emmenais Hélène au cinéma, s'il y avait quelque chose qui en valait la peine, ou bien au concert voir Karajan ou Furtwängler, puis nous dînions, avant que je la raccompagne chez elle. Je la voyais aussi de temps à autre en semaine: quelques jours après ma visite à Mittelbau, je l'avais invitée dans notre salle d'escrime, au Prinz-Albrecht-Palais, où elle nous regarda tirer en applaudissant les bottes, puis, en compagnie de son amie Liselotte et de Thomas, qui flirtait outrageusement avec cette dernière, dans un restaurant italien. Le 19 décembre, nous étions ensemble pendant la grande attaque anglaise; dans l'abri public où nous nous étions réfugiés, elle resta assise à côté de moi sans rien dire, son épaule contre la mienne, tressaillant légèrement aux détonations les plus proches. Après le raid, je l'emmenai à l'Esplanade, le seul restaurant que je trouvai ouvert: assise en face de moi, ses longues mains blanches posées sur la table, elle me fixait en silence de ses beaux yeux sombres et profonds, un regard scrutateur, curieux, serein. Dans de pareils moments, je me disais que si les choses avaient été différentes, j'aurais pu épouser cette femme, avoir des enfants avec elle comme je l'ai fait bien plus tard avec une autre femme qui ne la valait pas. Ce n'aurait certainement pas été pour plaire à Brandt ou au Reichsführer, pour remplir un devoir, satisfaire aux conventions: cela aurait été une partie de la vie de tous les jours et de tous les hommes, simple et naturelle. Mais ma vie avait pris un autre chemin, et il était trop tard. Elle aussi, lorsqu'elle me regardait, devait avoir des pensées semblables, ou plutôt des pensées de femme, différentes de celles des hommes, dans leur tonalité et leur couleur sans doute plus que dans leur contenu, difficiles à imaginer pour un homme, même moi. Je me les représentais ainsi: Cet homme, se pourrait-il que j'entre dans son lit, que je me donne à lui? Se donner, formule curieuse dans notre langue; mais que l'homme qui n'en saisit pas la pleine portée tente à son tour de se laisser pénétrer, cela lui ouvrira les yeux. Ces pensées, en général, ne me causaient pas de regrets, plutôt un sentiment d'amertume, presque doux. Mais parfois, dans la rue, sans réfléchir, d'un geste naturel, elle me prenait le bras, et alors, oui, je me surprenais à regretter cette autre vie qui aurait pu être, si quelque chose n'avait pas été brisé si tôt. Ce n'était pas seulement la question de ma sœur; c'était plus vaste que ça, c'était le cours entier des événements, la misère du corps et du désir, les décisions qu'on prend et sur lesquelles on ne peut revenir, le sens même qu'on choisit de donner à cette chose qu'on appelle, à tort peut-être, sa vie.