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Il avait commencé à neiger, une neige tiède, qui ne tenait pas. Lorsque enfin elle tenait une nuit ou deux, elle donnait une brève et étrange beauté aux ruines de la ville, puis elle fondait et venait épaissir la gadoue qui défigurait les rues bouleversées. Avec mes grosses bottes de cavalier, je passais à travers sans faire attention, une ordonnance me les nettoierait le lendemain; mais Hélène portait de simples souliers, et lorsque nous arrivions à une étendue grise et épaisse de neige fondue, je cherchais une planche que je jetais en travers, puis tenais sa main délicate pour qu'elle traverse; et si même cela était impossible, je la portais, légère dans mes bras. La veille de Noël, Thomas organisa une petite fête dans sa nouvelle maison de Dahlem, une petite villa cossue: comme toujours, il avait su se débrouiller. Schellenberg était là avec sa femme, ainsi que plusieurs autres officiers; j'avais invité Hohenegg, mais n'avais pu localiser Osnabrugge, qui devait encore se trouver en Pologne. Thomas semblait être parvenu à ses fins avec Liselotte, l'amie d'Hélène: en arrivant, elle l'embrassait avec fougue. Hélène, elle, avait mis une nouvelle robe – Dieu sait où elle avait trouvé le tissu, les restrictions se faisaient de plus en plus sévères -, elle avait un sourire charmant, elle paraissait heureuse. Tous les hommes, pour une fois, étaient en civil. Nous venions à peine d'arriver lorsque les sirènes se mirent à hurler. Thomas nous rassura en nous expliquant que les avions venant d'Italie ne lâchaient presque jamais leurs premières bombes avant Schöneberg et Tempelhof, et ceux d'Angleterre passaient au nord de Dahlem. Néanmoins on baissa les lumières; d'épais rideaux noirs masquaient les fenêtres. La Flak commença à tonner, Thomas mit un disque, un jazz américain furieux, et entraîna Liselotte dans une danse. Hélène buvait du vin blanc et les regardait danser; après, Thomas mit une musique lente, et elle m'invita à danser avec elle. Au-dessus, on entendait gronder les escadrilles; la Flak aboyait sans discontinuer, les vitres tremblaient, on entendait à peine le disque; mais Hélène dansait comme si nous étions seuls dans une salle de bal, légèrement appuyée à moi, sa main ferme dans la mienne. Ensuite elle dansa avec Thomas tandis que j'échangeais un toast avec Hohenegg. Thomas avait raison: au nord, on devinait plus qu'on ne l'entendait une immense vibration sourde, mais autour de nous il ne tombait rien. Je regardai Schellenberg; il avait pris du poids, ses succès ne l'inclinaient pas à la modération. Il discourait plaisamment avec ses spécialistes sur nos revers en Italie. Schellenberg, j'avais fini par le comprendre aux quelques remarques que Thomas laissait parfois échapper, pensait détenir la clef de l'avenir de l'Allemagne; il était convaincu que si on l'écoutait, lui et ses analyses irrécusables, il serait encore temps de sauver les meubles. Le seul fait qu'il parlât de sauver les meubles suffisait à me hérisser: mais il avait, semblait-il, l'oreille du Reichsführer, et je me demandais où il pouvait en être de ses intrigues. L'alerte finie, Thomas tenta de téléphoner au RSHA, mais les lignes étaient coupées. «Ces salopards l'ont fait exprès pour gâcher notre Noël, me dit-il. Mais on ne va pas les laisser faire». Je regardai Hélène: elle était assise auprès de Liselotte et discutait avec animation. «Elle est très bien, cette fille, déclara Thomas qui avait suivi mon regard. Pourquoi tu ne l'épouses pas?» Je souris: «Thomas, mêle-toi de ce qui te regarde». Il haussa les épaules: «Au moins, fais courir le bruit que tu es fiancé. Comme ça Brandt arrêtera de te casser les pieds». Je lui avais rapporté les commentaires de Brandt. «Et toi? rétorquai-je. Tu as un an de plus que moi. On ne t'embête pas, toi?» Il rit: «Moi? Ce n'est pas pareil. D'abord, mon incapacité congénitale à rester plus d'un mois avec la même fille est largement connue. Mais surtout» – il baissa la voix – «tu gardes ça pour toi, j'en ai envoyé deux au Lebensborn. Il paraît que le Reichsführer était ravi». Il alla remettre un disque de jazz; je me dis qu'il devait se servir dans les stocks de disques confisqués de la Gestapo. Je le suivis et invitai de nouveau Hélène à danser. À minuit, Thomas éteignit toutes les lumières. J'entendis un cri joyeux de fille, un rire assourdi. Hélène se trouvait près de moi: durant un bref instant, je sentis son haleine douce et chaude sur mon visage, et ses lèvres effleurèrent les miennes. Mon cœur battait à se rompre. Lorsque la lumière revint, elle me dit avec un air profond et tranquille: «Je dois rentrer. Je n'ai pas prévenu mes parents, avec l'alerte ils vont s'inquiéter». J'avais pris la voiture de Piontek. Nous remontâmes vers le centre par le Kurfürstendamm; sur notre droite, les incendies allumés par le bombardement rougeoyaient. Il avait commencé à neiger. Quelques bombes étaient tombées sur le Tiergarten et sur Moabit, mais les dégâts semblaient mineurs en comparaison des grands raids du mois précédent. Devant son immeuble, elle me prit la main et m'embrassa fugitivement sur la joue: «Joyeux Noël! À bientôt». Je retournai m'enivrer à Dahlem, et achevai la nuit sur la moquette, ayant cédé le canapé à une secrétaire affligée d'avoir été évincée de la chambre du maître de maison par Liselotte.

Clemens et Weser revinrent me voir quelques jours plus tard, ayant cette fois dûment pris rendez-vous auprès de Fräulein Praxa, qui les introduisit dans mon bureau en roulant des yeux. «On a essayé de contacter votre sœur, dit Clemens, le grand, en guise d'introduction. Mais elle n'est pas chez elle». -

«C'est tout à fait possible, dis-je. Son mari est invalide. Elle l'accompagne souvent en Suisse pour ses cures». – «On a demandé à l'ambassade à Berne d'essayer de la retrouver, fit méchamment Weser, en faisant rouler ses épaules étroites. On voudrait bien lui parler». – «C'est si important que ça?» demandai-je. – «C'est encore cette foutue histoire des petits jumeaux», éructa Clemens avec sa grosse voix de Berlinois. – «On ne comprend pas très bien», ajouta Weser avec un air de fouine. Clemens sortit son carnet et lut: «La polic e française a enquêté». – «Un peu tard», interrompit Weser. – «Oui, mais mieux vaut tard que jamais. Apparemment, ces jumeaux habitaient chez votre mère depuis au moins 1938, lorsqu'ils ont commencé à aller à l'école. Votre mère les présentait comme des petits-neveux orphelins. Et certains de ses voisins semblent penser qu'ils sont peut-être arrivés plus tôt, bébés, en 1936 ou 1937». – «C'est quand même curieux, dit aigrement Weser. Vous ne les aviez jamais vus avant?» – «Non, fis-je sèchement. Mais cela n'a rien de curieux. Je n'allais jamais chez ma mère». – «Jamais?» grogna Clemens. Jamais?» -»Jamais». – «Sauf précisément à ce moment, siffla Weser. Quelques heures avant sa mort violente. Vous voyez que c'est curieux». – «Meine Herren, rétorquai-je, vos insinuations sont parfaitement déplacées. Je ne sais pas où vous avez appris votre métier, mais je trouve votre attitude grotesque. De plus, vous n'avez aucune autorité pour enquêter sur moi sans un ordre de la SS-Gericht». – «C'est vrai, reconnut Clemens, mais on n'enquête pas sur vous. Pour le moment, on vous entend comme témoin». -»Oui, répéta Weser, comme témoin, c'est tout». – «C'est juste de dire, reprit Clemens, qu'il y a beaucoup de choses qu'on ne comprend pas et qu'on voudrait comprendre». – «Par exemple, cette histoire avec les jumeaux, ajouta Weser. Admettons que ce soient effectivement des petits-neveux de votre mère»… – «On n'a pas trouvé trace de frères ou de sœurs, mais admettons», coupa Clemens. – «Tiens, au fait, vous ne savez pas, vous?» demanda Weser. – «Quoi?» – «Si votre mère avait un frère ou une sœur?» – «J'ai entendu parler d'un frère, mais je ne l'ai jamais vu. Nous avons quitté l'Alsace en 1918, et après ça, à ma connaissance, ma mère n'a plus eu de contact avec sa famille restée en France». – «Admettons donc, reprit Weser, que ce soient en effet des petits-neveux. On n'a trouvé aucun papier qui le prouve, pas d'actes de naissance, rien». – «Et votre sœur, martela Clemens, n'a présenté aucun papier quand elle les a pris avec elle». – Weser souriait avec un air finaud: «Pour nous, ce sont des témoins potentiels, très importants, qui disparaissent». – «On ne sait pas où, bougonna Clemens. C'est inadmissible que la polic e française les ait laissés filer comme ça». – «Oui, dit Weser en le regardant, mais ce qui est fait est fait. Pas la peine de revenir dessus». – Clemens continuait sans s'interrompre: «Quand même, après, c'est nous qui nous retrouvons avec tous les ennuis». – «Bref, lança Weser à mon intention, si vous lui parlez, demandez-lui de nous contacter. Votre sœur, je veux dire-» Je hochai la tête. Ils semblaient n'avoir plus rien à dire et je mis fin à l'entretien. Je n'avais toujours pas cherché à joindre ma sœur; cela commençait à devenir important, car s'ils la trouvaient et que son récit contredisait le mien, leurs soupçons en seraient exacerbés; ils seraient même, songeai-je avec horreur, capables de m'accuser. Mais où la trouver? Thomas, me dis-je, doit avoir des contacts en Suisse, il pourrait demander à Schellenberg. Il fallait faire quelque chose, cette situation devenait ridicule. Et la question des jumeaux était préoccupante.