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Baumann me téléphona quelques jours plus tard. Ce devait être vers la mi-février, car je me souviens que c'était juste après le bombardement massif au cours duquel l'hôtel Bristol fut frappé durant un banquet officieclass="underline" une soixantaine de personnes moururent écrasées sous les décombres, dont une brochette de généraux connus. Baumann semblait de bonne humeur et me félicita vivement. «Personnellement, fit sa voix au bout du fil, je trouvais toute cette affaire grotesque. Je suis content pour vous que le Reichsführer ait tranché. Ça évitera des histoires». Quant aux photographies, il en avait trouvé une où cet Aue était représenté, mais flou et peu visible; il n'était même pas sûr que ce soit bien lui, mais il me promit d'en faire tirer une copie et de me l'envoyer.

Les seuls mécontents de la décision du Reichsführer furent Clemens et Weser. Je les retrouvai un soir dans la rue devant la S S-Haus, les mains dans les poches de leurs longs manteaux, leurs épaules et leurs chapeaux couverts d'une fine neige. «Tiens, fis-je, moqueur, Laurel et Hardy. Qu'est-ce qui vous amène?» Cette fois-ci, ils ne me saluèrent pas. Weser répondit: «On voulait vous dire bonsoir, Obersturmbannführer. Mais votre secrétaire a pas voulu nous donner rendez-vous». Je ne relevai pas l'omission du Herr. «Elle a eu tout à fait raison, dis-je avec hauteur. Je pense que nous n'avons plus rien à nous dire». – «Bien, voyez-vous, Obersturmbannführer, bougonna Clemens, nous on pense justement que si.» – «Dans ce cas, meine Herren, je vous suggère d'aller demander une autorisation au juge Baumann». Weser secoua la tête: «On a bien compris, Obersturmbannführer, que le juge Baumann dira non. On a bien compris que vous êtes, pour ainsi dire, un intouchable». – «Mais quand même, reprit Clemens, la vapeur de son haleine masquant sa grosse face camuse, c'est pas normal, Obersturmbannführer, vous le voyez bien. Il doit y avoir une justice, quand même». – «Je suis parfaitement d'accord avec vous. Mais vos calomnies insensées n'ont rien à voir avec la justice». -»Calomnies, Obersturmbannführer? lança Weser en haussant les sourcils. Calomnies? Vous en êtes si sûr que ça? À mon avis, si le juge Baumann avait vraiment lu le dossier, il en serait moins certain que vous». – «Ouais, fit Clemens. Par exemple, il aurait pu se poser des questions sur les vêtements». -

«Les vêtements? De quels vêtements parlez-vous?» – Weser répondit à sa place: «Des vêtements que la police française a retrouvés dans la baignoire de la salle de bains, au premier étage. Des vêtements civils»… Il se tourna vers Clemens: «Carnet». Clemens tira le calepin d'une poche intérieure et le lui tendit. Weser le feuilleta: «Ah oui, voilà: des vêtements maculés de sang. Maculés. C'est ça le mot que je cherchais». – «Ça veut dire trempés», précisa Clemens. – «L'Obersturmbannführer sait ce que ça veut dire, Clemens, grinça Weser. L'Obersturmbannführer a fait des études. Il a un bon vocabulaire». Il se replongea dans le carnet. «Des vêtements civils, donc, maculés, jetés dans la baignoire. Il y avait aussi du sang sur le carrelage, sur les murs, dans l'évier, sur les serviettes. Et en bas, dans le salon et dans l'entrée, il y avait des traces de pas un peu partout, à cause du sang. Il y avait des traces de chaussures, ça on a trouvé les chaussures avec les vêtements, mais il y avait aussi des traces de bottes. Des grosses bottes». – «Eh bien, fis-je en haussant les épaules, l'assassin se sera changé avant de repartir, pour éviter d'attirer l'attention». – «Tu vois, Clemens, quand je te dis que l'Obersturmbannführer est un homme intelligent. Tu devrais m'écouter». Il se retourna vers moi et me regarda par-dessous son chapeau. «Ces vêtements étaient tous de marque allemande, Obersturmbannführer». Il feuilleta de nouveau le carnet: «Un complet deux pièces brun, en laine, bonne qualité, étiquette de tailleur allemand. Une chemise blanche, fabrication allemande. Une cravate en soie, fabrication allemande, une paire de chaussettes en coton, fabrication allemande, un slip, fabrication allemande. Une paire de souliers de ville en cuir brun, pointure 42, fabrication allemande». Il releva les yeux vers moi: «Vous chaussez du combien, Obersturmbannführer? Si vous me permettez la question. Quelle est votre taille de costume?» Je souris: «Meine Herren, je ne sais pas de quel trou vous êtes sortis, mais je vous conseille d'y retourner dare-dare. La vermine, en Allemagne, n'a plus droit de séjour». Clemens fronça les sourcils: «Dis donc, Weser, il nous insulte, là, non?» – «Oui. Il nous insulte. Il nous menace aussi. Finalement, tu as peut-être raison. Il est peut-être moins intelligent qu'il en a l'air, l'Obersturmbannführer». Weser mit un doigt à son chapeau: «Bonsoir, Obersturmbannführer. À bientôt, peut-être». Je les regardai s'éloigner sous la neige vers la Zimmerstrasse. Thomas, avec qui j'avais rendez-vous, m'avait rejoint. «Qui c'est?» fit-il avec un signe de tête en direction des deux silhouettes. – «Des emmerdeurs. Des fous. Tu ne peux pas les faire mettre dans un camp de concentration, pour les calmer?» Il haussa les épaules: «Si tu as une raison valable, ça peut se faire. On va manger?» Thomas, en fait, s'intéressait fort peu à mes problèmes; mais il s'intéressait beaucoup à ceux de Speer. «Ça grouille, là-bas, me dit-il au restaurant. À TOT aussi. C'est très difficile à suivre. Mais visiblement il y en a qui voient son hospitalisation comme une opportunité». – «Une opportunité?» – «Pour le remplacer. Speer s'est fait beaucoup d'ennemis. Bormann est contre lui, Sauckel aussi, tous les Gauleiter, sauf Kaufmann et peut-être Hanke». – «Et le Reichsführer?» -»Le Reichsführer l'a plus ou moins soutenu jusqu'à maintenant. Mais ça pourrait changer». – «Je dois t'avouer que je ne comprends pas très bien à quoi riment ces intrigues, dis-je lentement. Il n'y a qu'à regarder les chiffres: sans Speer, on aurait sans doute déjà perdu la guerre. Maintenant, la situation est franchement critique. Toute l'Allemagne devrait être unie devant ce péril». Thomas sourit: «Tu restes vraiment un idéaliste. C'est bien! Mais la plupart des Gauleiter ne voient pas plus loin que leurs intérêts personnels, ou ceux de leur Gau». – «Eh bien, au lieu de s'opposer aux efforts de Speer pour accroître la production, ils feraient mieux de se souvenir que si on perd, ils finiront tous, eux aussi, au bout d'une corde. J'appellerais ça leur intérêt personnel, non?» -

«Certainement. Mais tu dois voir que dans tout ça il y a autre chose. Il y a aussi une question de vision politique. Le diagnostic de Schellenberg n'est pas accepté par tout le monde, ni les solutions qu'il préconise». Nous voilà arrivés au point crucial, me dis-je. J'allumai une cigarette. «Et quel est le diagnostic de ton ami Schellenberg? Et ses solutions?» Thomas regarda autour de lui. Pour la première fois dans mon souvenir, il avait un air vaguement inquiet. «Schellenberg pense que si on continue comme ça, la guerre est perdue, quelles que soient les prouesses industrielles de Speer. Il pense que la seule solution viable est une paix séparée avec les Occidentaux». – «Et toi? Qu'est-ce que tu en penses?» Il réfléchit: «Il n'a pas tort. Je commence d'ailleurs à être assez mal vu, à la Staatspolizei, dans certains cercles, à cause de cette histoire. Schellenberg a l'oreille du Reichsführer, mais il ne l'a pas encore convaincu. Et beaucoup d'autres ne sont pas du tout d'accord, comme Müller et Kaltenbrunner. Kaltenbrunner cherche à se rapprocher de Bormann. S'il y parvient, il pourra poser des problèmes au Reichsführer. À ce niveau-là, Speer est un problème secondaire». – «Je ne dis pas que Schellenberg a raison. Mais les autres, que voient-ils, comme solution? Vu le potentiel industriel des Américains, quoi que fasse Speer, le temps joue contre nous». – «Je ne sais pas, dit rêveusement Thomas. J'imagine qu'ils croient aux armes miracles. Tu les as vues, toi. Qu'en penses-tu?» Je haussai les épaules: «Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'elles valent». Les plats arrivaient, la conversation roula sur autre chose. Au dessert, Thomas revint sur Bormann avec un sourire malicieux. «Tu sais, Kaltenbrunner monte un dossier sur Bormann. Je m'en occupe un peu pour lui». – «Sur Bormann? Tu viens de me dire qu'il voulait s'en rapprocher». – «Ça n'est pas une raison. Bormann, lui, il a des dossiers sur tout le monde, sur le Reichsführer, sur Speer, sur Kaltenbrunner, sur toi si ça se trouve». Il avait placé un cure-dents dans sa bouche et s'amusait à le faire tourner sur sa langue. «Alors, ce que je voulais te raconter… Entre nous, hein? pour de vrai…, Kaltenbrunner, donc, il a intercepté pas mal de lettres de Bormann et de sa femme. Et là, on a trouvé des bijoux. Des morceaux d'anthologie». Il se pencha en avant, l'air gouailleur. «Bormann, il poursuivait une petite actrice. Tu sais que c'est un homme à tempérament, le premier étalon à secrétaires du Reich. Schellenberg l'appelle le Fouteur de dactylos. Bref, il l'a eue. Mais ce qui est superbe, c'est qu'il l'a écrit à sa femme, qui est la fille de Buch, tu vois, le chef de la cour du Parti? Elle lui a déjà fait neuf ou dix gosses, je ne sais plus. Et là elle répond, en gros: C'est très bien, je ne suis pas en colère, je ne suis pas jalouse. Et elle lui propose de faire venir la fille à la maison. Et puis elle écrit: Vu la baisse terrible de la production d'enfants à cause de cette guerre, nous mettrons en place un système de maternité par rotation, pour que tu aies toujours une femme en état de servir». Thomas marqua la pause avec un sourire tandis que j'éclatais de rire: «Sans blague! Elle a vraiment écrit ça?» – «Je te le jure. Une femme en état de servir. Tu imagines?» Il riait aussi. «Et Bormann, tu connais sa réponse?» demandai-je. – «Oh, il l'a félicitée, bien sûr. Puis il lui a débité des platitudes idéologiques. Je crois qu'il l'a traitée d'enfant pure du national-socialisme. Mais c'est évident qu'il disait ça pour lui faire plaisir. Bormann, lui, il ne croit en rien. À part l'élimination définitive de tout ce qui pourrait venir s'intercaler entre le Führer et lui». Je le regardais, narquois: «Et toi, en quoi tu crois?» Je ne fus pas déçu par la réponse. Se redressant sur sa banquette, il déclara: «Pour citer un écrit de jeunesse de notre illustre ministre de la Propagande: L'important n'est pas tellement ce qu'on croit; l'important c'est de croire». Je souris; Thomas, parfois, m'impressionnait. D'ailleurs je le lui dis: «Thomas, tu m'impressionnes». – «Que veux-tu? Je ne suis pas satisfait de croupir dans les officines, moi. Je suis un véritable national-socialiste, moi. Et Bormann aussi, à sa manière. Ton Speer, je n'en suis pas sûr. Il a du talent, mais je ne pense pas qu'il soit très regardant sur le régime qu'il sert». Je souris de nouveau en songeant à Schellenberg. Thomas continuait: «Plus les choses deviendront difficiles, plus on devra compter sur les seuls vrais nationaux-socialistes. Les rats, eux, vont tous commencer à fuir le navire. Tu vas voir». En effet, dans les cales du Reich, les rats s'agitaient, piaillaient, grouillaient, hérissés par une formidable inquiétude. Depuis la défection italienne, les tensions avec nos autres alliés laissaient apparaître des réseaux de fines lézardes à la surface de nos relations. Chacun, à sa manière, commençait à se chercher des portes de sortie, et ces portes n'étaient pas allemandes. Schellenberg, d'après Thomas, pensait que les Roumains négociaient avec les Soviétiques à Stockholm. Mais on parlait surtout des Hongrois. Les forces russes avaient pris Lutsk et Rovno; si la Galicie tombait entre leurs mains, ils se trouveraient aux portes de la Hongrie. Le Premier ministre Kallay, depuis plus d'un an, se forgeait consciencieusement dans les cercles diplomatiques une réputation de piètre ami de l'Allemagne. L'attitude hongroise sur la question juive posait aussi des problèmes: non seulement ils ne souhaitaient pas aller au-delà d'une législation discriminatrice particulièrement inadéquate, vu les circonstances – les Juifs de Hongrie gardaient des positions importantes dans l'industrie et des demi-Juifs, ou des hommes mariés à des Juives, dans le gouvernement – mais, possédant encore un vivier de travail juif considérable et en bonne partie spécialisé, ils refusaient toutes les requêtes allemandes de mettre à disposition une part de cette force pour l'effort de guerre. Début février déjà, au cours de conférences impliquant des experts de nombreux départements, on commençait à discuter de ces questions: j'y assistais parfois moi-même ou y envoyais un de mes spécialistes. Le RSHA préconisait un changement de gouvernement; ma participation se limitait à des études sur l'emploi possible de travailleurs juifs hongrois au cas où la situation évoluerait favorablement. Dans ce cadre, j'eus une série de consultations avec des collaborateurs de Speer. Mais leurs positions étaient souvent étrangement contradictoires, et difficiles à réconcilier. Speer lui-même restait inaccessible; on le disait au plus mal. C'était assez déroutant: j'avais l'impression de faire de la planification dans le vide, d'accumuler des études qui ne valaient guère mieux que des fictions. Pourtant, mon bureau s'étoffait, je disposais maintenant de trois officiers spécialistes et Brandt m'en avait promis un quatrième; mais l'inconfort de ma position se faisait sentir; pour faire avancer mes propositions, j'avais peu de soutien, ni, malgré mes attaches au SD, du côté du RSHA, ni au WVHA, à part Maurer parfois lorsque ça l'arrangeait. Début mars, les choses commencèrent à s'accélérer mais non à se clarifier. Speer, je l'avais appris par un coup de fil de Thomas fin février, était tiré d'affaire et, même s'il restait pour le moment à Hohenlychen, reprenait lentement en main les rênes de son ministère. Avec le Feldmarschall Milch, il avait décidé d'établir un Jägerstab, un état-major spécial pour coordonner la production des avions de chasse; d'un certain point de vue, c'était un grand pas pour unifier le dernier secteur de la production de guerre qui échappait encore à son ministère; d'un autre côté, les intrigues redoublaient, on disait que Göring s'était opposé à la création du Jägerstab, que Saur, l'adjoint de Speer nommé à sa tête, n'était pas celui qu'il aurait choisi, et autres choses encore. En outre, les hommes du ministère de Speer discutaient maintenant ouvertement d'une idée fabuleuse, démesurée: enterrer toute la production d'avions pour la mettre à l'abri des bombardiers anglo-américains. Cela impliquerait la construction de centaines de milliers de mètres carrés de galeries souterraines. Kammler, disait-on, soutenait passionnément ce projet, et ses bureaux avaient déjà presque achevé les études nécessaires: il était clair pour tout le monde que dans l'état actuel des choses, seule la S S pouvait mener à bien une conception aussi folle. Mais cela dépassait largement les capacités de la main-d'œuvre disponible: il fallait trouver de nouvelles sources, et dans la situation présente -d'autant que l'accord entre Speer et le ministre Bichelonne interdisait de nouvelles ponctions sur la main-d'œuvre française – il n'y avait plus que la Hongrie. La résolution du problème hongrois en prenait donc une urgence nouvelle. Les ingénieurs de Speer et de Kammler, insensiblement, intégraient déjà les Juifs hongrois dans leurs calculs et leu