ains cercles, à cause de cette histoire. Schellenberg a l'oreille du Reichsführer, mais il ne l'a pas encore convaincu. Et beaucoup d'autres ne sont pas du tout d'accord, comme Müller et Kaltenbrunner. Kaltenbrunner cherche à se rapprocher de Bormann. S'il y parvient, il pourra poser des problèmes au Reichsführer. À ce niveau-là, Speer est un problème secondaire». – «Je ne dis pas que Schellenberg a raison. Mais les autres, que voient-ils, comme solution? Vu le potentiel industriel des Américains, quoi que fasse Speer, le temps joue contre nous». – «Je ne sais pas, dit rêveusement Thomas. J'imagine qu'ils croient aux armes miracles. Tu les as vues, toi. Qu'en penses-tu?» Je haussai les épaules: «Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'elles valent». Les plats arrivaient, la conversation roula sur autre chose. Au dessert, Thomas revint sur Bormann avec un sourire malicieux. «Tu sais, Kaltenbrunner monte un dossier sur Bormann. Je m'en occupe un peu pour lui». – «Sur Bormann? Tu viens de me dire qu'il voulait s'en rapprocher». – «Ça n'est pas une raison. Bormann, lui, il a des dossiers sur tout le monde, sur le Reichsführer, sur Speer, sur Kaltenbrunner, sur toi si ça se trouve». Il avait placé un cure-dents dans sa bouche et s'amusait à le faire tourner sur sa langue. «Alors, ce que je voulais te raconter… Entre nous, hein? pour de vrai…, Kaltenbrunner, donc, il a intercepté pas mal de lettres de Bormann et de sa femme. Et là, on a trouvé des bijoux. Des morceaux d'anthologie». Il se pencha en avant, l'air gouailleur. «Bormann, il poursuivait une petite actrice. Tu sais que c'est un homme à tempérament, le premier étalon à secrétaires du Reich. Schellenberg l'appelle le Fouteur de dactylos. Bref, il l'a eue. Mais ce qui est superbe, c'est qu'il l'a écrit à sa femme, qui est la fille de Buch, tu vois, le chef de la cour du Parti? Elle lui a déjà fait neuf ou dix gosses, je ne sais plus. Et là elle répond, en gros: C'est très bien, je ne suis pas en colère, je ne suis pas jalouse. Et elle lui propose de faire venir la fille à la maison. Et puis elle écrit: Vu la baisse terrible de la production d'enfants à cause de cette guerre, nous mettrons en place un système de maternité par rotation, pour que tu aies toujours une femme en état de servir». Thomas marqua la pause avec un sourire tandis que j'éclatais de rire: «Sans blague! Elle a vraiment écrit ça?» – «Je te le jure. Une femme en état de servir. Tu imagines?» Il riait aussi. «Et Bormann, tu connais sa réponse?» demandai-je. – «Oh, il l'a félicitée, bien sûr. Puis il lui a débité des platitudes idéologiques. Je crois qu'il l'a traitée d'enfant pure du national-socialisme. Mais c'est évident qu'il disait ça pour lui faire plaisir. Bormann, lui, il ne croit en rien. À part l'élimination définitive de tout ce qui pourrait venir s'intercaler entre le Führer et lui». Je le regardais, narquois: «Et toi, en quoi tu crois?» Je ne fus pas déçu par la réponse. Se redressant sur sa banquette, il déclara: «Pour citer un écrit de jeunesse de notre illustre ministre de la Propagande: L'important n'est pas tellement ce qu'on croit; l'important c'est de croire». Je souris; Thomas, parfois, m'impressionnait. D'ailleurs je le lui dis: «Thomas, tu m'impressionnes». – «Que veux-tu? Je ne suis pas satisfait de croupir dans les officines, moi. Je suis un véritable national-socialiste, moi. Et Bormann aussi, à sa manière. Ton Speer, je n'en suis pas sûr. Il a du talent, mais je ne pense pas qu'il soit très regardant sur le régime qu'il sert». Je souris de nouveau en songeant à Schellenberg. Thomas continuait: «Plus les choses deviendront difficiles, plus on devra compter sur les seuls vrais nationaux-socialistes. Les rats, eux, vont tous commencer à fuir le navire. Tu vas voir». En effet, dans les cales du Reich, les rats s'agitaient, piaillaient, grouillaient, hérissés par une formidable inquiétude. Depuis la défection italienne, les tensions avec nos autres alliés laissaient apparaître des réseaux de fines lézardes à la surface de nos relations. Chacun, à sa manière, commençait à se chercher des portes de sortie, et ces portes n'étaient pas allemandes. Schellenberg, d'après Thomas, pensait que les Roumains négociaient avec les Soviétiques à Stockholm. Mais on parlait surtout des Hongrois. Les forces russes avaient pris Lutsk et Rovno; si la Galicie tombait entre leurs mains, ils se trouveraient aux portes de la Hongrie. Le Premier ministre Kallay, depuis plus d'un an, se forgeait consciencieusement dans les cercles diplomatiques une réputation de piètre ami de l'Allemagne. L'attitude hongroise sur la question juive posait aussi des problèmes: non seulement ils ne souhaitaient pas aller au-delà d'une législation discriminatrice particulièrement inadéquate, vu les circonstances – les Juifs de Hongrie gardaient des positions importantes dans l'industrie et des demi-Juifs, ou des hommes mariés à des Juives, dans le gouvernement – mais, possédant encore un vivier de travail juif considérable et en bonne partie spécialisé, ils refusaient toutes les requêtes allemandes de mettre à disposition une part de cette force pour l'effort de guerre. Début février déjà, au cours de conférences impliquant des experts de nombreux départements, on commençait à discuter de ces questions: j'y assistais parfois moi-même ou y envoyais un de mes spécialistes. Le RSHA préconisait un changement de gouvernement; ma participation se limitait à des études sur l'emploi possible de travailleurs juifs hongrois au cas où la situation évoluerait favorablement. Dans ce cadre, j'eus une série de consultations avec des collaborateurs de Speer. Mais leurs positions étaient souvent étrangement contradictoires, et difficiles à réconcilier. Speer lui-même restait inaccessible; on le disait au plus mal. C'était assez déroutant: j'avais l'impression de faire de la planification dans le vide, d'accumuler des études qui ne valaient guère mieux que des fictions. Pourtant, mon bureau s'étoffait, je disposais maintenant de trois officiers spécialistes et Brandt m'en avait promis un quatrième; mais l'inconfort de ma position se faisait sentir; pour faire avancer mes propositions, j'avais peu de soutien, ni, malgré mes attaches au SD, du côté du RSHA, ni au WVHA, à part Maurer parfois lorsque ça l'arrangeait. Début mars, les choses commencèrent à s'accélérer mais non à se clarifier. Speer, je l'avais appris par un coup de fil de Thomas fin février, était tiré d'affaire et, même s'il restait pour le moment à Hohenlychen, reprenait lentement en main les rênes de son ministère. Avec le Feldmarschall Milch, il avait décidé d'établir un Jägerstab, un état-major spécial pour coordonner la production des avions de chasse; d'un certain point de vue, c'était un grand pas pour unifier le dernier secteur de la production de guerre qui échappait encore à son ministère; d'un autre côté, les intrigues redoublaient, on disait que Göring s'était opposé à la création du Jägerstab, que Saur, l'adjoint de Speer nommé à sa tête, n'était pas celui qu'il aurait choisi, et autres choses encore. En outre, les hommes du ministère de Speer discutaient maintenant ouvertement d'une idée fabuleuse, démesurée: enterrer toute la production d'avions pour la mettre à l'abri des bombardiers anglo-américains. Cela impliquerait la construction de centaines de milliers de mètres carrés de galeries souterraines. Kammler, disait-on, soutenait passionnément ce projet, et ses bureaux avaient déjà presque achevé les études nécessaires: il était clair pour tout le monde que dans l'état actuel des choses, seule la S S pouvait mener à bien une conception aussi folle. Mais cela dépassait largement les capacités de la main-d'œuvre disponible: il fallait trouver de nouvelles sources, et dans la situation présente -d'autant que l'accord entre Speer et le ministre Bichelonne interdisait de nouvelles ponctions sur la main-d'œuvre française – il n'y avait plus que la Hongrie. La résolution du problème hongrois en prenait donc une urgence nouvelle. Les ingénieurs de Speer et de Kammler, insensiblement, intégraient déjà les Juifs hongrois dans leurs calculs et leurs prévisions, alors qu'aucun accord n'avait été trouvé avec le gouvernement Kallay. Au RSHA, on étudiait maintenant des solutions de rechange: je n'avais que peu de détails, mais Thomas m'informait parfois de l'évolution de la planification, afin que je puisse ajuster la mienne. Schellenberg était intimement mêlé à ces projets. En février, une sombre histoire de trafic de devises avec la Suisse avait entraîné la chute de l'amiral Canaris; l'Abwehr tout entier s'était alors vu incorporer au RSHA, fusionnant avec l'Amt VI pour former un Amt Mil sous le contrôle de Schellenberg, qui se retrouvait ainsi à la tête de tous les services de renseignements extérieurs du Reich. Il avait peu de temps pour exploiter cette position: les officiers de carrière de l'Abwehr ne portaient pas la S S dans leur cœur, et le contrôle qu'il exerçait sur eux était loin d'être assuré. La Hongrie, dans cette optique, devait lui permettre de tester les limites de son nouvel outil. Quant à la main-d'œuvre, un changement de politique ouvrirait des perspectives considérables: les optimistes parlaient de quatre cent mille travailleurs disponibles et rapidement mobilisables, dont la meilleure partie serait des ouvriers déjà qualifiés ou des spécialistes. Vu nos besoins cela représenterait un apport considérable. Mais leur affectation, je le voyais déjà, ferait l'objet de controverses acharnées: contre Kammler et Saur, j'entendais nombre d'experts, des hommes sobres et posés, me déclarer que le concept d'usines souterraines, aussi séduisant soit-il, était illusoire, car elles ne seraient jamais prêtes assez tôt pour changer le cours des événements; et entre-temps, cela représenterait un gaspillage inadmissible de main-d'œuvre, des travailleurs qui seraient bien plus utiles, formés en brigades, pour réparer les usines frappées, construire des logements pour nos ouvriers ou les sinistrés, ou aider à décentraliser certaines industries vitales. Speer, d'après ces hommes, était aussi de cet avis; moi, je n'avais pour le moment plus aucun accès à Speer. Pour ma part, ces arguments me paraissaient sensés, mais à vrai dire cela ne me concernait pas. Au fond, plus je parvenais à voir clair dans le maelström d'intrigues des hautes sphères de l'État, moins cela m'intéressait d'y participer. Avant d'arriver à ma position actuelle, j'avais, naïvement sans doute, pensé que les grandes décisions se prenaient sur la base de la justesse idéologique et de la rationalité. Je voyais maintenant que, même si cela restait partiellement vrai, beaucoup d'autres facteurs intervenaient, les conflits de préséance bureaucratique, l'ambition personnelle de certains, les intérêts particuliers. Le Führer, bien entendu, ne pouvait trancher lui-même toutes les questions; et hors son intervention, une bonne partie des mécanismes pour arriver à un consensus semblait faussée, voire viciée. Thomas, dans ces situations, était comme un poisson dans l'eau; moi, cela me mettait mal à l'aise, et pas seulement parce que je manquais de talent pour l'intrigue. Il m'avait toujours semblé que devaient se vérifier ces vers de Coventry Patmore: The truth is great, and shallprevail, / When none cares whether it prevail or not; et que le national-socialisme, ce ne pouvait être rien d'autre que la recherche en commun, de bonne foi, de cette vérité. C'était pour moi d'autant plus nécessaire que les circonstances de ma vie troublée, divisée entre deux pays, me plaçaient à l'écart des autres hommes: moi aussi, je voulais apporter ma pierre à l'édifice commun, moi aussi, je voulais pouvoir me sentir une partie du tout. Hélas, dans notre État national-socialiste, et surtout en dehors des cercles du SD, peu de gens pensaient comme moi. En ce sens, je pouvais admirer la franchise brutale d'un Eichmann: lui, il avait son idée, sur le national-socialisme, sur sa propre place, et sur ce qu'il y avait à faire, et cette idée, il n'en démordait pas, il mettait à son service tout son talent et son obstination, et tant que ses supérieurs le confirmaient dans cette idée, c'était la bonne, et Eichmann restait un homme heureux, sûr de lui, menant son service d'une main ferme. C'était loin d'être mon cas. Mon malheur, peut-être, venait de ce que l'on m'avait confié des tâches qui ne correspondaient pas à mon inclination naturelle. Depuis la Russie, déjà, je me sentais comme décalé, capable de faire ce que l'on me demandait, mais comme restreint en moi-même en termes d'initiative, car ces tâches, policières puis économiques, je les avais certes étudiées et maîtrisées, mais je n'avais pas encore réussi à me convaincre de leur justesse, je ne parvenais pas à saisir à pleines mains la nécessité profonde qui les guidait, et donc à trouver mon chemin avec la précision et la sûreté d'un noctambule, comme le Führer et comme tant de mes collègues et camarades plus doués que moi. Y aurait-il eu un autre domaine d'activité qui m'aurait mieux correspondu, où je me serais senti chez moi? C'est possible, mais c'est difficile à dire, car cela n'a pas eu lieu, et au final, seul compte ce qui a été et non pas ce qui aurait pu être. C'est dès le départ que les choses n'ont pas été comme je les aurais voulues: à cela, je m'étais fait une raison depuis longtemps (et en même temps, il me semble, je n'ai jamais accepté que les choses soient comme elles sont, si fausses et mauvaises, tout au plus ai-je enfin reconnu mon impuissance à les modifier). Il est vrai aussi que j'ai changé. Jeune, je me sentais transparent de lucidité, j'avais des idées précises sur le monde, sur ce qu'il devait être et ce qu'il était réellement, et sur ma propre place dans ce monde; et avec toute la folie et l'arrogance de cette jeunesse, j'avais pensé qu'il en serait toujours ainsi; que l'attitude induite par mon analyse ne changerait jamais; mais j'avais oublié, ou plutôt je ne connaissais pas encore la force du temps, du temps et de la fatigue. Et plus encore que mon indécision, mon trouble idéologique, mon incapacité à prendre une position claire sur les questions que je traitais et à m'y tenir, c'était cela qui me minait, qui me dérobait le sol sous les pieds. Une telle fatigue n'a pas de fin, seule la mort peut y mettre un terme, elle dure encore aujourd'hui et pour moi elle durera toujours.