La planification pour la Hongrie se précisait; début mars, le Reichsführer me convoqua. La veille, les Américains avaient lancé sur Berlin leur premier raid de jour; ce fut un tout petit raid, il n'y avait qu'une trentaine de bombardiers, et la presse de Goebbels s'était gaussée du peu de dégâts, mais ces bombardiers, pour la première fois, venaient accompagnés de chasseurs à longue portée, une arme nouvelle et terrifiante dans ses implications, car nos propres chasseurs avaient été repoussés avec des pertes, et il fallait être idiot pour ne pas comprendre que ce raid n'était qu'un test, un test réussi, et que dorénavant il n'y aurait plus de répit, ni le jour, ni les nuits de pleine lune, et que le front se trouvait maintenant partout, et tout le temps. L'échec de notre Luftwaffe, incapable de monter une riposte efficace, était consommé. Cette analyse me fut confirmée par les propos secs et précis du Reichsführer: «La situation en Hongrie, m'informa-t-il sans plus de détails, va bientôt rapidement évoluer. Le Führer est décidé à intervenir, si nécessaire. De nouvelles occasions vont apparaître, qu'il faudra saisir vigoureusement L'une de ces occasions concerne la question juive. Au moment voulu, l'Obergruppenfuhrer Kaltenbrunner enverra ses hommes. Ils sauront ce qu'ils ont à faire et vous n'aurez pas à vous mêler de ça. Mais je veux que vous alliez avec eux faire valoir les intérêts de l'Arbeitseinsatz. Le Gruppenführer Kammler (Kammler venait d'être promu fin janvier) va avoir besoin d'hommes, d'énormément d'hommes. Les Anglo-Américains innovent» – du doigt, il désigna le ciel – «et nous devons réagir vite. Le RSHA doit le prendre en compte. J'ai donné des instructions en ce sens à l'Obergruppenführer Kaltenbrunner, mais je veux que vous veilliez à ce qu'elles soient rigoureusement appliquées par ses spécialistes. Plus que jamais, les Juifs nous doivent leur force de travail. Est-ce que c'est clair?» Oui, ça l'était.
Brandt, à la suite de cette réunion, me précisa les détails: le groupe d'intervention spécial serait dirigé par Eichmann, qui aurait plus ou moins carte blanche en ce qui concernait le règlement de cette question; dès que les Hongrois en auraient accepté le principe et que leur collaboration serait assurée, les Juifs seraient dirigés sur Auschwitz, qui servirait de centre de tri; de là, tous ceux qui étaient aptes au travail seraient affectés en fonction des besoins. À chaque étape, il fallait maximiser le nombre de travailleurs potentiels.
Une nouvelle tournée de conférences de préparation eut lieu au RSHA, beaucoup plus précises que celles du mois précédent; bientôt, il ne manquait plus que la date. L'excitation devenait palpable; pour la première fois depuis longtemps, les officiels concernés avaient le clan-sentiment de reprendre l'initiative. Je revis Eichmann plusieurs fois, à ces conférences et en privé. Il m'assura que les instructions du Reichsführer avaient été parfaitement comprises. «Je suis content que ce soit vous qui vous occupiez de cet aspect de la question, me dit-il en mâchonnant l'intérieur de sa joue gauche. Avec vous, on peut travailler, si vous me permettez de vous le dire. Ce qui n'est pas le cas avec tout le monde». La question de la guerre aérienne dominait toutes les pensées. Deux jours après leur premier raid, les Américains avaient envoyé plus de 800 bombardiers, protégés par environ 650 de leurs nouveaux chasseurs, pour frapper Berlin à l'heure du déjeuner. Grâce au mauvais temps, le bombardement manqua de précision et les dégâts restèrent limités; en outre, nos chasseurs et la Flak abattirent 80 appareils ennemis, un record; mais ces chasseurs étaient lourds et peu adaptés contre les nouveaux Mustang, et nos propres pertes s'élevèrent à 66 appareils, une catastrophe, les pilotes morts étant encore plus difficilement remplaçables que les avions. Nullement découragés, les Américains revinrent plusieurs jours de suite; chaque fois, la population passait des heures aux abris, tout travail était interrompu; la nuit, les Anglais envoyaient des Mosquito, qui faisaient peu de dégâts mais de nouveau forçaient les gens à se rendre aux abris, ruinaient leur repos, épuisaient leurs forces. Les pertes humaines restèrent heureusement bien moindres que celles de novembre: Goebbels s'était décidé à évacuer une bonne partie du centre, et la plupart des employés des bureaux, maintenant, venaient chaque jour au travail depuis les faubourgs; mais cela entraînait des heures de déplacements harassants. La qualité du travail s'en ressentait: dans la correspondance, nos spécialistes de Berlin, devenus insomniaques, accumulaient les bévues, je devais faire refaire les lettres trois fois, cinq fois avant de pouvoir les envoyer.
Un soir, je fus invité chez le Gruppenführer Müller. L'invitation me fut transmise après une alerte par Eichmann, dans les bureaux duquel se déroulait ce jour-là une importante conférence de planification.
«Tous les jeudis, vint-il me dire, l'Amtchef aime réunir chez lui quelques-uns de ses spécialistes, pour discuter. Il serait ravi si vous pouviez être des nôtres». Cela m'obligeait à annuler ma séance d'escrime, mais j'acceptai: je connaissais à peine Müller, il serait intéressant de le voir de près. Müller habitait un appartement de fonction un peu excentré, épargné par les bombes. Une femme assez effacée, avec un chignon et des yeux plutôt rapprochés, m'ouvrit la porte; je crus qu'il s'agissait d'une domestique, mais c'était Frau Müller. Elle était la seule femme. Müller lui-même était en civil; et plutôt que de me rendre mon salut, il me serra la main de sa poigne massive, aux gros doigts carrés; à part cette démonstration de familiarité, l'ambiance était nettement moins gemütlich que chez Eichmann. Eichmann aussi s'était mis en civil, mais la plupart des officiers étaient, comme moi, en uniforme. Müller, un homme assez court sur pattes, trapu, avec le crâne carré du paysan, mais néanmoins bien mis, presque avec recherche, portait un cardigan crocheté sur une chemise en soie au col ouvert. Il me versa du cognac et me présenta aux autres convives, presque tous des Gruppenleiter ou des Referenten de l'Amt IV: je me souviens de deux hommes du IV D, qui s'occupaient des services de la Gestapo dans les pays occupés, et d'un certain Regierungsrat Berndorff qui dirigeait le Schutzhaftreferat. Il y avait aussi un officier de la Kripo et Litzenberg, un collègue de Thomas. Thomas lui-même, arborant avec aisance ses nouveaux galons de Standartenführer, arriva un peu plus tard et fut cordialement accueilli par Müller. La conversation tournait surtout autour du problème hongrois: le RSHA avait déjà identifié des personnalités magyares disposées à coopérer avec l'Allemagne; la grande question demeurait de savoir comment le Führer s'y prendrait pour faire tomber Kâllay. Müller, quand il ne participait pas à la conversation, surveillait ses invités de ses petits yeux remuants, mobiles, pénétrants. Puis il intervenait en phrases courtes et froides, mais étirées par son gros accent bavarois en un semblant de cordialité qui masquait mal sa froideur innée. De temps à autre, toutefois, il lâchait la bonde. Avec Thomas et le Dr. Frey, un ancien du SD passé comme Thomas à la Staatspolizei, j'avais commencé à discuter des origines intellectuelles du national-socialisme. Frey faisait remarquer qu'il trouvait le nom même mal choisi, car le terme «national» pour lui se référait à la tradition de 1789, que le national-socialisme rejetait. «Que proposeriez-vous à la place?» lui demandai-je. – «À mon avis, cela aurait dû être le Völkisch-socialisme. C'est beaucoup plus précis.» L'homme de la Kripo nous avait rejoints: «Si on suit Möller van der Brück, déclara-t-il, cela pourrait être impérial-socialisme». – «Oui, enfin, cela se rapproche plutôt de la déviation de Strasser, non?» rétorqua Frey d'un air pincé. C'est alors que je remarquai Müller: il se tenait derrière nous, un verre serré dans sa grosse patte, et nous écoutait en clignant des yeux. «On devrait vraiment pousser tous les intellectuels dans une mine de charbon et la faire sauter»…, éructa-t-il d'une voix grinçante et rude. – «Le Gruppenführer a absolument raison, fit Thomas. Meine Herren, vous êtes encore pires que des Juifs. Prenez exemple: de l'action, pas des paroles». Ses yeux pétillaient de rire. Müller hochait la tête, Frey semblait confus: «Il est clair que chez nous le sens de l'initiative a toujours pris le pas sur l'élaboration théorique»…, bredouilla l'homme de la Kripo. Je m'éloignai et allai au buffet me remplir une assiette de salade et de charcuterie. Müller me suivit. «Et comment va le Reichsminister Speer?» me demanda-t-il. -»À vrai dire, Herr Gruppenführer, je ne sais pas. Je n'ai pas eu de contacts avec lui depuis le début de sa maladie. On dit qu'il va mieux». – «Il paraît qu'il va bientôt sortir». – «C'est possible. Ce serait une bonne chose. Si nous réussissons à obtenir de la main-d'œuvre en Hongrie, cela ouvrira très rapidement de nouvelles possibilités à nos industries d'armement». – «Peut-être, grogna Müller Mais ce sera surtout des Juifs, et les Juifs sont interdits sur le territoire de l'Altreich». J'avalai une petite saucisse et dis: «Alors il faudra que cette règle change. Nous sommes actuellement au maximum de notre capacité. Sans ces Juifs, nous ne pourrons pas aller plus loin». Eichmann s'était rapproché et avait écouté mes dernières paroles en buvant son cognac. Il intervint sans même laisser à Müller le loisir de répondre: