«Est-ce que vous croyez sincèrement qu'entre la victoire et la défaite, la balance tienne au travail de quelques milliers de Juifs? Et si c'était le cas, est-ce que vous voudriez que la victoire de l'Allemagne soit due aux Juifs?» Eichmann avait bu, son visage était rouge, ses yeux luisaient; il était fier de prononcer de telles paroles devant son supérieur. Je l'écoutai en piquant des rondelles de saucisson dans mon assiette, que je tenais à la main. Je restais calme, mais ses inepties m'énervaient. «Vous savez, Obersturmbannführer, répondis-je d'un ton égal, en 1941, nous avions l'armée la plus moderne du monde. Maintenant, nous sommes revenus presque un demi-siècle en arrière. Tous nos transports, au front, s'effectuent avec des chevaux. Les Russes, eux, avancent en Studebaker américains. Et aux États-Unis, des millions d'hommes et de femmes construisent ces camions jour et nuit. Et ils construisent aussi les vaisseaux pour les transporter. Nos experts affirment qu'ils produisent un navire cargo par jour. C'est bien plus que nos sous-marins ne pouvaient en couler, quand nos sous-marins osaient encore sortir. Maintenant, nous sommes dans une guerre d'attrition. Mais nos ennemis ne souffrent pas d'attrition. Tout ce que nous détruisons est remplacé, tout de suite, la centaine d'appareils que nous avons abattus cette semaine est déjà en cours de remplacement. Alors que nous, nos pertes en matériel ne sont pas comblées, sauf peut-être les tanks, et encore». Eichmann se rengorgea: «Vous êtes d'humeur bien défaitiste, ce soir!» Müller nous observait en silence, sans sourire; ses yeux mobiles voletaient entre nous. «Je ne suis pas défaitiste, rétorquai-je. Je suis réaliste. Il faut voir où sont nos intérêts.» Mais Eichmann, un peu ivre, refusait d'être logique: «Vous raisonnez comme un capitaliste, un matérialiste… Cette guerre n'est pas une question d'intérêts. Si c'était juste une question d'intérêts, on n'aurait jamais attaqué la Russie». Je ne le suivais plus, il semblait complètement dériver, mais il ne s'arrêtait pas, il poursuivait les bonds de sa pensée. «On ne fait pas la guerre pour que chaque Allemand ait un frigidaire et une radio. On fait la guerre pour purifier l'Allemagne, pour créer une Allemagne dans laquelle on voudrait vivre. Vous croyez que mon frère Helmut a été tué pour un frigidaire? Vous, vous vous êtes battu à Stalingrad pour un frigidaire?» Je haussai les épaules en souriant: dans cet état, ce n'était plus la peine de discuter avec lui. Müller lui mit la main sur l'épaule: «Eichmann, mon ami, vous avez raison». Il se tourna vers moi: «Voilà pourquoi notre cher Eichmann est si doué pour son travaiclass="underline" il ne voit que l'essentiel. C'est ça qui fait de lui un si bon spécialiste. Et c'est pour ça que je l'envoie en Hongrie: pour les affaires juives, c'est notre Meister,» Eichmann, devant ces compliments, rougissait de plaisir; pour ma part, je le jugeais plutôt borné, à ce moment-là. Mais cela n'empêchait pas Müller d'avoir raison: il était réellement très efficace, et en fin de compte, ce sont souvent les bornés qui sont efficaces. Müller continuait: «La seule chose, Eichmann, c'est que vous ne devez pas songer qu'aux Juifs. Les Juifs sont parmi nos grands ennemis, c'est vrai. Mais la question juive est déjà presque réglée en Europe. Après la Hongrie, il n'en restera plus beaucoup. Il faut penser à l'avenir. Et nous avons beaucoup d'ennemis». Il parlait doucement, sa voix monotone, bercée par son accent rustique, semblait couler à travers ses lèvres fines et nerveuses. «Il faut penser à ce que nous allons faire des Polonais. Éliminer les Juifs mais laisser les Polonais, ça n'a aucun sens. Et ici aussi, en Allemagne. Nous avons déjà commencé, mais il faut aller jusqu'au bout. Il faudra aussi une Endlösung der Sozialfrage, une solution finale à la question sociale. Il y a encore beaucoup trop de criminels, d'asociaux, de vagabonds, de Tsiganes, d'alcooliques, de prostituées, d'homosexuels. Il faut songer aux tuberculeux, qui contaminent les gens sains. Aux cardiaques, qui propagent un sang altéré et qui coûtent des fortunes en soins médicaux: eux, il faut au moins les stériliser. Tout ça, il faudra s'en occuper, catégorie par catégorie. Tous nos bons Allemands s'y opposent, ils ont toujours de bonnes raisons. C'est là que Staline est si fort: lui, il sait se faire obéir, et il sait aller jusqu'au bout des choses». Il me regarda: «Je connais très bien les bolcheviques. Depuis les exécutions d'otages à Munich, pendant la Révolution. Après ça, je les ai combattus pendant quatorze ans, jusqu'à la Prise du Pouvoir, et je les combats encore. Mais savez-vous, je les respecte. Ce sont des gens qui ont un sens inné de l'organisation, de la discipline, et qui ne reculent devant rien. On pourrait prendre des leçons chez eux. Vous ne pensez pas?» Müller n'attendait pas de réponse à sa question. Il prit Eichmann par le bras et l'entraîna vers une table basse où il disposa un jeu d'échecs. Je les regardai jouer de loin en achevant mon assiette- Eichmann jouait bien, mais il ne faisait pas le poids devant Müller:
Müller, je me disais, joue comme il travaille, méthodiquement, avec obstination et une brutalité froide et réfléchie. Ils firent plusieurs parties, j'eus le loisir de les observer. Eichmann tentait des combinaisons sournoises et calculées, mais Müller ne se laissait jamais prendre au piège, et ses défenses restaient toujours aussi fortes que ses attaques, systématiquement montées, se révélaient irrésistibles. Et Müller gagnait toujours.
La semaine suivante, j'assemblai une petite équipe en vue de l'Einsatz en Hongrie. Je désignai un spécialiste, l'Obersturmführer Elias; quelques commis, ordonnances, et assistants administratifs; et bien entendu Piontek. Je laissai mon bureau sous la responsabilité d'Asbach, avec des instructions précises. Sur ordre de Brandt, je me dirigeai le 17 mars vers le KL Mauthausen, où s'assemblait un Sondereinsatzgruppe de la SP et du SD, sous le commandement de l'Oberführer Dr. Achamer-Pifrader, auparavant BdS de l'Ostland. Eichmann se trouvait déjà là, à la tête de son propre Sondereinsatzkommando. Je me présentai à l'Oberführer Dr. Geschke, l'officier responsable, qui me fit installer avec mon équipe dans un baraquement. Je savais déjà en quittant Berlin que le dirigeant hongrois, Horthy, rencontrait le Führer au palais de Klessheim près de Salzbourg. Depuis la guerre, les événements de Klessheim sont connus: confronté par Hitler et von Ribbentrop, qui lui donnèrent crûment le choix entre la formation d'un nouveau gouvernement proallemand ou l'invasion de son pays, Horthy – amiral dans un pays sans marine, régent d'un royaume sans roi – se résolut, après une brève crise cardiaque, à éviter le pire. À l'époque toutefois nous ne savions rien de cela: Geschke et Achamer-Pifrader se contentèrent de convoquer les officiers supérieurs le soir du 18, pour nous informer que nous partions le lendemain pour Budapest. Les rumeurs, bien entendu, fusaient bon train; beaucoup s'attendaient à une résistance hongroise à la frontière, on nous fit mettre en uniforme de campagne et on distribua des pistolets-mitrailleurs. L'ambiance était effervescente: pour beaucoup de ces fonctionnaires de la Staatspolizei ou du SD, c'était la première expérience de terrain; et même moi, après presque un an à Berlin, et la grisaille de la routine bureaucratique, la tension permanente des intrigues sournoises, la fatigue des bombardements que l'on devait subir sans réagir, je me laissai prendre à l'excitation générale. Le soir, j'allai boire quelques verres avec Eichmann, que je retrouvai entouré de ses officiers, rayonnant et se pavanant dans un nouvel uniforme feldgrau, taillé aussi élégamment qu'un uniforme de parade. Je ne connaissais qu'une partie de ses collègues; il m'expliqua que pour cette opération il avait fait venir ses meilleurs spécialistes de toute l'Europe, d'Italie, de Croatie, de Litzmannstadt, de Theresienstadt. Il me présenta à son ami le Hauptsturmführer Wisliceny, le parrain de son fils Dieter, un homme affreusement gras, placide, serein, qui arrivait, lui, de Slovaquie. L'humeur était joyeuse, on buvait peu, mais tout le monde piaffait d'impatience. Je retournai à ma baraque afin de dormir un peu, car nous partions vers minuit, mais j'eus du mal à trouver le sommeil. Je songeais à Hélène: je l'avais quittée l'avant-veille, en lui indiquant que je ne savais pas quand je reviendrais à Berlin; j'avais été assez sec, je donnai peu d'explications et ne fis aucune promesse; elle l'avait accepté doucement, gravement, sans inquiétude apparente, et pourtant, c'était clair je crois pour nous deux, un lien s'était formé, ténu peut-être, mais solide, et qui ne se dissoudrait pas tout seul; c'était là déjà une histoire.