Je dus m'assoupir un peu: Piontek me secoua vers minuit. Je m'étais couché habillé, mon paquetage était prêt; je sortis prendre l'air tandis qu'on vérifiait les véhicules, je mangeai un sandwich et bus le café qu'une ordonnance, Fischer, m'avait préparé. Il faisait un froid mordant de fin d'hiver et je respirai avec allégresse l'air pur de la montagne. Un peu plus loin, j'entendais des bruits de moteurs: le Vorkommando, mené par un adjoint d'Eichmann, se mettait en route. J'avais décidé de me joindre au convoi du Sondereinsatzkommando, qui comptait, outre Eichmann et ses officiers, plus de cent cinquante hommes, pour la plupart des Orpo et des représentants du SD et de la SP, ainsi que quelques Waffen-SS. Le convoi de Geschke et d'Achamer-Pifrader fermerait la marche. Lorsque nos deux voitures furent prêtes, je les envoyai rejoindre la zone de départ et allai à pied trouver Eichmann Celui-ci portait des lunettes de tankiste sur sa casquette et tenait un PM Steyr sous le bras: avec sa culotte de cheval, cela lui donnait un au presque ridicule, un peu comme s'il était déguisé. «Obersturmbannführer, s'écria-t-il en me voyant. Vos hommes sont-ils prêts?» Je fis signe que oui et allai les rejoindre. À la zone d'assemblage, c'était toujours cette confusion de dernière minute, ces cris et ces commandements avant qu'une masse de véhicules puisse s'ébranler en bon ordre. Eichmann se présenta enfin, entouré de plusieurs de ses officiers, dont le Regierungsrat Hunsche que je connaissais de Berlin, et après avoir encore donné quelques ordres contradictoires, il monta dans son Schwimwagen, sorte de tout-terrain amphibie, conduit par un Waffen-SS: je me demandai avec amusement s'il craignait que les ponts soient dynamités, s'il prévoyait de traverser le Danube dans son rafiot, avec son Steyr et son chauffeur, pour balayer seul les hordes magyares. Piontek, au volant de ma voiture, respirait, lui, la sobriété et le sérieux. Enfin, sous la lumière crue des projecteurs du camp, dans un tonnerre de moteurs et un nuage de poussière, la colonne se mit en branle. J'avais placé Elias et Fischer à l'arrière avec les armes qu'on nous avait distribuées; je montai devant, à côté de Piontek, tandis qu'il démarrait. Le ciel était dégagé, les étoiles brillaient, mais il n'y avait pas de lune; en descendant la route en lacet vers le Danube, je voyais clairement, à mes pieds, l'étendue luisante du fleuve. Le convoi passa sur la rive droite et se dirigea vers Vienne. Nous roulions en file, phares baissés à cause des chasseurs ennemis. Je ne tardai pas à m'endormir. De temps à autre une alerte me réveillait, forçait les véhicules à s'arrêter et à éteindre les phares, mais personne ne sortait de sa voiture, on attendait dans le noir. Il n'y eut pas d'attaque. Dans mon demi-sommeil interrompu je faisais des rêves étranges, vifs et évanescents, qui disparaissaient comme une bulle de savon dès qu'un cahot ou une sirène m'éveillait. Vers trois heures, alors que nous contournions Vienne par le sud, je me secouai tout à fait et bus du café dans une thermos préparée par Fischer. La lune s'était levée, un croissant fluet qui faisait briller les eaux larges du Danube lorsqu'on les apercevait à main gauche. Les alertes nous obligeaient encore à faire halte, une longue ligne de véhicules disparates qu'on pouvait maintenant distinguer dans la lumière lunaire. À l'est, le ciel rosissait, découpant, sur les hauteurs, les crêtes des Petites Carpates. Un de ces arrêts nous trouva au-dessus du Neusiedler See, quelques kilomètres seulement avant la frontière hongroise. Le gros Wisliceny passa à côté de ma voiture et frappa à ma vitre: «Prenez votre rhum et venez». On nous avait délivré quelques mesures de rhum pour la marche, mais je n'y avais pas touché. Je suivis Wisliceny qui de voiture en voiture faisait sortir d'autres officiers. Devant nous, la boule rouge du soleil pesait sur les sommets, le ciel était pâle, un bleu lumineux teinté de jaune, sans un nuage. Lorsque notre groupe arriva au niveau du Schwimwagen d'Eichmann, vers la tête de la colonne, nous l'entourâmes et Wisliceny le fit sortir. Il y avait là les officiers du IV B 4, ainsi que les commandants des compagnies détachées. Wisliceny leva sa flasque, félicita Eichmann, et but à sa santé: Eichmann fêtait ce jour-là son trente-huitième anniversaire. Il hoquetait de plaisir: «Meine Herren, je suis touché, très touché. C'est aujourd'hui mon septième anniversaire en tant qu'officier S S. Je ne peux imaginer de meilleur cadeau que votre compagnie». Il rayonnait, tout rouge, il souriait à tout le monde, buvant à petites gorgées sous les vivats. Le passage de la frontière s'effectua sans incident: au bord de la route, des douaniers ou des soldats de la Honvéd nous regardaient passer, maussades ou indifférents, sans rien manifester. La matinée s'annonçait lumineuse. La colonne fit halte dans un village pour déjeuner de café, de rhum, de pain blanc et de vin hongrois acheté sur place. Puis elle repartit. Nous roulions maintenant beaucoup plus lentement, la route était encombrée de véhicules allemands, camions de troupes et blindés, qu'il fallait suivre au pas sur des kilomètres avant de pouvoir les dépasser. Mais cela ne ressemblait pas à une invasion, tout se passait dans le calme et dans l'ordre, les civils, au bord des routes, s'alignaient pour nous regarder passer, certains nous faisaient même des gestes amicaux.