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Nous arrivâmes à Budapest vers le milieu de l'après-midi et prîmes des quartiers sur la rive droite, derrière le château, sur le Schwabenberg où la SS avait réquisitionné les grands hôtels. Je me retrouvai provisoirement dans une suite à l'Astoria, avec deux lits et trois canapés pour huit hommes. Le lendemain matin, j'allai aux informations. La ville grouillait de personnel allemand, officiers de la Wehrmacht et de la Waffen-SS, diplomates de l'Auswärtiges Amt, fonctionnaires de la police, ingénieurs de TOT, économistes du WVHA, agents de l'Abwehr aux noms souvent changeants. Avec toute cette confusion je ne savais même pas à qui j'étais subordonné, et j'allai voir Geschke, qui m'informa qu'il avait été désigné comme BdS, mais que le Reichsführer avait aussi nommé un HSSPF, l'Obergruppenführer Winkelmann, et que Winkelmann m'expliquerait tout. Or Winkelmann, un policier de carrière un peu gras, aux cheveux coupés en brosse et à la mâchoire saillante, n'avait même pas été informé de mon existence. Il m'expliqua que, malgré les apparences, nous n'avions pas occupé la Hongrie, mais étions venus à l'invitation de Horthy pour conseiller et soutenir les services hongrois: nonobstant la présence d'un HSSPF, d'un BdS, d'un BdO, et de toutes les structures attenantes, nous n'avions aucune fonction executive, et les autorités hongroises gardaient toutes les prérogatives de leur souveraineté. Tout différend sérieux devait être soumis au nouvel ambassadeur, le Dr. Veesenmayer, un S S-Brigadeführer honoraire, ou à ses collègues de l'Auswärtiges Amt. Kaltenbrunner, d'après Winkelmann, se trouvait aussi à Budapest; il était venu dans le wagon spécial de Veesenmayer, raccroché au train de Horthy à son retour de Klessheim, et il négociait avec le lieutenant-général Dôme Sztojay, l'ancien ambassadeur de Hongrie à Berlin, au sujet de la formation d'un nouveau gouvernement (Kâllay, le ministre déchu, s'était réfugié à la légation de Turquie). Je n'avais aucune raison d'aller voir Kaltenbrunner, et je passai plutôt me présenter à la légation allemande: Veesenmayer était occupé, et je fus reçu par son chargé d'affaires, le Legationsrat Feine, qui prit note de ma mission, me suggéra d'attendre que la situation se clarifie, et me recommanda de rester en contact avec eux. C'était une belle pagaille. À l'Astoria, je vis l'Obersturmbannfiihrer Krumey, l'adjoint d'Eichmann. Il avait déjà tenu une réunion avec les dirigeants de la communauté juive et en était sorti très satisfait «Ils sont venus avec des valises, m'expliqua-t-il avec un bon gros rire. Mais je les ai rassurés et je leur ai dit que personne n'allait être arrêté. Ils étaient terrifiés par l'hystérie d'extrême droite. On leur a promis que s'ils coopéraient il ne se passerait rien, ça les a calmés». Il rit encore. «Ils doivent penser qu'on va les protéger des Hongrois». Les Juifs devaient former un conseil; pour ne pas les effrayer – le terme Judenrat, répandu en Pologne, était assez connu ici pour provoquer une certaine angoisse – il serait désigné Zentralrat. Dans les jours suivants, alors que les membres du nouveau conseil apportaient au Sondereinsatzkommando des matelas et des couvertures – j'en réquisitionnai plusieurs pour notre suite -, puis, au fil des demandes, des machines à écrire, des miroirs, de l'eau de Cologne, de la lingerie féminine, et quelques très jolis petits tableaux de Watteau ou à tout le moins de son école, j'eus avec eux, notamment avec le président de la Communauté juive, le Dr. Samuel Stern, une série de consultations afin de me faire une idée des ressources disponibles. Il y avait des Juifs, hommes et femmes, employés dans les usines d'armement hongroises, et Stem put me fournir des chiffres approximatifs. Mais un problème majeur apparut immédiatement: tous les hommes juifs valides, sans emploi essentiel et en âge de travailler, étaient mobilisés depuis plusieurs années dans la Honvéd pour servir dans des bataillons de travail, à l'arrière. Et c'était vrai, je m'en souvenais, lorsque nous étions entrés à Jitomir encore tenue par les Hongrois, j'avais entendu parler de ces bataillons juifs, cela mettait hors d'eux mes collègues du Sk 4a. «Ces bataillons ne dépendent en aucune façon de nous, m'expliquait Stern. Voyez ça avec le gouvernement». Quelques jours après la formation du gouvernement de Sztojay, le nouveau cabinet, en une seule session législative de onze heures, promulguait une série de lois antijuives que la police hongroise commençait à appliquer sur-le-champ. Je voyais peu Eichmann: il était toujours fourré avec des officiels, ou bien il rendait visite aux Juifs, s'intéressait, d'après Krumey, à leur culture, se faisait montrer leur bibliothèque, leur musée, leurs synagogues. À la fin du mois il parla au Zentralrat lui-même. Tout son SEk venait de déménager à l'hôtel Majestic, j'étais resté à VAstoria, où j'avais pu obtenir deux chambres de plus pour installer des bureaux. Je ne fus pas invité à la réunion mais je le vis après: il avait l'air très content de lui, et m'assura que les Juifs allaient coopérer et se soumettre aux exigences allemandes. Nous discutâmes de la question des travailleurs; les nouvelles lois allaient permettre aux Hongrois d'augmenter les bataillons de travail civils – tous les fonctionnaires, journalistes, notaires, avocats, comptables juifs qui allaient perdre leurs emplois pourraient être mobilisés, et cela faisait ricaner Eichmann: «Imaginez, mon cher Obersturmbannführer, des avocats juifs creusant des fossés antichars!» -mais nous n'avions aucune idée de ce qu'ils accepteraient de nous donner; Eichmann, comme moi, craignait qu'ils ne cherchent à garder pour eux le meilleur. Mais Eichmann s'était trouvé un allié, un fonctionnaire du comté de Budapest, le Dr. Läszlo Endre, un antisémite forcené qu'il espérait faire nommer au ministère de l'Intérieur. «Il faut éviter de répéter l'erreur du Danemark, voyez-vous, m'expliquait-il, la tête appuyée sur sa grande main veineuse, en mordillant son petit doigt. Il faut que les Hongrois fassent tout eux-mêmes, qu'ils nous offrent leurs Juifs sur un plateau». Déjà, le SEk, avec la polic e hongroise et les forces du BdS, arrêtait des Juifs qui violaient les nouvelles règles; un camp de transit, gardé par la gendarmerie hongroise, avait été mis en place à Kistarcsa, près de la ville, on y avait déjà interné plus de trois mille Juifs. De mon côté, je ne restais pas inactif: par l'intermédiaire de la légation, j'avais pris contact avec les ministères de l'Industrie et de l'Agriculture pour sonder leurs vues; et j'étudiais les nouvelles législations en compagnie de Herr von Adamovic, l'expert de la légation, un homme affable, intelligent, mais presque paralysé par la sciatique et l'arthrite. Entre-temps, je restais en contact avec mon bureau de Berlin. Speer, qui par coïncidence fêtait son anniversaire le même jour que Eichmann, avait quitté Hohenlychen pour passer sa convalescence à Merano, en Italie; je lui avais fait envoyer un télégramme de félicitations et des fleurs, mais n'avais reçu aucune réponse. J'avais aussi été invité à assister à une conférence en Silésie sur la question juive, dirigée par le Dr. Franz Six, mon tout premier chef de département au SD. Il travaillait maintenant à l'Auswärtiges Amt, mais de temps en temps prêtait encore main-forte au RSHA. Thomas aussi avait été invité, ainsi qu'Eichmann et quelques-uns de ses spécialistes. Je m'arrangeai pour voyager avec eux. Notre groupe partit en train, passant par Pressbourg, puis changeant à Breslau pour Hirschberg; la conférence se tenait à Krummhübel, une station de ski connue des Sudètes silésiennes, maintenant en grande partie occupée par des bureaux du A A, dont celui de Six, évacués de Berlin à cause des bombardements. On nous casa dans une Gasthaus bondée; les nouvelles baraques construites par l'A A n'étaient pas encore prêtes. Je retrouvai avec plaisir Thomas, arrivé un peu avant nous, qui profitait de l'occasion pour skier en compagnie de jeunes et belles secrétaires ou assistantes, dont une d'origine russe qu'il me présenta, et qui toutes paraissaient avoir bien peu de travail. Eichmann, lui, retrouvait des collègues de toute l'Europe et se pavanait. La conférence débuta le lendemain de notre arrivée. Six ouvrait les débats avec un discours sur «Les tâches et les buts des opérations antijuives à l'étranger». Il nous parla de la structure politique du Judaïsme mondial, affirmant que la Juiverie en Europe a fini de jouer son rôle politique et biologique. Il fit aussi une digression intéressante sur le sionisme, encore mal connu à cet époque dans nos cercles; pour Six, la question du retour des Juifs restants en Palestine devait être subordonnée à la question arabe, qui prendrait de l'importance après la guerre, surtout si les Britanniques se retiraient d'une partie de leur Empire. Son intervention fut suivie par celle du spécialiste de l'Auswärtiges Amt, un certain von Thadden, qui exposa le point de vue de son ministère sur «La situation politique des Juifs en Europe et la situation par rapport aux mesures executives antijuives». Thomas parla des problèmes de sécurité soulevés par les révoltes juives de l'année précédente. D'autres spécialistes ou conseillers exposèrent la situation actuelle dans les pays où ils étaient en poste. Mais le clou de la journée fut le discours d'Eichmann. L'Einsatz hongroise semblait l'avoir inspiré et il nous peignit presque un tableau de l'ensemble des opérations antijuives telles qu'elles s'étaient déroulées depuis le début. Il passa rapidement en revue l'échec de la ghettoïsation et critiqua l'inefficacité et la confusion des opérations mobiles: «Quels que soient les succès enregistrés, elles restent sporadiques, elles permettent à trop de Juifs de s'enfuir, de gagner les bois pour venir grossir les rangs des partisans, et elles sapent le moral des hommes». Le succès, dans les pays étrangers, dépendait de deux facteurs: la mobilisation des autorités locales et la coopération, voire la collaboration des dirigeants communautaires juifs. «Pour ce qui se passe lorsque nous essayons d'arrêter les Juifs nous-mêmes, dans des pays où nous disposons de ressources insuffisantes, il suffît de regarder l'exemple du Danemark, un échec total, du sud de la France, où nous avons obtenu des résultats très mitigés, même après notre occupation de l'ancienne zone italienne, et de l'Italie, où la population et l'Église cachent des milliers de Juifs que nous ne pouvons trouver… Quant aux Judenräte, ils permettent une économie considérable de personnel, et ils attèlent les Juifs eux-mêmes à la tâche de leur destruction. Bien sûr, ces Juifs ont leurs propres buts, leurs propres rêves. Mais les rêves des Juifs nous servent aussi. Ils rêvent de corruption grandiose, ils nous offrent leur argent, leurs biens. Nous prenons cet argent et ces biens et nous poursuivons notre tâche. Ils rêvent des besoins économiques de la Wehrmacht, de la protection fournie par les certificats de travail, et nous, nous utilisons ces rêves pour pourvoir nos usines d'armement, pour qu'on nous offre la main-d'œuvre nécessaire à la construction de nos complexes souterrains, et pour nous faire livrer aussi les faibles et les vieux, les bouches inutiles. Mais comprenez aussi ceci: l'élimination des cent mille premiers Juifs est bien plus facile que celle des cinq mille derniers. Regardez ce qui s'est passé à Varsovie, ou lors des autres révoltes dont nous a entretenus le Standartenführer Hauser. Lorsque le Reichsführer m'a envoyé le rapport sur les combats de Varsovie, il a noté qu'il ne parvenait pas à croire que des Juifs dans un ghetto puissent se battre ainsi. Pourtant, notre regretté Chef, l'Obergruppenführer Heydrich, l'avait compris bien longtemps auparavant. Il savait que les Juifs les plus forts, les plus costauds, les plus rusés, les plus malins échapperaient à toutes les sélections et seraient les plus difficiles à détruire. Or, ce sont précisément eux qui forment le réservoir vital à partir duquel le Judaïsme pourrait se reconstituer, la cellule bactérielle de la régénération juive, comme disait feu l'Obergruppenführer. Notre combat prolonge celui de Koch et de Pasteur, il faut aller jusqu'au bout»… Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles. Eichmann y croyait-il réellement? C'était la première fois que je l'entendais parler ainsi, et j'avais l'impression qu'il s'était emballé, laissé emporter par son nouveau rôle, que le jeu lui plaisait tellement qu'il finissait par se confondre avec lui. Pourtant, ses commentaires pratiques étaient loin d'être idiots, on voyait bien qu'il avait attentivement analysé toutes les expériences passées pour en tirer les leçons essentielles. Au dîner – Six, par politesse et en souvenir du passé, m'avait invité avec Thomas à un petit souper privé – je commentai favorablement son discours- Mais Six, que ne quittait jamais son air maussade et déprimé, le jugeait bien plus négativement: «Aucun intérêt intellectuel. C'est un homme relativement simple, sans dons particuliers. Bien sûr, il a de l'allure, et des capacités dans les limites de sa spécialisation». – «Justement, dis-je, c'est un bon officier, motivé et talentueux à sa manière. À mon avis, il pourra encore aller loin». – «Ça m'étonnerait, intervint sèchement Thomas. Il est trop têtu. C'est un bouledogue, un exécutant doué. Mais il n'a aucune imagination. Il est incapable de réagir aux événements extérieurs à son champ, d'évoluer. Il a construit sa carrière sur les Juifs, sur la destruction des Juifs, et pour ça il est très fort. Mais une fois qu'on en aura fini avec les Juifs – ou bien si le vent tourne, si la destruction des Juifs se révèle ne plus être à l'ordre du jour – alors il ne saura pas s'adapter, il sera perdu». Le lendemain, la conférence continuait avec des intervenants mineurs. Eichmann ne resta pas, il avait à faire: «Je dois aller inspecter Auschwitz puis retourner à Budapest. Ça bouge, là-bas». Je partis à mon tour le 5 avril. En Hongrie, j'appris que le Führer venait de donner son accord pour l'utilisation des ouvriers juifs sur le territoire du Reich: l'ambiguïté levée, les hommes de Speer et du Jägerstab venaient me voir à tout moment pour demander quand on pourrait leur envoyer les premiers lots. Je leur disais de prendre patience, l'opération n'était pas encore au point. Eichmann rentra furieux d'Auschwitz, fulminant contre les Kommandanten: «Des abrutis, des incapables. Rien n'est prêt pour la réception». Le 9 avril… ah, mais à quoi bon narrer jour par jour tous ces détails? Cela m'épuise, et puis cela m'ennuie, et vous aussi sans doute. Combien de pages ai-je déjà alignées sur ces péripéties bureaucratiques sans intérêt? Continuer comme cela, non, je ne le peux plus: la plume m'en tombe des doigts, le stylo plutôt. Je pourrais peut être y revenir un autre jour; mais à quoi bon reprendre cette sordide histoire de Hongrie? Elle est amplement documentée dans les livres, par des historiens qui ont une vue d'ensemble bien plus cohérente que la mienne. Je n'y ai joué, après tout, qu'un rôle mineur. Si j'ai pu croiser certains des participants, je n'ai pas grand-chose à ajouter à leurs propres souvenirs. Les grandes intrigues qui ont suivi, et surtout ces négociations entre Eichmann, Becher, et les Juifs, toutes les histoires de rachat de Juifs en échange d'argent, de camions, tout ça, oui, j'étais plus ou moins au courant, j'en discutais, j'ai même rencontré certains des Juifs impliqués, et Becher aussi, un homme troublant, venu en Hongrie acheter des chevaux pour la Waffen-SS et qui avait rapidement récupéré, pour le compte du Reichsführer, la plus grosse usine d'armement du pays, les Manfred-Weiss Werke, sans prévenir personne, ni Veesenmayer, ni Winkelmann, ni moi, et à qui le Reichsführer avait ensuite confié des tâches qui soit doublaient, soit contredisaient les m