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in à cause des bombardements. On nous casa dans une Gasthaus bondée; les nouvelles baraques construites par l'A A n'étaient pas encore prêtes. Je retrouvai avec plaisir Thomas, arrivé un peu avant nous, qui profitait de l'occasion pour skier en compagnie de jeunes et belles secrétaires ou assistantes, dont une d'origine russe qu'il me présenta, et qui toutes paraissaient avoir bien peu de travail. Eichmann, lui, retrouvait des collègues de toute l'Europe et se pavanait. La conférence débuta le lendemain de notre arrivée. Six ouvrait les débats avec un discours sur «Les tâches et les buts des opérations antijuives à l'étranger». Il nous parla de la structure politique du Judaïsme mondial, affirmant que la Juiverie en Europe a fini de jouer son rôle politique et biologique. Il fit aussi une digression intéressante sur le sionisme, encore mal connu à cet époque dans nos cercles; pour Six, la question du retour des Juifs restants en Palestine devait être subordonnée à la question arabe, qui prendrait de l'importance après la guerre, surtout si les Britanniques se retiraient d'une partie de leur Empire. Son intervention fut suivie par celle du spécialiste de l'Auswärtiges Amt, un certain von Thadden, qui exposa le point de vue de son ministère sur «La situation politique des Juifs en Europe et la situation par rapport aux mesures executives antijuives». Thomas parla des problèmes de sécurité soulevés par les révoltes juives de l'année précédente. D'autres spécialistes ou conseillers exposèrent la situation actuelle dans les pays où ils étaient en poste. Mais le clou de la journée fut le discours d'Eichmann. L'Einsatz hongroise semblait l'avoir inspiré et il nous peignit presque un tableau de l'ensemble des opérations antijuives telles qu'elles s'étaient déroulées depuis le début. Il passa rapidement en revue l'échec de la ghettoïsation et critiqua l'inefficacité et la confusion des opérations mobiles: «Quels que soient les succès enregistrés, elles restent sporadiques, elles permettent à trop de Juifs de s'enfuir, de gagner les bois pour venir grossir les rangs des partisans, et elles sapent le moral des hommes». Le succès, dans les pays étrangers, dépendait de deux facteurs: la mobilisation des autorités locales et la coopération, voire la collaboration des dirigeants communautaires juifs. «Pour ce qui se passe lorsque nous essayons d'arrêter les Juifs nous-mêmes, dans des pays où nous disposons de ressources insuffisantes, il suffît de regarder l'exemple du Danemark, un échec total, du sud de la France, où nous avons obtenu des résultats très mitigés, même après notre occupation de l'ancienne zone italienne, et de l'Italie, où la population et l'Église cachent des milliers de Juifs que nous ne pouvons trouver… Quant aux Judenräte, ils permettent une économie considérable de personnel, et ils attèlent les Juifs eux-mêmes à la tâche de leur destruction. Bien sûr, ces Juifs ont leurs propres buts, leurs propres rêves. Mais les rêves des Juifs nous servent aussi. Ils rêvent de corruption grandiose, ils nous offrent leur argent, leurs biens. Nous prenons cet argent et ces biens et nous poursuivons notre tâche. Ils rêvent des besoins économiques de la Wehrmacht, de la protection fournie par les certificats de travail, et nous, nous utilisons ces rêves pour pourvoir nos usines d'armement, pour qu'on nous offre la main-d'œuvre nécessaire à la construction de nos complexes souterrains, et pour nous faire livrer aussi les faibles et les vieux, les bouches inutiles. Mais comprenez aussi ceci: l'élimination des cent mille premiers Juifs est bien plus facile que celle des cinq mille derniers. Regardez ce qui s'est passé à Varsovie, ou lors des autres révoltes dont nous a entretenus le Standartenführer Hauser. Lorsque le Reichsführer m'a envoyé le rapport sur les combats de Varsovie, il a noté qu'il ne parvenait pas à croire que des Juifs dans un ghetto puissent se battre ainsi. Pourtant, notre regretté Chef, l'Obergruppenführer Heydrich, l'avait compris bien longtemps auparavant. Il savait que les Juifs les plus forts, les plus costauds, les plus rusés, les plus malins échapperaient à toutes les sélections et seraient les plus difficiles à détruire. Or, ce sont précisément eux qui forment le réservoir vital à partir duquel le Judaïsme pourrait se reconstituer, la cellule bactérielle de la régénération juive, comme disait feu l'Obergruppenführer. Notre combat prolonge celui de Koch et de Pasteur, il faut aller jusqu'au bout»… Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles. Eichmann y croyait-il réellement? C'était la première fois que je l'entendais parler ainsi, et j'avais l'impression qu'il s'était emballé, laissé emporter par son nouveau rôle, que le jeu lui plaisait tellement qu'il finissait par se confondre avec lui. Pourtant, ses commentaires pratiques étaient loin d'être idiots, on voyait bien qu'il avait attentivement analysé toutes les expériences passées pour en tirer les leçons essentielles. Au dîner – Six, par politesse et en souvenir du passé, m'avait invité avec Thomas à un petit souper privé – je commentai favorablement son discours- Mais Six, que ne quittait jamais son air maussade et déprimé, le jugeait bien plus négativement: «Aucun intérêt intellectuel. C'est un homme relativement simple, sans dons particuliers. Bien sûr, il a de l'allure, et des capacités dans les limites de sa spécialisation». – «Justement, dis-je, c'est un bon officier, motivé et talentueux à sa manière. À mon avis, il pourra encore aller loin». – «Ça m'étonnerait, intervint sèchement Thomas. Il est trop têtu. C'est un bouledogue, un exécutant doué. Mais il n'a aucune imagination. Il est incapable de réagir aux événements extérieurs à son champ, d'évoluer. Il a construit sa carrière sur les Juifs, sur la destruction des Juifs, et pour ça il est très fort. Mais une fois qu'on en aura fini avec les Juifs – ou bien si le vent tourne, si la destruction des Juifs se révèle ne plus être à l'ordre du jour – alors il ne saura pas s'adapter, il sera perdu». Le lendemain, la conférence continuait avec des intervenants mineurs. Eichmann ne resta pas, il avait à faire: «Je dois aller inspecter Auschwitz puis retourner à Budapest. Ça bouge, là-bas». Je partis à mon tour le 5 avril. En Hongrie, j'appris que le Führer venait de donner son accord pour l'utilisation des ouvriers juifs sur le territoire du Reich: l'ambiguïté levée, les hommes de Speer et du Jägerstab venaient me voir à tout moment pour demander quand on pourrait leur envoyer les premiers lots. Je leur disais de prendre patience, l'opération n'était pas encore au point. Eichmann rentra furieux d'Auschwitz, fulminant contre les Kommandanten: «Des abrutis, des incapables. Rien n'est prêt pour la réception». Le 9 avril… ah, mais à quoi bon narrer jour par jour tous ces détails? Cela m'épuise, et puis cela m'ennuie, et vous aussi sans doute. Combien de pages ai-je déjà alignées sur ces péripéties bureaucratiques sans intérêt? Continuer comme cela, non, je ne le peux plus: la plume m'en tombe des doigts, le stylo plutôt. Je pourrais peut être y revenir un autre jour; mais à quoi bon reprendre cette sordide histoire de Hongrie? Elle est amplement documentée dans les livres, par des historiens qui ont une vue d'ensemble bien plus cohérente que la mienne. Je n'y ai joué, après tout, qu'un rôle mineur. Si j'ai pu croiser certains des participants, je n'ai pas grand-chose à ajouter à leurs propres souvenirs. Les grandes intrigues qui ont suivi, et surtout ces négociations entre Eichmann, Becher, et les Juifs, toutes les histoires de rachat de Juifs en échange d'argent, de camions, tout ça, oui, j'étais plus ou moins au courant, j'en discutais, j'ai même rencontré certains des Juifs impliqués, et Becher aussi, un homme troublant, venu en Hongrie acheter des chevaux pour la Waffen-SS et qui avait rapidement récupéré, pour le compte du Reichsführer, la plus grosse usine d'armement du pays, les Manfred-Weiss Werke, sans prévenir personne, ni Veesenmayer, ni Winkelmann, ni moi, et à qui le Reichsführer avait ensuite confié des tâches qui soit doublaient, soit contredisaient les miennes et celles d'Eichmann aussi, ce qui, je finis bien par le comprendre, était une méthode typique du Reichsführer, mais sur le terrain ne servait qu'à semer la zizanie et la confusion, personne ne coordonnait rien, Winkelmann n'avait aucune influence sur Eichmann ni sur Becher, qui ne l'informaient de rien, et je dois avouer que je ne me comportais guère mieux qu'eux, je négociais avec les Hongrois sans que Winkelmann le sache, avec le ministère de la Défense surtout, où j'avais pris des contacts par le General Greiffenberg, l'attaché militaire de Veesenmayer, pour voir si la Honvéd ne pouvait pas aussi nous détacher ses bataillons de travail juifs, même avec des garanties particulières d'un régime spécial, ce que bien sûr la Honvéd refusa catégoriquement, ne nous laissant plus, comme ouvriers potentiels, que les civils embrigadés au début du mois, ceux qu'on pourrait retirer des usines, et leurs familles, bref, un potentiel humain de peu de valeur, ce qui est une des causes de ce fait que je dus finir par considérer cette mission comme un four total, mais pas la seule cause, j'en parlerai encore, et je parlerai même peut-être un peu des négociations avec les Juifs, car cela aussi en fin de compte toucha plus ou moins à mes attributions, ou, pour être plus précis, je me servis, non, tentai de me servir de ces négociations pour faire avancer mes propres objectifs, avec peu de succès je le reconnais volontiers, pour tout un ensemble de raisons, pas juste celle déjà mentionnée, il y avait aussi l'attitude d'Eichmann, qui devenait de plus en plus difficile, Becher aussi, le WVHA, la gendarmerie hongroise, tout le monde s'y mettait, voyez-vous – quoi qu'il en soit ce que je voudrais dire plus exactement, c'est que si l'on souhaite analyser les raisons pour lesquelles l'opération hongroise donna de si piètres résultats pour l'Arbeitseinsatz, mon souci primordial après tout, il faut prendre en compte tous ces gens et toutes ces institutions, qui jouaient chacun son rôle, mais aussi se rejetaient entre eux le blâme, et l'on me blâmait moi aussi, ça, personne ne s'en privait, vous pouvez le croire, bref, c'était un foutoir, une véritable pagaille, qui a fait qu'en fin de compte la plupart des Juifs déportés sont morts, tout de suite je veux dire, gazés avant même d'avoir pu être mis au travail, car très peu de ceux qui arrivaient à Auschwitz étaient aptes, des pertes considérables, 70 % peut-être, personne n'en est trop sûr, et à cause desquelles on a cru après la guerre, et c'est compréhensible, que c'était le but même de l'opération, tuer tous ces Juifs, ces femmes, ces vieillards, ces enfants poupins et en bonne santé, et ainsi l'on ne comprenait pas pourquoi les Allemands, alors qu'ils perdaient la guerre (mais le spectre de la défaite n'était peut-être pas aussi net, à l'époque, du point de vue allemand du moins), s'obstinaient encore à massacrer des Juifs, à mobiliser des ressources considérables, en hommes et en trains, surtout, pour exterminer des femmes et des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on a attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un délire de meurtre bien éloigné de la pensée de la plupart des participants, car en fait, pour moi comme pour tant d'autres fonctionnaires et spécialistes, les enjeux étaient fondamentaux, cruciaux, trouver de la main-d'œuvre pour nos usines, quelques centaines de milliers de travailleurs qui nous permettraient peut-être de renverser le cours des choses, on voulait des Juifs non pas morts mais bien vivants, valides, mâles de préférence, or les Hongrois voulaient garder les mâles ou au moins une bonne part d'entre eux, et donc c'était déjà mal parti, et ensuite il y avait les conditions de transport, déplorables, et Dieu sait combien je me suis disputé avec Eichmann à ce sujet, qui me répondait chaque fois la même chose, «Ça n'est pas ma responsabilité, c'est la gendarmerie hongroise qui charge et approvisionne les trains, pas nous», et puis il y avait aussi l'entêtement de Höss, à Auschwitz, parce qu'entre-temps, peut-être suite au rapport d'Eichmann, Höss était revenu comme Standortälteste à la place de Liebehenschel qu'on avait envoyé au placard à Lublin, il y avait donc cette incapacité obstinée de Höss à changer de méthode, mais cela j'en parlerai peut-être plus loin et plus en détail, bref, peu d'entre nous souhaitions délibérément ce qui est arrivé, et pourtant, direz-vous, c'est arrivé, c'est vrai, et c'est vrai aussi qu'on envoyait tous ces Juifs à Auschwitz, pas seulement ceux qui pouvaient travailler, mais tous, en sachant donc pertinemment que les vieux et les enfants seraient gazés, donc on en revient à la question initiale, pourquoi cette obstination à vider la Hongrie de ses Juifs, vu les conditions de la guerre et tout ça, et là, bien sûr, je ne peux avancer que des hypothèses, car ce n'était pas mon objectif personnel, ou plutôt, je manque de précision ici, je sais pourquoi on voulait déporter (à l'époque on disait évacuer) tous les Juifs de Hongrie et tuer les inaptes au travail tout de suite, ça c'était parce que nos autorités, le Führer, le Reichsführer, avaient décidé de tuer tous les Juifs d'Europe, cela est clair, on le savait, comme on savait que même ceux qui seraient mis au travail devaient mourir tôt ou tard, et le pourquoi de tout ça, c'est une question dont j'ai déjà beaucoup parlé et à laquelle je n'ai toujours pas de réponse, les gens, à cette époque, croyaient toutes sortes de choses sur les Juifs, théorie des bacilles comme le Reichsführer et Heydrich, théorie citée à la conférence de Krummhübel par Eichmann mais pour qui à mon avis ce devait être une vue de l'esprit, thèse des soulèvements juifs, espionnage et cinquième colonne au profit des ennemis qui se rapprochaient, thèse qui hantait une bonne partie du RSHA et préoccupait même mon ami Thomas, peur aussi de l'omnipotence juive, à laquelle certains croyaient encore dur comme fer, ce qui donnait d'ailleurs lieu à des quiproquos comiques, comme au début d'avril à Budapest, lorsqu'il fallut faire déménager de nombreux Juifs pour vider leurs appartements, et que la SP demandait la création d'un ghetto, ce que les Hongrois refusèrent car ils avaient peur que les Alliés bombardent autour de ce ghetto et l'épargnent (les Américains avaient déjà frappé Budapest tandis que je me trouvais à Krummhübel), et alors les Hongrois dispersèrent les Juifs près des cibles stratégiques, militaires et industrielles, ce qui inquiéta fort certains de nos responsables, car alors si les Américains bombardaient néanmoins ces cibles, cela prouverait que le Judaïsme mondial n'était pas si puissant qu'on le pensait, et je dois ajouter, pour être juste, que les Américains ont effectivement bombardé ces cibles, tuant au passage beaucoup de civils juifs, mais moi cela faisait longtemps que je ne croyais plus en l'omnipotence du Judaïsme mondial, sinon pourquoi tous les pays auraient-ils refusé de prendre les Juifs, en 1937, 38, 39, lorsqu'on ne voulait qu'une chose, qu'ils quittent l'Allemagne, seule solution raisonnable au fond? Ce que je veux dire, revenant à la question que je posais, car je m'en suis un peu éloigné, c'est que même si, objectivement, le but final ne fait pas de doute, ce n'est pas en vue de ce but que travaillaient la plupart des intervenants, ce n'est pas cela qui les motivait et donc les poussait à travailler avec tant d'énergie et d'acharnement, c'était toute une gamme de motivations, et même Eichmann, j'en suis convaincu, il avait une attitude très dure mais au fond ça lui était égal qu'on tue les Juifs ou non, tout ce qui comptait, pour lui, c'était de montrer ce qu'il pouvait faire, de se mettre en valeur, et aussi d'utiliser les capacités qu'il avait développées, le reste, il s'en foutait, autant de l'industrie que des chambres à gaz d'ailleurs, la seule chose dont il ne se foutait pas, c'était qu'on se foute de lui, et c'est pour cela qu'il rechignait tant aux négociations avec les Juifs, mais j'y reviendrai, c'est intéressant quand même, et pour les autres c'est pareil, chacun avait ses raisons, l'appareil hongrois qui nous aidait voulait voir les Juifs quitter la Hongrie mais se f