iennes et celles d'Eichmann aussi, ce qui, je finis bien par le comprendre, était une méthode typique du Reichsführer, mais sur le terrain ne servait qu'à semer la zizanie et la confusion, personne ne coordonnait rien, Winkelmann n'avait aucune influence sur Eichmann ni sur Becher, qui ne l'informaient de rien, et je dois avouer que je ne me comportais guère mieux qu'eux, je négociais avec les Hongrois sans que Winkelmann le sache, avec le ministère de la Défense surtout, où j'avais pris des contacts par le General Greiffenberg, l'attaché militaire de Veesenmayer, pour voir si la Honvéd ne pouvait pas aussi nous détacher ses bataillons de travail juifs, même avec des garanties particulières d'un régime spécial, ce que bien sûr la Honvéd refusa catégoriquement, ne nous laissant plus, comme ouvriers potentiels, que les civils embrigadés au début du mois, ceux qu'on pourrait retirer des usines, et leurs familles, bref, un potentiel humain de peu de valeur, ce qui est une des causes de ce fait que je dus finir par considérer cette mission comme un four total, mais pas la seule cause, j'en parlerai encore, et je parlerai même peut-être un peu des négociations avec les Juifs, car cela aussi en fin de compte toucha plus ou moins à mes attributions, ou, pour être plus précis, je me servis, non, tentai de me servir de ces négociations pour faire avancer mes propres objectifs, avec peu de succès je le reconnais volontiers, pour tout un ensemble de raisons, pas juste celle déjà mentionnée, il y avait aussi l'attitude d'Eichmann, qui devenait de plus en plus difficile, Becher aussi, le WVHA, la gendarmerie hongroise, tout le monde s'y mettait, voyez-vous – quoi qu'il en soit ce que je voudrais dire plus exactement, c'est que si l'on souhaite analyser les raisons pour lesquelles l'opération hongroise donna de si piètres résultats pour l'Arbeitseinsatz, mon souci primordial après tout, il faut prendre en compte tous ces gens et toutes ces institutions, qui jouaient chacun son rôle, mais aussi se rejetaient entre eux le blâme, et l'on me blâmait moi aussi, ça, personne ne s'en privait, vous pouvez le croire, bref, c'était un foutoir, une véritable pagaille, qui a fait qu'en fin de compte la plupart des Juifs déportés sont morts, tout de suite je veux dire, gazés avant même d'avoir pu être mis au travail, car très peu de ceux qui arrivaient à Auschwitz étaient aptes, des pertes considérables, 70 % peut-être, personne n'en est trop sûr, et à cause desquelles on a cru après la guerre, et c'est compréhensible, que c'était le but même de l'opération, tuer tous ces Juifs, ces femmes, ces vieillards, ces enfants poupins et en bonne santé, et ainsi l'on ne comprenait pas pourquoi les Allemands, alors qu'ils perdaient la guerre (mais le spectre de la défaite n'était peut-être pas aussi net, à l'époque, du point de vue allemand du moins), s'obstinaient encore à massacrer des Juifs, à mobiliser des ressources considérables, en hommes et en trains, surtout, pour exterminer des femmes et des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on a attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un délire de meurtre bien éloigné de la pensée de la plupart des participants, car en fait, pour moi comme pour tant d'autres fonctionnaires et spécialistes, les enjeux étaient fondamentaux, cruciaux, trouver de la main-d'œuvre pour nos usines, quelques centaines de milliers de travailleurs qui nous permettraient peut-être de renverser le cours des choses, on voulait des Juifs non pas morts mais bien vivants, valides, mâles de préférence, or les Hongrois voulaient garder les mâles ou au moins une bonne part d'entre eux, et donc c'était déjà mal parti, et ensuite il y avait les conditions de transport, déplorables, et Dieu sait combien je me suis disputé avec Eichmann à ce sujet, qui me répondait chaque fois la même chose, «Ça n'est pas ma responsabilité, c'est la gendarmerie hongroise qui charge et approvisionne les trains, pas nous», et puis il y avait aussi l'entêtement de Höss, à Auschwitz, parce qu'entre-temps, peut-être suite au rapport d'Eichmann, Höss était revenu comme Standortälteste à la place de Liebehenschel qu'on avait envoyé au placard à Lublin, il y avait donc cette incapacité obstinée de Höss à changer de méthode, mais cela j'en parlerai peut-être plus loin et plus en détail, bref, peu d'entre nous souhaitions délibérément ce qui est arrivé, et pourtant, direz-vous, c'est arrivé, c'est vrai, et c'est vrai aussi qu'on envoyait tous ces Juifs à Auschwitz, pas seulement ceux qui pouvaient travailler, mais tous, en sachant donc pertinemment que les vieux et les enfants seraient gazés, donc on en revient à la question initiale, pourquoi cette obstination à vider la Hongrie de ses Juifs, vu les conditions de la guerre et tout ça, et là, bien sûr, je ne peux avancer que des hypothèses, car ce n'était pas mon objectif personnel, ou plutôt, je manque de précision ici, je sais pourquoi on voulait déporter (à l'époque on disait évacuer) tous les Juifs de Hongrie et tuer les inaptes au travail tout de suite, ça c'était parce que nos autorités, le Führer, le Reichsführer, avaient décidé de tuer tous les Juifs d'Europe, cela est clair, on le savait, comme on savait que même ceux qui seraient mis au travail devaient mourir tôt ou tard, et le pourquoi de tout ça, c'est une question dont j'ai déjà beaucoup parlé et à laquelle je n'ai toujours pas de réponse, les gens, à cette époque, croyaient toutes sortes de choses sur les Juifs, théorie des bacilles comme le Reichsführer et Heydrich, théorie citée à la conférence de Krummhübel par Eichmann mais pour qui à mon avis ce devait être une vue de l'esprit, thèse des soulèvements juifs, espionnage et cinquième colonne au profit des ennemis qui se rapprochaient, thèse qui hantait une bonne partie du RSHA et préoccupait même mon ami Thomas, peur aussi de l'omnipotence juive, à laquelle certains croyaient encore dur comme fer, ce qui donnait d'ailleurs lieu à des quiproquos comiques, comme au début d'avril à Budapest, lorsqu'il fallut faire déménager de nombreux Juifs pour vider leurs appartements, et que la SP demandait la création d'un ghetto, ce que les Hongrois refusèrent car ils avaient peur que les Alliés bombardent autour de ce ghetto et l'épargnent (les Américains avaient déjà frappé Budapest tandis que je me trouvais à Krummhübel), et alors les Hongrois dispersèrent les Juifs près des cibles stratégiques, militaires et industrielles, ce qui inquiéta fort certains de nos responsables, car alors si les Américains bombardaient néanmoins ces cibles, cela prouverait que le Judaïsme mondial n'était pas si puissant qu'on le pensait, et je dois ajouter, pour être juste, que les Américains ont effectivement bombardé ces cibles, tuant au passage beaucoup de civils juifs, mais moi cela faisait longtemps que je ne croyais plus en l'omnipotence du Judaïsme mondial, sinon pourquoi tous les pays auraient-ils refusé de prendre les Juifs, en 1937, 38, 39, lorsqu'on ne voulait qu'une chose, qu'ils quittent l'Allemagne, seule solution raisonnable au fond? Ce que je veux dire, revenant à la question que je posais, car je m'en suis un peu éloigné, c'est que même si, objectivement, le but final ne fait pas de doute, ce n'est pas en vue de ce but que travaillaient la plupart des intervenants, ce n'est pas cela qui les motivait et donc les poussait à travailler avec tant d'énergie et d'acharnement, c'était toute une gamme de motivations, et même Eichmann, j'en suis convaincu, il avait une attitude très dure mais au fond ça lui était égal qu'on tue les Juifs ou non, tout ce qui comptait, pour lui, c'était de montrer ce qu'il pouvait faire, de se mettre en valeur, et aussi d'utiliser les capacités qu'il avait développées, le reste, il s'en foutait, autant de l'industrie que des chambres à gaz d'ailleurs, la seule chose dont il ne se foutait pas, c'était qu'on se foute de lui, et c'est pour cela qu'il rechignait tant aux négociations avec les Juifs, mais j'y reviendrai, c'est intéressant quand même, et pour les autres c'est pareil, chacun avait ses raisons, l'appareil hongrois qui nous aidait voulait voir les Juifs quitter la Hongrie mais se foutait de ce qui leur arriverait, et Speer et Kammler et le Jägerstab voulaient des travailleurs et poussaient avec acharnement la S S à leur en livrer, mais se foutaient de ce qui arrivait à ceux qui ne pouvaient pas travailler, et puis il y avait encore toutes sortes de motivations pratiques, par exemple, moi, je me concentrais uniquement sur l'Arbeitseinsatz, mais c'était loin d'être le seul enjeu économique, comme je l'appris en rencontrant un expert de notre ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, un jeune homme très intelligent, passionné par son travail, qui m'expliqua un soir, dans un vieux café de Budapest, l'aspect alimentaire de la question, qui était qu'avec la perte de l'Ukraine l'Allemagne devait faire face à un grave déficit en approvisionnement, surtout en blé, et s'était donc tournée vers la Hongrie, grand producteur, c'était d'ailleurs d'après lui la cause principale de notre pseudo-invasion, sécuriser cette source de blé, et donc en 1944 nous demandions aux Hongrois 450 000 tonnes de blé, 360 000 tonnes de plus qu'en 1942, soit une augmentation de 80 %, or, il fallait bien que les Hongrois prennent ce blé quelque part, ils devaient après tout nourrir leur propre population, mais justement, ces 360 000 tonnes correspondaient aux rations d'environ un million de personnes, un peu plus que le nombre total de Juifs hongrois, et donc les spécialistes du ministère de l'Alimentation, eux, voyaient l'évacuation des Juifs par le RSHA comme une mesure qui permettrait à la Hongrie de dégager un excédent de blé à destination de l'Allemagne, correspondant à nos besoins, et quant au sort des Juifs évacués, qu'il faudrait en principe nourrir ailleurs si on ne les tuait pas, cela ne concernait pas ce jeune et somme toute sympathique expert, un peu obnubilé par ses chiffres néanmoins, car il y avait d'autres départements du ministère de l'Alimentation pour s'occuper de ça, l'alimentation des détenus et autres travailleurs étrangers en Allemagne, ce n'était pas son affaire, et pour lui l'évacuation des Juifs était la solution à son problème, même si par ailleurs cela devenait le problème de quelqu'un d'autre. Et il n'était pas le seul, cet homme, tout le monde était comme lui, moi aussi j'étais comme lui, et vous aussi, à sa place, vous auriez été comme lui.