Mais peut-être qu'au fond vous vous moquez de tout ceci. Peut-être préféreriez-vous, à mes réflexions malsaines et absconses, des anecdotes, des historiettes piquantes. Moi je ne sais plus très bien. Des histoires, je veux bien en raconter: mais alors, en piochant un peu au hasard de mes souvenirs et de mes notes; je vous l'ai dit, je fatigue, il faut commencer à en finir. Et puis si je devais encore raconter le reste de l'année 1944 dans le détail, un peu comme je l'ai fait jusqu'ici, je n'en finirais jamais. Vous voyez, je pense à vous aussi, pas seulement à moi, un petit peu en tout cas, il y a bien sûr des limites, si je m'inflige autant de peines, ça n'est pas pour vous faire plaisir, je le reconnais, c'est avant tout pour ma propre hygiène mentale, comme lorsqu'on a trop mangé, a un moment ou à un autre il faut évacuer les déchets, et que cela sente bon ou non, on n'a pas toujours le choix; et puis, vous disposez d'un pouvoir sans appel, celui de fermer ce livre et de le jeter à la poubelle, ultime recours contre lequel je ne peux rien, ainsi, je ne vois pas pourquoi je prendrais des gants. Et c'est pourquoi, je le reconnais, si je change un peu de méthode, c'est surtout pour moi, que ça vous plaise ou non, encore une marque de mon égoïsme sans bornes, fruit certainement de ma mauvaise éducation. J'aurais peut-être dû faire autre chose, me direz-vous, c'est vrai, j'aurais peut-être dû faire autre chose, j'aurais été ravi de faire de la musique, si j'avais su aligner deux notes et reconnaître une clef de sol, mais bon, j'ai déjà expliqué mes limites en la matière, ou bien de la peinture, pourquoi pas, ça m'a tout l'air d'une occupation agréable, la peinture, une occupation tranquille, se perdre ainsi dans les formes et les couleurs, mais que voulez-vous, dans une autre vie peut-être, car dans celle-ci je n'ai jamais eu le choix, un peu, bien sûr, une certaine marge de manœuvre, mais restreinte, à cause de fatalités pesantes, ce qui fait que voilà, nous nous retrouvons au point de départ. Mais revenons plutôt à la Hongrie. Des officiers qui entouraient Eichmann, il n'y a pas grand-chose à dire. C'étaient, pour la plupart, des hommes pacifiques, de bons citoyens faisant leur devoir, fiers et heureux porteurs de l'uniforme S S, mais timorés, peu capables d'initiative, se demandant toujours «Oui-mais», et admirant leur chef comme un génie grandiose. Le seul qui se détachait un peu du lot était Wisliceny, un Prussien de mon âge, qui parlait très bien l'anglais et avait d'excellentes connaissances historiques, et avec qui j'aimais passer mes soirées à discuter de la guerre de Trente Ans, du tournant de 1848, ou bien de la faillite morale de l'ère wilhelminienne. Ses vues n'étaient pas toujours originales, mais elles restaient solidement documentées et il savait les insérer dans un récit cohérent, ce qui est la première qualité de l'imaginaire historique. Il avait autrefois été le supérieur d'Eichmann, en 1936 je crois, à l'époque en tout cas du S D-Hauptamt, lorsque la section des Affaires juives était encore désignée Abteilung II 112; mais sa paresse et son indolence l'avaient rapidement fait surpasser par son disciple, à qui d'ailleurs il n'en tenait pas rigueur, ils étaient restés bons amis, Wisliceny était un intime de la famille, ils se tutoyaient même en public (ils devaient se brouiller un peu plus tard, pour des raisons que j'ignore. Wisliceny, témoin à Nuremberg, a peint un portrait à charge de son ancien camarade qui a longtemps contribué à brouiller l'image qu'historiens et écrivains se faisaient d'Eichmann, certains allant même jusqu'à soutenir de bonne foi que ce pauvre Obersturmbannführer donnait des ordres à Adolf Hitler. On ne peut pas blâmer Wisliceny: il jouait sa peau, et Eichmann, lui, avait disparu, en ce temps-là il était d'usage de charger les absents, ce qui ne lui a d'ailleurs pas réussi, à ce pauvre Wisliceny; il a fini au bout d'une corde à Presbourg, la Bratislava des Slovaques, et solide elle dut être, cette corde, pour supporter sa corpulence). Une autre raison qui me faisait apprécier Wisliceny, c'était qu'il ne perdait pas la tête, à la différence de certains autres, notamment les bureaucrates de Berlin, qui, envoyés sur le terrain pour la première fois de leur vie, et se voyant soudain si puissants par rapport à ces dignitaires juifs, des hommes instruits, ayant parfois le double de leur âge, en oubliaient tout sens de la mesure. Certains insultaient les Juifs de la manière la plus grossière et la plus malséante; d'autres résistaient mal à la tentation d'abuser de leur position; tous se montraient d'une arrogance insoutenable et à mes yeux entièrement déplacée. Je me souviens de Hunsche, par exemple, un Regierungsrat, c'est-à-dire un fonctionnaire de carrière, juriste avec une mentalité de notaire, le petit homme gris qu'on ne remarque jamais derrière les bureaux d'une banque où il gratte patiemment du papier en attendant de pouvoir toucher sa retraite et aller en gilet de laine tricoté par sa femme cultiver des tulipes hollandaises, ou bien peindre des soldats en plomb de l'époque napoléonienne, qu'il disposera amoureusement, en rangs impeccables, souvenir de l'ordre perdu de sa jeunesse, devant une maquette en plâtre de la porte du Brandebourg, que sais-je des rêves qui obsèdent ce genre d'hommes; et là, à Budapest, grotesque dans un uniforme avec culotte d'équitation ultrabouffante, il fumait des cigarettes de luxe, recevait les notables juifs avec ses bottes sales posées sur un fauteuil en velours, et se passait sans vergogne la moindre de ses fantaisies. Dans les tout premiers jours après notre arrivée, il avait demandé aux Juifs de lui fournir un piano, leur lançant négligemment: «J'ai toujours rêvé d'avoir un piano»; les Juifs, effrayés, lui en apportèrent huit; et Hunsche, devant moi, campé sur ses bottes à tiges longues, les réprimandait d'une voix qui se voulait ironique: «Mais meine Herren! Je ne veux pas ouvrir un magasin, je veux juste jouer du piano». Un piano! L'Allemagne gémit sous les bombes, nos soldats, au front, se battent avec des membres gelés et des doigts en moins, mais le Hauptsturmführer Regierungsrat Dr. Hunsche, qui n'a jamais quitté son bureau de Berlin, a besoin d'un piano, sans doute pour calmer ses nerfs éprouvés, lorsque je le regardais préparer des ordres pour les hommes aux camps de transit – les évacuations avaient commencé – je me demandais si, au moment d'apposer sa signature, il ne bandait pas sous la table. C'était, je suis le premier à le reconnaître, un bien piètre spécimen de la Herrenvolk: et si l'on doit juger l'Allemagne sur ce genre d'hommes, hélas trop commun, alors oui, je ne peux pas le nier, nous avons mérité notre sort, le jugement de l'histoire, notre diké.