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Et que dire alors de l'Obersturmbannführer Eichmann? Depuis que je le connaissais, il ne s'était jamais autant pris à son propre rôle. Lorsqu'il recevait les Juifs, c'était l'Übermensch de la tête aux pieds, il enlevait ses lunettes, leur parlait d'une voix cassante, hachée, mais polie, il les faisait s'asseoir et s'adressait à eux avec un «Meine Herren», il appelait le Dr. Stern «Herr Hofrat», et puis il explosait en grossièretés, délibérément, pour les choquer, avant de revenir à cette politesse glaciale qui semblait les hypnotiser. Il était aussi extrêmement doué avec les autorités hongroises, à la fois amical et poli, il les impressionnait et d'ailleurs avait noué de solides amitiés avec certains d'entre eux, notamment Lâszlo Endre, qui lui fit découvrir à Budapest une vie sociale jusqu'alors inconnue de lui et qui acheva de l'éblouir, l'invitant dans des châteaux, le présentant à des comtesses. Tout ceci, le fait que tout le monde se laissait prendre au jeu avec plaisir, Juifs et Hongrois, peut expliquer pourquoi Eichmann lui aussi versait dans la démesure (mais jamais avec la bêtise d'un Hunsche) et finissait par croire qu'il était réellement der Meister, le Maître. Il se prenait en fait pour un condottiere, un von dem Bach-Zelewski, il en oubliait sa nature profonde, celle d'un bureaucrate de talent, voire de grand talent dans son domaine restreint. Pourtant, dès qu'on le voyait seul à seul, dans son bureau, ou le soir, s'il avait un peu bu, il redevenait l'ancien Eichmann, celui qui courait les bureaux de la Staatspolizei, respectueux, affairé, impressionné par le moindre galon supérieur au sien et en même temps dévoré d'envie et d'ambition, l'Eichmann qui se faisait couvrir par écrit pour chaque action et chaque décision par Müller ou Heydrich ou Kaltenbrunner, et qui gardait tous ces ordres au coffre, soigneusement classés, l'Eichmann qui aurait été aussi heureux – et non moins efficace -d'acheter et de transporter des chevaux ou des camions, si telle avait été sa tâche, que de concentrer et d'évacuer des dizaines de milliers d'êtres humains promis à la mort. Lorsque je venais discuter avec lui de l'Arbeitseinsatz, en privé, il m'écoutait, assis derrière son beau bureau, dans sa chambre luxueuse de l'hôtel Majestic, avec un air ennuyé, crispé, en jouant avec ses lunettes ou avec un stylo à mine qu'il actionnait en faisant clic-clac, dic-clac, compulsivement, et avant de répondre, il réarrangeait ses documents couverts de notes et de petits gribouillages, il soufflait la poussière sur son bureau, puis, grattant son crâne déjà un peu dégarni, il se lançait dans une de ses longues réponses, si emberlificotée qu'il s'y perdait vite lui-même. Au début, quand l'Einsatz fut enfin vraiment engagée, après que les Hongrois, vers la fin avril, eurent donné leur accord pour les évacuations, il était presque euphorique, bouillant d'énergie; en même temps, et plus encore lorsque les difficultés s'accumulèrent, il devenait de plus en plus difficile, intransigeant, même avec moi qu'il appréciait pourtant, il commençait à voir des ennemis partout. Winkelmann, qui n'était son supérieur que sur le papier, ne l'aimait pas du tout, mais c'est encore, à mon avis, ce policier sévère et bourru, avec son bon sens inné de campagnard autrichien, qui le jugeait le mieux. L'allure hautaine et à la limite de l'impertinence d'Eichmann le mettait hors de lui, mais il le perçait à jour: «Il a une mentalité de subalterne», m'expliqua-t-il lorsqu'une fois je vins le voir, pour demander s'il pouvait intervenir ou au moins faire pression pour améliorer les très mauvaises conditions de transport des Juifs. «Il emploie son autorité sans réserve, il ne connaît aucune retenue morale ou mentale dans son exercice du pouvoir. Il n'a pas non plus le moindre scrupule à excéder les limites de son autorité, s'il croit qu'il agit dans l'esprit de celui qui lui donne ses ordres et le couvre, comme le font le Gruppenführer Müller et l'Obergruppenführer Kaltenbrunner». C'est sans doute tout à fait juste, d'autant que Winkelmann ne niait pas les capacités d'Eichmann. Celui-ci, à cette époque, n'habitait plus à l'hôtel, mais occupait la belle villa d'un Juif dans la rue Apostol, sur le Rosenberg, une maison à deux étages avec une tour, surplombant le Danube, et entourée d'un superbe verger malheureusement défiguré par les tranchées de l'abri creusé en cas de raid aérien. Il menait grand train et passait la plupart de son temps avec ses nouveaux amis hongrois. Les évacuations avaient déjà largement commencé, zone par zone selon un plan très serré, et les plaintes affluaient de partout, du Jägerstab, des bureaux de Speer, de Saur lui-même, cela fusait dans tous les sens, vers Himmler, Pohl, Kaltenbrunner, mais à la fin tout revenait vers moi, et en effet, c'était une catastrophe, un véritable scandale, les chantiers ne recevaient que des jeunes filles fluettes ou des hommes déjà à moitié morts, eux qui espéraient un afflux de gaillards sains, solides, rompus aux travaux, ils étaient outrés, personne ne comprenait ce qui se passait. Une partie de la faute, je l'ai déjà expliqué, revenait à la Honvéd qui malgré toutes les représentations gardait jalousement ses bataillons de travail. Mais parmi ceux qui restaient il y avait quand même des hommes, qui peu de temps auparavant vivaient une vie normale, mangeaient à leur faim, ils devaient être en bonne santé. Or il s'avérait que les conditions des points de concentration, où les Juifs devaient parfois attendre des jours ou des semaines, à peine nourris, avant d'être transportés, entassés dans des wagons à bétail surchargés, sans eau, sans nourriture, avec un seau hygiénique par wagon, ces conditions étaient épuisantes pour leurs forces, les maladies se disséminaient, de nombreuses personnes mouraient en route, et celles qui arrivaient avaient piètre figure, peu passaient la sélection, et même ceux-là se voyaient refusés ou étaient rapidement renvoyés par les entreprises et les chantiers, surtout ceux du Jägerstab qui hurlaient qu'on leur envoyait des fillettes incapables de soulever une pioche. Lorsque je transmettais ces plaintes à Eichmann, je l'ai dit, il les rejetait sèchement, affirmait que ce n'était pas de sa responsabilité, que seuls les Hongrois pouvaient changer quelque chose à ces conditions. J'allai donc voir le major Baky, le secrétaire d'État chargé de la Gendarmerie; Baky balaya mes plaintes d'une phrase, «Vous n'avez qu'à les prendre plus vite», et me renvoya au lieutenant-colonel Ferenczy, l'officier chargé de la gestion technique des évacuations, un homme amer, difficilement accessible, qui me parla pendant plus d'une heure pour m'expliquer qu'il serait ravi de mieux nourrir les Juifs, si on lui fournissait la nourriture, et de moins charger les wagons, si on lui envoyait plus de trains, mais que sa mission principale consistait à les évacuer, pas à les dorloter. Avec Wisliceny, je me rendis à un de ces «points de regroupement», je ne sais plus trop où, dans la région de Kaschau peut-être: c'était un spectacle pénible, les Juifs étaient parqués par familles entières dans une briqueterie à ciel ouvert, sous la pluie de printemps, les enfants en culottes courtes jouaient dans les flaques d'eau, les adultes, apathiques, restaient assis sur leurs valises ou faisaient les cent pas. Je fus frappé par le contraste entre ces Juifs et ceux, les seuls que je connusse vraiment jusque-là, de Galicie et d'Ukraine; ceux-ci étaient des gens bien éduqués, des bourgeois souvent, et même les artisans et les fermiers, assez nombreux, arboraient un aspect propre et digne, les enfants étaient lavés, peignés, bien mis malgré les conditions, vêtus parfois de costumes nationaux verts, avec des brandebourgs noirs et de petits calots. Tout cela rendait la scène encore plus oppressante, malgré leurs étoiles jaunes ç'auraient pu être des villageois allemands ou au moins tchèques, et cela me donnait des pensées sinistres, j'imaginais ces garçons proprets ou ces jeunes filles au charme discret sous les gaz, pensées qui me soulevaient le cœur, mais il n'y avait rien à faire, je regardais les femmes enceintes et les imaginais dans les chambres à gaz, leurs mains sur leurs ventres arrondis, je me demandais avec horreur ce qui arrivait au fœtus d'une femme gazée, s'il mourait tout de suite avec sa mère ou bien lui survivait un peu, emprisonné dans sa gangue morte, son paradis étouffant, et de là affluaient les souvenirs de l'Ukraine, et pour la première fois depuis longtemps j'avais envie de vomir, vomir mon impuissance, ma tristesse, et ma vie inutile. Je croisai là, par hasard, le Dr. Grell, un Legationsrat chargé par Feine d'identifier les Juifs étrangers arrêtés par erreur par la police hongroise, surtout ceux des pays alliés ou neutres, et de les retirer des centres de transit pour éventuellement les renvoyer chez eux. Ce pauvre Grell, une «gueule cassée», défiguré par une blessure à la tête et d'affreuses brûlures, qui terrifiait les enfants et les faisait s'enfuir en hurlant, pataugeait dans la boue d'un groupe à l'autre, son chapeau dégoulinant d'eau, demandait poliment s'il y avait des détenteurs de passeports étrangers, examinait leurs papiers, ordonnait aux gendarmes hongrois d'en mettre certains de côté. Eichmann et ses collègues le détestaient, l'accusaient d'indulgence, de manque de discernement, et il était vrai, aussi, que beaucoup de Juifs hongrois, pour quelques milliers de pengö, achetaient un passeport étranger, surtout roumain, le plus facile à avoir, mais Grell ne faisait que son travail, ce n'était pas à lui de juger si ces passeports avaient été obtenus légalement ou non, et après tout, si les attachés roumains étaient corrompus, c'était le problème des autorités de Bucarest, pas le nôtre, s'ils voulaient accepter ou tolérer tous ces Juifs, tant pis pour eux. Je connaissais un peu Grell car à Budapest j'allais de temps en temps boire un verre ou dîner avec lui; parmi les officiels allemands, presque tout le monde l'évitait ou le fuyait, même ses propres collègues, sans doute à cause de son apparence atroce, mais aussi à cause de ses accès de dépression sévères et fort déconcertants; quant à moi, cela me dérangeait moins, peut-être parce que sa blessure était au fond assez semblable à la mienne, lui aussi avait reçu une balle dans la tête, mais avec de bien pires conséquences que moi, nous ne parlions pas, par accord tacite, des circonstances, mais quand il avait un peu bu il disait que j'avais de la chance, et il avait raison, j'avais une chance folle, d'avoir un visage intact et une tête à peu près aussi, alors que lui, s'il buvait trop, et il buvait souvent trop, explosait en des crises de rage inouïes, à la limite de l'attaque d'épilepsie, il changeait de couleur, se mettait à hurler, une fois, avec un garçon de café, j'avais même dû le retenir de force pour l'empêcher de casser toute la vaisselle, il était venu s'excuser le lendemain, contrit, déprimé, et j'essayai de le rassurer, je le comprenais bien. Là, dans ce centre de transit, il vint me voir, regarda Wisliceny qu'il connaissait aussi, et me dit simplement: «Sale affaire, hein?» Il avait raison, mais il y avait pis. Pour essayer de comprendre ce qui se passait lors des sélections, je me rendis à Auschwitz. J'arrivai de nuit, par le Vienne-Cracovie; bien avant la gare, sur la gauche du train, on voyait une ligne de points de lumière blanche, les projecteurs des barbelés de Birkenau perchés sur les poteaux passés à la chaux, avec derrière cette ligne encore du noir, un gouffre exhalant cette abominable odeur de chair brûlée, qui passait par bouffées à travers le wagon. Les passagers, surtout des militaires ou des fonctionnaires retournant à leurs postes, se pressaient aux vitres, souvent avec leurs femmes. Les commentaires fusaient: «Ça brûle joliment», fit un civil à son épouse. À la gare, je fus accueilli par un Untersturmführer qui me fit octroyer une chambre à la Haus der Waffen-SS. Le lendemain matin je revoyais Höss. Début mai, après l'inspection d'Eichmann, comme je l'ai dit, le WVHA avait de nouveau bouleversé l'organisation du complexe d'Auschwitz. Liebehenschel, certainement le meilleur Kommandant que le camp ait connu, s'était vu remplacer par une nullité, le Sturmbannführer Bär, un ancien pâtissier qui avait été un temps adjudant de Pohl; Hartjenstein, à Birkenau, avait troqué sa place avec le Kommandant de Natzweiler, le Hauptsturmführer Kramer; et Höss, enfin, pour la durée de l'Einsatz hongroise, supervisait les autres. Il me parut évident, en lui parlant, qu'il considérait que sa nomination concernait uniquement l'extermination: alors que les Juifs arrivaient au rythme de parfois quatre trains de trois mille unités chacun par jour, il n'avait fait construire aucune nouvelle baraque pour les réceptionner, mais avait au contraire mis toute sa considérable énergie à remettre en état les crématoires et à amener une voie ferrée en plein milieu de Birkenau, ce dont il était particulièrement fier, pour pouvoir décharger les wagons au pied des chambres à gaz. Dès le premier convoi de la journée, il m'amena voir la sélection et le reste des opérations. La nouvelle rampe passait sous la tour de garde du bâtiment d'entrée de Birkenau et continuait, avec trois branches, jusqu'aux crématoriums au fond. Une foule nombreuse grouillait sur le quai de terre battue, bruyante, plus pauvre et haute en couleur que celle que j'avais vue dans le centre de transit, ces Juifs-là devaient venir de Transylvanie, les femmes et les filles portaient des foulards bariolés, les hommes, encore en manteaux, arboraient de grosses moustaches bien fournies et des joues mal rasées. Il n'y avait pas trop de désordre, j'observai longuement les médecins qui effectuaient la sélection (Wirths n'était pas là), ils accordaient une seconde ou trois à chaque cas, au moindre doute c'était non, ils semblaient aussi refuser beaucoup de femmes qui me paraissaient à moi parfaitement valides; Höss, lorsque je lui en fis la remarque, me signifia que c'était ses instructions, les baraques étaient bondées, il n'avait plus de place où mettre les gens, les entreprises rechignaient, ne prenaient pas ces Juifs assez vite, et ils s'entassaient, les épidémies recommençaient, et comme la Hongrie continuait à en envoyer tous les jours, il était bien obligé de faire de la place, il avait déjà effectué plusieurs sélections parmi les détenus, il avait aussi essayé de liquider le camp tsigane, mais là il avait eu des problèmes et c'avait été remis à plus tard, il avait demandé la permission de vider le «camp de famille» de Theresienstadt et ne l'avait pas encore reçue, donc en attendant il ne pouvait vraiment sélectionner que les meilleurs, de toute façon s'il en prenait plus ils mouraient rapidement de maladie. Il m'expliquait tout cela calmement, ses yeux bleus et vides dirigés vers la foule et la rampe, absents. J'étais au désespoir, il était encore plus difficile de faire entendre raison à cet homme qu'à Eichmann. Il insista pour me montrer les installations de destruction et tout m'expliquer: il avait fait passer les Sonderkommandos de 220 à 860 hommes, mais on avait surestimé la capacité des Kremas; ce n'était pas tellement le gazage qui posait problème, mais les fours étaient surchargés, et pour y remédier il avait fait creuser des tranchées d'incinération, en poussant les Sonderkommandos ça faisait l'affaire, il arrivait à une mo