taient assis sur leurs valises ou faisaient les cent pas. Je fus frappé par le contraste entre ces Juifs et ceux, les seuls que je connusse vraiment jusque-là, de Galicie et d'Ukraine; ceux-ci étaient des gens bien éduqués, des bourgeois souvent, et même les artisans et les fermiers, assez nombreux, arboraient un aspect propre et digne, les enfants étaient lavés, peignés, bien mis malgré les conditions, vêtus parfois de costumes nationaux verts, avec des brandebourgs noirs et de petits calots. Tout cela rendait la scène encore plus oppressante, malgré leurs étoiles jaunes ç'auraient pu être des villageois allemands ou au moins tchèques, et cela me donnait des pensées sinistres, j'imaginais ces garçons proprets ou ces jeunes filles au charme discret sous les gaz, pensées qui me soulevaient le cœur, mais il n'y avait rien à faire, je regardais les femmes enceintes et les imaginais dans les chambres à gaz, leurs mains sur leurs ventres arrondis, je me demandais avec horreur ce qui arrivait au fœtus d'une femme gazée, s'il mourait tout de suite avec sa mère ou bien lui survivait un peu, emprisonné dans sa gangue morte, son paradis étouffant, et de là affluaient les souvenirs de l'Ukraine, et pour la première fois depuis longtemps j'avais envie de vomir, vomir mon impuissance, ma tristesse, et ma vie inutile. Je croisai là, par hasard, le Dr. Grell, un Legationsrat chargé par Feine d'identifier les Juifs étrangers arrêtés par erreur par la police hongroise, surtout ceux des pays alliés ou neutres, et de les retirer des centres de transit pour éventuellement les renvoyer chez eux. Ce pauvre Grell, une «gueule cassée», défiguré par une blessure à la tête et d'affreuses brûlures, qui terrifiait les enfants et les faisait s'enfuir en hurlant, pataugeait dans la boue d'un groupe à l'autre, son chapeau dégoulinant d'eau, demandait poliment s'il y avait des détenteurs de passeports étrangers, examinait leurs papiers, ordonnait aux gendarmes hongrois d'en mettre certains de côté. Eichmann et ses collègues le détestaient, l'accusaient d'indulgence, de manque de discernement, et il était vrai, aussi, que beaucoup de Juifs hongrois, pour quelques milliers de pengö, achetaient un passeport étranger, surtout roumain, le plus facile à avoir, mais Grell ne faisait que son travail, ce n'était pas à lui de juger si ces passeports avaient été obtenus légalement ou non, et après tout, si les attachés roumains étaient corrompus, c'était le problème des autorités de Bucarest, pas le nôtre, s'ils voulaient accepter ou tolérer tous ces Juifs, tant pis pour eux. Je connaissais un peu Grell car à Budapest j'allais de temps en temps boire un verre ou dîner avec lui; parmi les officiels allemands, presque tout le monde l'évitait ou le fuyait, même ses propres collègues, sans doute à cause de son apparence atroce, mais aussi à cause de ses accès de dépression sévères et fort déconcertants; quant à moi, cela me dérangeait moins, peut-être parce que sa blessure était au fond assez semblable à la mienne, lui aussi avait reçu une balle dans la tête, mais avec de bien pires conséquences que moi, nous ne parlions pas, par accord tacite, des circonstances, mais quand il avait un peu bu il disait que j'avais de la chance, et il avait raison, j'avais une chance folle, d'avoir un visage intact et une tête à peu près aussi, alors que lui, s'il buvait trop, et il buvait souvent trop, explosait en des crises de rage inouïes, à la limite de l'attaque d'épilepsie, il changeait de couleur, se mettait à hurler, une fois, avec un garçon de café, j'avais même dû le retenir de force pour l'empêcher de casser toute la vaisselle, il était venu s'excuser le lendemain, contrit, déprimé, et j'essayai de le rassurer, je le comprenais bien. Là, dans ce centre de transit, il vint me voir, regarda Wisliceny qu'il connaissait aussi, et me dit simplement: «Sale affaire, hein?» Il avait raison, mais il y avait pis. Pour essayer de comprendre ce qui se passait lors des sélections, je me rendis à Auschwitz. J'arrivai de nuit, par le Vienne-Cracovie; bien avant la gare, sur la gauche du train, on voyait une ligne de points de lumière blanche, les projecteurs des barbelés de Birkenau perchés sur les poteaux passés à la chaux, avec derrière cette ligne encore du noir, un gouffre exhalant cette abominable odeur de chair brûlée, qui passait par bouffées à travers le wagon. Les passagers, surtout des militaires ou des fonctionnaires retournant à leurs postes, se pressaient aux vitres, souvent avec leurs femmes. Les commentaires fusaient: «Ça brûle joliment», fit un civil à son épouse. À la gare, je fus accueilli par un Untersturmführer qui me fit octroyer une chambre à la Haus der Waffen-SS. Le lendemain matin je revoyais Höss. Début mai, après l'inspection d'Eichmann, comme je l'ai dit, le WVHA avait de nouveau bouleversé l'organisation du complexe d'Auschwitz. Liebehenschel, certainement le meilleur Kommandant que le camp ait connu, s'était vu remplacer par une nullité, le Sturmbannführer Bär, un ancien pâtissier qui avait été un temps adjudant de Pohl; Hartjenstein, à Birkenau, avait troqué sa place avec le Kommandant de Natzweiler, le Hauptsturmführer Kramer; et Höss, enfin, pour la durée de l'Einsatz hongroise, supervisait les autres. Il me parut évident, en lui parlant, qu'il considérait que sa nomination concernait uniquement l'extermination: alors que les Juifs arrivaient au rythme de parfois quatre trains de trois mille unités chacun par jour, il n'avait fait construire aucune nouvelle baraque pour les réceptionner, mais avait au contraire mis toute sa considérable énergie à remettre en état les crématoires et à amener une voie ferrée en plein milieu de Birkenau, ce dont il était particulièrement fier, pour pouvoir décharger les wagons au pied des chambres à gaz. Dès le premier convoi de la journée, il m'amena voir la sélection et le reste des opérations. La nouvelle rampe passait sous la tour de garde du bâtiment d'entrée de Birkenau et continuait, avec trois branches, jusqu'aux crématoriums au fond. Une foule nombreuse grouillait sur le quai de terre battue, bruyante, plus pauvre et haute en couleur que celle que j'avais vue dans le centre de transit, ces Juifs-là devaient venir de Transylvanie, les femmes et les filles portaient des foulards bariolés, les hommes, encore en manteaux, arboraient de grosses moustaches bien fournies et des joues mal rasées. Il n'y avait pas trop de désordre, j'observai longuement les médecins qui effectuaient la sélection (Wirths n'était pas là), ils accordaient une seconde ou trois à chaque cas, au moindre doute c'était non, ils semblaient aussi refuser beaucoup de femmes qui me paraissaient à moi parfaitement valides; Höss, lorsque je lui en fis la remarque, me signifia que c'était ses instructions, les baraques étaient bondées, il n'avait plus de place où mettre les gens, les entreprises rechignaient, ne prenaient pas ces Juifs assez vite, et ils s'entassaient, les épidémies recommençaient, et comme la Hongrie continuait à en envoyer tous les jours, il était bien obligé de faire de la place, il avait déjà effectué plusieurs sélections parmi les détenus, il avait aussi essayé de liquider le camp tsigane, mais là il avait eu des problèmes et c'avait été remis à plus tard, il avait demandé la permission de vider le «camp de famille» de Theresienstadt et ne l'avait pas encore reçue, donc en attendant il ne pouvait vraiment sélectionner que les meilleurs, de toute façon s'il en prenait plus ils mouraient rapidement de maladie. Il m'expliquait tout cela calmement, ses yeux bleus et vides dirigés vers la foule et la rampe, absents. J'étais au désespoir, il était encore plus difficile de faire entendre raison à cet homme qu'à Eichmann. Il insista pour me montrer les installations de destruction et tout m'expliquer: il avait fait passer les Sonderkommandos de 220 à 860 hommes, mais on avait surestimé la capacité des Kremas; ce n'était pas tellement le gazage qui posait problème, mais les fours étaient surchargés, et pour y remédier il avait fait creuser des tranchées d'incinération, en poussant les Sonderkommandos ça faisait l'affaire, il arrivait à une moyenne de six mille unités par jour, ce qui voulait dire que certains devaient parfois attendre le lendemain, si on était particulièrement débordé. C'était effroyable, la fumée et les flammes des tranchées, alimentées au pétrole et avec la graisse des corps, devaient se voir à des kilomètres à la ronde, je lui demandai s'il ne pensait pas que cela pourrait devenir gênant: «Oh, les autorités du Kreiss s'inquiètent, mais ce n'est pas mon problème». À l'en croire, rien de ce qui aurait dû l'être n'était son problème. Excédé, je demandai à voir les baraquements. Le nouveau secteur, prévu depuis un certain temps comme camp de transit pour les Juifs hongrois, était resté inachevé; des milliers de femmes, déjà hâves et maigres alors qu'elles n'étaient là que depuis peu, s'entassaient dans ces longues étables puantes; beaucoup n'avaient pas de place et dormaient dehors, dans la boue; alors qu'on n'avait pas assez d'uniformes rayés pour les vêtir, on ne leur laissait pas leurs propres habits, mais on les affublait de loques prises au «Canada»; et je voyais des femmes entièrement nues, ou vêtues uniquement d'une chemise de laquelle dépassaient deux jambes jaunes et flasques, parfois souillées d'excréments. Peu étonnant que le Jägerstab se plaigne! Höss rejetait vaguement le blâme sur les autres camps, qui selon lui refusaient les transports, par manque de place. Toute la journée, j'arpentai le camp, section par section, baraque après baraque; les hommes n'étaient guère en meilleur état que les femmes. J'inspectai les registres: personne, bien sûr, n'avait songé à respecter la règle élémentaire de tout entreposage, premier entré, premier sorti; alors que certains arrivants ne passaient même pas vingt-quatre heures dans le camp avant d'être réexpédiés, d'autres y croupissaient trois semaines, se défaisaient et puis souvent mouraient, ce qui augmentait encore les pertes. Mais à chaque problème que je lui signalais, Höss, inlassable, trouvait quelqu'un d'autre à blâmer. Sa mentalité, formée par les années d'avant-guerre, était entièrement inadaptée à la tâche, cela crevait les yeux; mais il n'était pas le seul à blâmer, c'était aussi la faute de ceux qui l'avaient envoyé remplacer Liebehenschel, lequel, pour le peu que je le connaissais, s'y serait pris d'une tout autre manière. Je courus ainsi jusqu'au soir. Il plut plusieurs fois durant la journée, de brèves et rafraîchissantes pluies de printemps, qui faisaient retomber la poussière mais aussi accroissaient la misère des détenus restés à l'air libre, même si la plupart songeaient avant tout à recueillir quelques gouttes pour boire. Tout le fond du camp était dominé par le feu et la fumée, au-delà même de l'étendue tranquille du Birkenwald. Le soir, des colonnes interminables de femmes, d'enfants et de vieillards remontaient encore de la rampe par un long couloir barbelé, vers les Kremas III et IV où ils attendraient leur tour patiemment sous les bouleaux, et la belle lumière du soleil tombant rasait les cimes du Birkenwald, étirait à l'infini les ombres des rangées de baraques, faisait luire d'un jaune opalescent de peinture hollandaise le gris sombre des fumées, jetait des reflets doux sur les flaques et les bassins d'eau, venait teinter d'un orange vif et joyeux les briques de la Kommandantur, et j'en eus subitement assez et je plaquai là Höss et rentrai à la Haus où je passai la nuit à rédiger un rapport virulent sur les déficiences du camp. Dans la foulée, j'en fis un autre sur la partie hongroise de l'opération et, dans ma colère, n'hésitai pas à qualifier l'attitude d'Eichmann d'obstructionnisme. (Les négociations avec les Juifs hongrois étaient déjà en cours depuis deux mois, l'offre pour les camions devait alors remonter à un mois, car ma visite à Auschwitz se situait quelques jours avant le débarquement en Normandie; Becher se plaignait depuis longtemps de l'attitude peu coopérative d'Eichmann, qui nous semblait à tous deux ne mener les négociations que pour la forme.) Eichmann est obnubilé par sa mentalité de logisticien, écrivai-je. Il est incapable de comprendre et d'intégrer dans sa démarche des finalités complexes. Et je sais de source sûre qu'après ces rapports, que j'envoyai à Brandt pour le Reichsführer et directement à Pohl, Pohl convoqua Eichmann au WVHA et lui fit des remontrances en des termes directs et brutaux sur l'état des arrivages et le nombre inacceptable de morts et de malades; mais Eichmann, dans son entêtement, se contenta de répondre que c'était la juridiction des Hongrois. Contre une telle inertie, il n'y avait rien à faire. Je sombrais dans la dépression et d'ailleurs mon organisme s'en ressentait: je dormais mal, d'un sommeil troublé de rêves désagréables et interrompu trois ou quatre fois la nuit par la soif, ou bien une envie d'uriner qui se transformait en insomnie; le matin, je me réveillais avec des migraines noires, qui ruinaient pour la journée ma concentration, m'obligeant parfois à interrompre le travail et à m'allonger sur un divan pendant une heure avec une compresse froide sur le front. Mais aussi fatigué fussé-je, je redoutais le retour de la nuit: des insomnies durant lesquelles je ressassais vainement mes problèmes, ou des rêves de plus en plus angoissants, je ne sais pas ce qui me tourmentait le plus. Voici un de ces rêves qui m'a particulièrement frappé: le rabbin de Brème avait émigré en Palestine. Mais lorsqu'il entendit dire que les Allemands tuaient les Juifs, il se refusa à le croire. Il se rendit au consulat allemand et demanda un visa pour le Reich, pour voir par lui-même si les rumeurs étaient fondées. Bien entendu, il finissait mal. Entre-temps, la scène changeait: je me retrouvais, spécialiste des Affaires juives, en train d'attendre une audience avec le Reichsführer qui désire apprendre certaines choses de moi. Je suis assez nerveux, car il est patent que s'il n'est pas satisfait de mes réponses, je suis un homme mort. Cette scène-ci se passe dans un grand château sombre. Je rencontre Himmler dans une pièce; il me serre la main, petit homme calme et peu remarquable, vêtu d'un long manteau, avec son éternel pince-nez aux verres ronds. Puis je le mène par un long corridor dont les murs sont recouverts de livres. Ces livres doivent m'appartenir, car le Reichsführer semble très impressionné par la bibliothèque et me félicite. Puis nous nous retrouvons dans une autre pièce en train de discuter de choses qu'il veut savoir. Plus tard, il me semble que nous sommes dehors, au milieu d'une ville en flammes. Ma peur de Heinrich Himmler est passée, je me sens tout à fait en sécurité avec lui, mais maintenant j'ai peur des bombes, du feu. Nous devons passer en sprintant à travers la cour incendiée d'un immeuble. Le Reichsführer me prend la main: «Faites-moi confiance. Quoi qu'il se passe, je ne vous lâcherai pas. Nous traverserons ensemble ou nous échouerons ensemble». Je ne comprends pas pourquoi il veut protéger le Judelein, le petit Juif que je suis, mais je lui fais confiance, je sais qu'il est sincère, je pourrais même ressentir de l'amour pour cet homme étrange.