Выбрать главу
rd – le Reichsführer lui ordonna de continuer les négociations avec les Juifs, tout en donnant des instructions semblables à Eichmann, sans doute exprès, pour qu'ils soient en rivalité. Et Becher pouvait promettre beaucoup, il avait l'oreille du Reichsführer, mais n'était en principe pas responsable des Affaires juives et n'avait aucune autorité directe en la matière, encore moins que moi. Toutes sortes d'autres personnes étaient mêlées à cette histoire: une équipe de gaillards de Schellenberg, bruyants, indisciplinés, certains de l'ancien Amt VI, comme Höttl qui se faisait appeler Klages et a plus tard publié un livre sous encore un autre nom, d'autres de l'Abwehr de Canaris, Gefrorener (alias Dr. Schmidt), Durst (alias Winniger), Laufer (alias Schröder), mais peut-être que je confonds les noms et les pseudonymes, il y avait encore cet odieux Paul Carl Schmidt, le futur Paul Carrell que j'ai déjà mentionné, et que je pense ne pas confondre avec Gefrorener alias Dr. Schmidt, mais ce n'est pas sûr. Et les Juifs donnaient de l'argent et des bijoux à tous ces gens, et tous en prenaient, au nom de leurs services respectifs ou bien pour eux-mêmes, impossible de savoir; Gefrorener et ses collègues, qui en mars avaient placé Joël Brandt en état d'arrestation pour le «protéger» d'Eichmann, lui avaient demandé plusieurs milliers de dollars pour le présenter à Wisliceny, et ensuite Wisliceny, Krumey et Hunsche ont reçu beaucoup d'argent de lui, avant qu'on en vienne à parler des camions. Mais Brandt, je ne l'ai jamais rencontré, c'est Eichmann qui traitait avec lui, puis il est parti assez rapidement pour Istanbul et il n'est jamais revenu. J'ai vu sa femme, une fois, au Majestic, avec Kästner, une fille au type juif prononcé, pas vraiment belle, mais avec beaucoup de caractère, c'est Kästner qui me l'a présentée comme la femme de Brandt. L'idée des camions, on ne sait pas trop qui l'a eue, Becher a dit que c'était lui, mais je suis convaincu que c'est Schellenberg qui a soufflé l'idée au Reichsführer, ou alors si vraiment c'était une idée de Becher Schellenberg l'a développée, toujours est-il que début avril, le Reichsführer a convoqué Becher et Eichmann à Berlin (c'est Becher qui me l'a raconté, pas Eichmann) et a donné à Eichmann l'ordre de motoriser les 8e et 22e divisions de cavalerie SS, avec des camions, dix mille environ, qu'il devait obtenir des Juifs. Et c'est donc là cette fameuse histoire de la proposition qu'on a baptisée «Du sang contre des biens», dix mille camions équipés pour l'hiver contre un million de Juifs, et qui a fait couler beaucoup d'encre et en fera couler encore. Je n'ai pas grand-chose à ajouter à ce qui a déjà été dit: les principaux participants, Becher, Eichmann, le couple Brandt et Kastner, ont tous survécu à la guerre et ont témoigné sur cette affaire (mais le malheureux Kastner a été assassiné trois ans avant l'arrestation d'Eichmann, en 1957, par des extrémistes juifs à Tel-Aviv – pour sa «collaboration» avec nous, ce qui est tristement ironique). Une des clauses de la proposition faite aux Juifs précisait que les camions seraient employés uniquement sur le front de l'Est, contre les Soviétiques, mais pas contre les puissances occidentales; et ces camions, bien entendu, n'auraient pu provenir que des Juifs américains. Eichmann, j'en suis convaincu, a pris cette proposition à la lettre, d'autant que le commandant de la 22e division, le S S-Brigadeführer August Zehender, était un de ses bons amis: il s'est vraiment imaginé que motoriser ces divisions était l'objectif, et même s'il rechignait à «lâcher» tant de Juifs, il voulait aider son ami Zehender. Comme si quelques camions avaient pu changer le cours de la guerre. Combien de camions ou de chars ou d'avions un million de Juifs auraient-ils pu construire, si jamais on avait eu un million de Juifs dans les camps? Les sionistes, je le soupçonne, et Kastner en tête, ont dû comprendre tout de suite que c'était un leurre, mais un leurre qui pouvait aussi servir leurs intérêts, leur faire gagner du temps. C'étaient des hommes lucides, réalistes, ils devaient savoir aussi bien que le Reichsführer que non seulement aucun pays ennemi n'accepterait de livrer dix mille camions à l'Allemagne, mais que de plus aucun pays, même à ce moment-là, n'était prêt à accueillir un million de Juifs. Pour ma part, c'est dans la précision selon laquelle les camions ne seraient pas utilisés à l'Ouest que je vois la main de Schellenberg. Pour lui, comme Thomas me l'avait laissé entendre, il n'y avait plus qu'une solution, rompre l'alliance contre nature entre les démocraties capitalistes et les staliniens, et jouer à fond la carte du rempart de l'Europe contre le Bolchevisme. L'histoire de l'après-guerre a d'ailleurs prouvé qu'il avait pleinement raison, et qu'il n'était qu'en avance sur son temps. La proposition des camions pouvait avoir plusieurs sens. Bien sûr, on ne savait jamais, un miracle pouvait arriver, les Juifs et les Alliés pouvaient accepter le marché, et alors il aurait été facile de se servir de ces camions pour créer des dissensions entre Russes et Anglo-Américains, voire les pousser à la rupture. Himmler en rêvait peut-être; mais Schel-lenberg était bien trop réaliste pour placer ses espoirs dans ce scénario. Pour lui, l'affaire devait être bien plus simple, il s'agissait d'envoyer un signal diplomatique, via les Juifs qui gardaient encore une certaine influence, que l'Allemagne était prête à discuter de tout, d'une paix séparée, d'une cessation du programme d'extermination, puis de voir comment réagiraient les Anglais et les Américains pour poursuivre d'autres démarches: un ballon d'essai, en somme. Et les Anglo-Américains l'ont d'ailleurs tout de suite interprété comme ça, comme le prouve leur réaction: l'information sur la proposition fut publiée dans leurs journaux et dénoncée. Il est aussi possible que Himmler ait pensé que si les Alliés refusaient l'offre, cela démontrerait qu'ils se moquaient de la vie des Juifs, ou même qu'ils approuvaient secrètement nos mesures; à tout le moins, cela rejetterait une partie de la responsabilité sur eux, les mouillerait comme Himmler avait déjà mouillé les Gauleiter et les autres dignitaires du régime. Quoi qu'il en soit, Schellenberg et Himmler n'abandonnèrent pas la partie, et des négociations continuèrent jusqu'à la fin de la guerre, comme on le sait, toujours avec les Juifs pour enjeu; Becher réussit même, grâce à l'entremise des Juifs, à rencontrer en Suisse McClellan, l'homme de Roosevelt, une violation par les Américains des accords de Téhéran, qui ne mena à rien pour nous. Moi, je n'avais plus rien à voir avec ça depuis longtemps: de temps en temps, des rumeurs me parvenaient, par Thomas ou par Eichmann, mais c'était tout. Même en Hongrie, comme je l'ai expliqué, mon rôle restait périphérique. Je me suis surtout intéressé à ces négociations après ma visite à Auschwitz, à l'époque du débarquement anglo-américain, vers le début de juin. Le maire de Vienne, le SS-Brigadeführer (honoraire) Blaschke, avait demandé à Kaltenbrunner de lui envoyer des Arbeitjuden pour ses usines qui manquaient désespérément de travailleurs; et je vis là une occasion pour à la fois faire avancer les négociations d'Eichmann – on pouvait considérer que ces Juifs, livrés à Vienne, auraient été mis «au frigo» – et obtenir de la main-d'œuvre. Je m'employai donc à orienter les négociations dans ce sens. C'est à ce moment-là que Becher me présenta à Kastner, un type impressionnant, toujours d'une élégance parfaite, qui traitait avec nous comme avec des égaux, au mépris total de sa propre vie, ce qui lui donnait d'ailleurs une certaine force face à nous: on ne pouvait pas lui faire peur (il y eut des tentatives, il fut arrêté plusieurs fois, par la S P ou par les Hongrois). Il s'assit sans que Becher l'y ait invité, tira une cigarette aromatisée d'un étui en argent et l'alluma sans nous en demander la permission, sans nous en offrir non plus. Eichmann se disait très impressionné par sa froideur et sa rigueur idéologique et estimait que si Kästner avait été allemand, il aurait fait un très bon officier de la Staatspolizei, ce qui était sans doute pour lui le plus haut compliment possible. «Il pense comme nous, Kastner, me dit-il un jour. Il ne songe qu'au potentiel biologique de sa race, il est prêt à sacrifier tous les vieux pour sauver les jeunes, les forts, les femmes fertiles. Il pense à l'avenir de sa race. Je lui ai dit: "Moi, si j'avais été juif, j'aurais été sioniste, un sioniste fanatique, comme vous"«. L'offre viennoise intéressait Kästner: il était prêt à verser de l'argent, si la sécurité des Juifs envoyés pouvait être garantie. Je transmis cette offre à Eichmann, qui se rongeait les sangs parce que Joël Brandt avait disparu et qu'il n'y avait aucune réponse pour les camions. Becher, pendant ce temps, négociait ses propres arrangements, il évacuait des Juifs par petits groupes, surtout par la Roumanie, pour de l'argent bien sûr, de l'or, des marchandises, Eichmann était fou de rage, il donna même l'ordre à Kastner de ne plus parler à Becher; Kastner, bien entendu, n'y prêta aucune attention, et Becher fit d'ailleurs sortir sa famille. Eichmann, au comble de l'indignation, me dit que Becher lui avait montré un collier en or qu'il comptait offrir au Reichsführer pour sa maîtresse, une secrétaire à qui il avait fait un enfant: «Becher tient le Reichsführer, je ne sais plus quoi faire», gémissait-il. À la fin, mes manœuvres eurent quelque succès: Eichmann reçut 65 000 reichsmarks et du café un peu rance, ce qu'il considérait comme un acompte sur les cinq millions de francs suisses qu'il avait demandés, et dix-huit mille jeunes Juifs partirent travailler à Vienne. J'en rendis fièrement compte au Reichsführer, mais ne reçus aucune réponse. De toute façon, l'Einsatz touchait déjà à sa fin, même si on ne le savait pas encore. Horthy, apparemment terrifié par des émissions de la BBC et des câbles diplomatiques américains interceptés par ses services, avait convoqué Winkelmann pour lui demander ce qui arrivait aux Juifs évacués, lesquels restaient après tout des citoyens hongrois; Winkelmann, ne sachant pas quoi répondre, avait à son tour convoqué Eichmann. Eichmann nous narra cet épisode, qu'il trouvait hilarant, un soir au bar du Majestic; il y avait là Wisliceny et Krumey, ainsi que Trenker, le KdS de Budapest, un Autrichien affable, ami de Höttl. «Je lui ai répondu: nous les emmenons travailler, racontait Eichmann en riant. Il ne m'a rien demandé d'autre». Horthy ne se satisfit pas de cette réponse un peu dilatoire: le 30 juin, il ajourna l'évacuation de Budapest, qui devait débuter le lendemain; quelques jours plus tard, il l'interdit tout à fait. Eichmann réussit encore, malgré l'interdiction, à vider Kistarcsa et Szarva: mais c'était un geste pour l'honneur. Les évacuations étaient finies. Il y eut encore des péripéties: Horthy limogea Endre et Baky, mais fut obligé sous la pression allemande de les reprendre; plus tard encore, fin août, il déposait Sztojay et le remplaçait par Lakatos, un général conservateur. Mais je n'étais plus là depuis longtemps: malade, épuisé, j'étais rentré à Berlin où j'achevai de m'effondrer. Eichmann et ses collègues avaient réussi à évacuer quatre cent mille Juifs; sur ceux-là, à peine cinquante mille avaient pu être retenus pour l'industrie (plus les dix-huit mille de Vienne). J'étais catastrophé, épouvanté par tant d'incompétence, d'obstruction, de mauvaise volonté. Eichmann, d'ailleurs, n'allait guère mieux que moi. Je le vis une dernière fois à son bureau, début juillet avant de partir: il était à la fois exalté et rongé de doutes. «La Hongrie, Obersturmbannführer, c'est mon chef-d'œuvre. Même si on doit s'arrêter là. Vous savez combien de pays j'ai déjà vidés de leurs Juifs? La France, la Hollande, la Belgique, la Grèce, une partie de l'Italie, de la Croatie. L'Allemagne aussi bien sûr, mais ça c'était facile, c'était simplement une question technique de transport. Mon seul échec, c'est le Danemark. Mais là, j'ai donné plus de Juifs à Kastner que je n'en ai laissé filer au Danemark. Qu'est-ce que c'est, mille Juifs? De la poussière. Maintenant, j'en suis sûr, les Juifs ne s'en remettront jamais. Ici, c'a été magnifique, les Hongrois nous les ont offerts comme de la bière aigre, on n'a pas pu travailler assez vite. Dommage qu'il ait fallu s'arrêter, peut-être qu'on pourra reprendre». Je l'écoutais sans rien dire. Les tics agitaient son visage plus encore que d'habitude, il se frottait le nez, se tordait le cou. Malgré ces paroles orgueilleuses, il semblait très abattu. Brusquement, il me demanda: «Et moi, dans tout ça? Qu'est-ce que je vais devenir? Qu'est-ce que ma famille va devenir?» Quelques jours auparavant, le RSHA avait intercepté une émission radio de New York qui donnait les chiffres des Juifs tués à Auschwitz, des chiffres assez proches de la vérité. Eichmann devait être au courant, comme il devait savoir que son nom figurait sur toutes les listes de nos ennemis. «Vous voulez mon opinion sincère?» dis-je doucement. – «Oui, répondit Eichmann. Vous savez bien, malgré nos différends, que j'ai toujours respecté votre opinion.» – «Eh bien, si nous perdons la guerre, vous êtes foutu». Il redressa la tête: