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«Ça, je le sais. Je ne compte pas survivre. Si nous sommes vaincus, je me tirerai une balle dans la tête, fier d'avoir fait mon devoir de SS. Mais si nous ne perdons pas?» – «Si nous ne perdons pas, dis-je encore plus doucement, vous devrez évoluer. Vous ne pourrez pas toujours continuer comme ça. L'Allemagne de l'après-guerre sera différente, beaucoup de choses changeront, il y aura de nouvelles tâches. Vous devrez vous y adapter». Eichmann resta silencieux et je pris congé pour retourner à l'Astoria. En plus des insomnies et des migraines, je commençais à ressentir de fortes bouffées de fièvre, qui disparaissaient comme elles étaient venues. Ce qui acheva de me déprimer entièrement, ce fut la visite des deux bouledogues, Clemens et Weser, qui se présentèrent sans préavis à mon hôtel. «Mais que faites-vous ici?» m'exclamai-je. – «Eh bien, Obersturmbannführer, dit Weser, ou peut-être Clemens, je ne me souviens plus, on est venus vous parler». – «Mais de quoi voulez-vous que nous parlions? fis-je, exaspéré. L'affaire est close». – «Ah, mais justement, non», dit Clemens, je crois. Tous deux avaient ôté leurs chapeaux et s'étaient assis sans demander la permission, Clemens sur une chaise rococo trop petite pour sa masse, Weser perché sur un long divan. «Vous n'êtes pas mis en cause, soit. Cela, nous l'acceptons tout à fait. Mais l'enquête sur ces meurtres continue. Nous cherchons toujours votre sœur et ces jumeaux, par exemple». – «Figurez-vous, Obersturmbannführer, que les Français nous ont envoyé la marque des vêtements qu'ils ont trouvés, vous vous souvenez? Dans la salle de bains. Grâce à ça, nous sommes remontés jusqu'à un tailleur connu, un certain Pfab. Vous avez déjà commandé des costumes à Herr Pfab, Obersturmbannführer?» Je souris: «Bien entendu. C'est un des meilleurs tailleurs de Berlin. Mais je vous préviens: si vous continuez à enquêter sur moi, je demanderai au Reichsführer de vous faire démettre pour insubordination». – «Oh! s'exclama Weser. Pas la peine de nous menacer, Obersturmbannführer. On n'en a pas après vous. On veut juste continuer à vous entendre comme témoin». – «Précisément, lâcha Clemens de sa grosse voix. Comme témoin». Il passa son calepin à Weser qui le feuilleta, puis le lui rendit en lui indiquant une page. Clemens lut, puis repassa le carnet à Weser. «La police française, susurra ce dernier, a retrouvé le testament de feu Herr Moreau. Je vous rassure tout de suite, vous n'êtes pas nommé. Votre sœur non plus. Herr Moreau laisse tout, sa fortune, ses entreprises, sa maison, aux deux jumeaux». – «Nous, grogna Clemens, on trouve ça bizarre». – «Tout à fait, continua Weser. Après tout, d'après ce que nous avons compris, ce sont des enfants recueillis, peut-être de la famille de votre mère, peut-être pas, en tout cas pas de la sienne». Je haussai les épaules: «Je vous ai déjà dit que Moreau et moi ne nous entendions pas. Je ne suis pas surpris qu'il ne m'ait rien laissé. Mais il n'avait pas d'enfants, pas de famille. Il devait avoir fini par se sentir proche de ces jumeaux». – «Admettons, fit Clemens. Admettons. Mais bon: ils ont peut-être été témoins du crime, ils héritent, et ils disparaissent, grâce à votre sœur qui n'est apparemment pas rentrée en Allemagne. Et vous, vous ne pourriez pas nous éclairer un peu là-dessus? Même si vous n'avez rien à voir avec tout ça». – «Meine Herren, répondis-je en me raclant la gorge, je vous ai déjà dit tout ce que je sais. Si vous êtes venus à Budapest pour me demander ça, vous avez perdu votre temps». – «Oh, vous savez, fit fielleusement Weser, on ne perd jamais tout à fait son temps. On y trouve toujours de l'utile. Et puis, on aime bien vous parler». – «Ouais, éructa Clemens. C'est très agréable. D'ailleurs, on va continuer». – «Parce que, voyez-vous, dit Weser, une fois qu'on commence quelque chose, il faut aller jusqu'au bout». – «Oui, approuva Clemens, sinon ça n'aurait pas de sens». Je ne disais rien, je les regardais froidement, et en même temps j'étais plein d'effroi, car, je le voyais, ces olibrius s'étaient convaincus que j'étais coupable, ils n'allaient pas cesser de me persécuter, il fallait faire quelque chose. Mais quoi? J'étais trop déprimé pour réagir. Ils me posèrent encore quelques questions sur ma sœur et son mari, auxquelles je répondis distraitement. Puis ils se levèrent pour partir. «Obersturmbannführer, fit Clemens, son chapeau déjà sur la tête, c'est un vrai plaisir de causer avec vous. Vous êtes un homme raisonnable». – «On espère bien que ce ne sera pas la dernière fois, dit Weser. Vous comptez bientôt revenir à Berlin? Vous allez avoir un choc: la ville n'est plus ce qu'elle était».