Выбрать главу

Weser n'avait pas tort. Je rentrai à Berlin dans la deuxième semaine de juillet pour rendre compte de mes activités et attendre de nouvelles instructions. J'y trouvai les bureaux du Reichsführer et du RSHA durement éprouvés par les bombardements de mars et d'avril. Le Prinz-Albrecht-Palais avait été entièrement détruit par des bombes à explosifs concentrés; la S S-Haus tenait encore debout, mais en partie seulement, et mon bureau avait de nouveau dû déménager dans une autre annexe du ministère de l'Intérieur. Toute une aile du siège de la Staatspolizei avait brûlé, de grandes lézardes zébraient les murs, des planches bouchaient les croisées vides; la plupart des départements et des sections s'étaient décentralisés dans des faubourgs ou même des villages éloignés. Des Häftlinge travaillaient encore à repeindre les couloirs et les escaliers et à déblayer les gravats des bureaux détruits; plusieurs d'entre eux avaient d'ailleurs été tués lors d'un raid, début mai. En ville, pour les gens qui restaient, la vie était dure. Il n'y avait presque plus d'eau courante, des soldats en livraient deux seaux par jour aux familles démunies, plus d'électricité, plus de gaz. Les fonctionnaires qui venaient encore péniblement au travail s'entouraient le visage d'écharpes pour se protéger de la fumée perpétuelle des incendies. Obéissant à la propagande patriotique de Goebbels, les femmes ne portaient plus de chapeaux, ni de vêtements trop élégants; celles qui s'aventuraient maquillées dans la rue se faisaient houspiller. Les gros raids de plusieurs centaines d'appareils avaient cessé depuis quelque temps; mais les petites attaques continuaient avec des Mosquito, imprévisibles, harassantes. Nous avions enfin lancé nos premières fusées sur Londres, pas celles de Speer et de Kammler, mais les petites de la Luftwaffe que Goebbels avait baptisées V-I pour Vergeltungswaffen, «armes de rétribution»; elles n'avaient que peu d'effets sur le moral anglais, encore moins sur celui de nos propres civils, bien trop abattus par les bombardements en Allemagne centrale et les nouvelles désastreuses du front, le débarquement réussi en Normandie, la reddition de Cherbourg, la perte de Monte Cassino, et la débâcle de Sébastopol, fin mai. La Wehrmacht taisait encore la terrible percée soviétique en Biélorussie, peu de gens le savaient, même si déjà les rumeurs fusaient, encore en deçà de la vérité, mais moi je savais tout, notamment qu'en trois semaines les Russes avaient atteint la mer, que le groupe d'armées Nord était isolé sur la Baltique et que le groupe d'armées Centre n'existait plus du tout. Dans cette ambiance maussade, Grothmann, l'adjoint de Brandt, me réserva un accueil froid, presque méprisant, il paraissait vouloir me blâmer personnellement pour les piètres résultats de l'Einsatz hongroise, et je le laissai parler, j'étais trop démoralisé pour protester. Brandt lui-même se trouvait à Rastenburg avec le Reichsführer. Mes collègues semblaient dans le désarroi, personne ne savait trop où il devait aller ou ce qu'il devait faire. Speer, depuis sa maladie, n'avait jamais tenté de me recontacter, mais je recevais encore des copies de ses lettres furieuses au Reichsführer: depuis le début de l'année, la Gestapo avait arrêté pour infractions diverses plus de trois cent mille personnes, dont deux cent mille travailleurs étrangers, qui allaient grossir les effectifs des camps; Speer accusait Himmler de braconner sa main-d'œuvre et menaçait d'en référer au Führer. Nos autres interlocuteurs accumulaient plaintes et critiques, surtout le Jägerstab qui s'estimait délibérément lésé. Nos propres lettres ou demandes ne recevaient que des réponses indifférentes. Mais cela m'était égal, je parcourais cette correspondance sans en comprendre la moitié. Parmi la pile de courrier qui m'attendait, je trouvai une lettre du juge Baumann: je déchirai l'enveloppe à la hâte, en tirai un petit mot anodin et une photographie. C'était la reproduction d'un vieux cliché, granuleux, un peu flou, aux tons très contrastés; on y voyait des hommes à cheval dans la neige, avec des uniformes hétéroclites, des casques de fer, des casquettes de marine, des bonnets en astrakan; Baumann avait tracé une croix à l'encre au-dessus d'un de ces hommes, qui portait un long manteau avec des galons d'officier; son visage ovale et minuscule était entièrement indistinct, méconnaissable. Au dos, Baumann avait porté la mention COURLANDE, sous WOLMAR, 1919. Son mot poli ne m'apprenait rien de plus.

J'avais eu de la chance: mon appartement avait survécu. De nouveau îl ne restait plus une vitre, ma voisine avait bouché les croisées tant bien que mal avec des planches et de la toile de bâche; dans le salon, les vitrines du buffet avaient sauté, le plafond s'était lézardé et le lustre était tombé; il régnait dans ma chambre une entêtante odeur de brûlé, car l'appartement voisin avait pris feu lorsqu'une bombe incendiaire était passée par la fenêtre; mais c'était habitable et même propre: ma voisine, Frau Zempke, avait tout nettoyé et fait reblanchir les murs pour masquer les traces de fumée, les lampes à huile, refourbies et astiquées, reposaient en rang sur le buffet, un fût et plusieurs bidons d'eau encombraient la salle de bains. J'ouvris la porte-fenêtre et toutes les croisées dont le cadre n'avait pas été cloué, pour profiter de la lumière de fin de journée, puis descendis remercier Frau Zempke, à qui je donnai de l'argent pour sa peine – elle aurait sans doute préféré de la charcuterie hongroise, mais encore une fois je n'y avais même pas songé – et aussi des coupons pour qu'elle puisse me préparer à manger: ceux-ci, m'expliqua-t-elle, ne me serviraient pas à grand-chose, le magasin où la plupart étaient enregistrés n'existait plus, mais si je lui donnais encore un peu d'argent, elle se débrouillerait. Je remontai Je tirai un fauteuil devant le balcon ouvert, c'était une calme et belle soirée d'été, il ne restait plus, de la moitié des immeubles environnants, que des façades vides et muettes ou des amas de décombres, et je contemplai longuement ce paysage de fin du monde, le parc, au pied de l'immeuble, demeurait silencieux, tous les enfants avaient dû être envoyés à la campagne. Je ne mis même pas de musique, afin de profiter un peu de cette douceur et de cette tranquillité. Frau Zempke m'apporta de la saucisse, du pain, et un peu de soupe, en s'excusant de ne pouvoir faire mieux, mais cela me convenait très bien, j'avais pris de la bière au comptoir de la Staatspolizei et je mangeai et bus avec plaisir, pris dans la curieuse illusion de flotter sur un îlot, un havre paisible au milieu du désastre. Après avoir rangé les couverts, je me versai un grand verre de mauvais schnaps, allumai une cigarette, et me rassis en tâtant ma poche pour y sentir l'enveloppe de Baumann. Mais je ne la sortis pas tout de suite, je regardais les jeux de la lumière du soir sur les ruines, cette longue lumière oblique qui jaunissait le calcaire des façades et passait par les fenêtres béantes pour aller éclairer le chaos de poutres calcinées et de cloisons effondrées. Dans certains appartements, on apercevait des traces de la vie qui s'y était déroulée: un cadre avec une photographie ou une reproduction encore accroché au mur, du papier peint lacéré, une table à moitié suspendue dans le vide avec sa nappe à carreaux rouge et blanc, une colonne de poêles en céramique toujours encastrés dans le mur à chaque étage, alors que tous les planchers avaient disparu. Çà et là, des gens continuaient à vivre: on voyait du linge suspendu à une fenêtre ou un balcon, des pots de fleurs, la fumée d'un tuyau de poêle. Le soleil tombait rapidement derrière les immeubles déchiquetés, projetant de grandes ombres monstrueusement déformées. Voilà, me disais-je, à quoi est réduite la capitale de notre Reich millénaire; quoi qu'il advienne, nous n'aurons pas assez du reste de notre vie pour reconstruire. Puis j'installai quelques lampes à huile près de moi et tirai enfin la photographie de ma poche. Cette image, je dois l'avouer, m'effrayait: j'avais beau la détailler, je ne reconnaissais pas cet homme dont le visage, sous sa casquette, se réduisait à une tache blanche, pas tout à fait informe, on pouvait deviner un nez, une bouche, deux yeux, mais sans traits, sans rien de distinctif, cela aurait pu être le visage de n'importe qui, et je ne comprenais pas, en buvant mon schnaps, comment cela pouvait être possible, comment, en regardant cette mauvaise photo mal reproduite, je ne pouvais pas me dire instantanément, sans hésiter: Oui, c'est mon père, ou bien: Non, ce n'est pas mon père, un tel doute me semblait insupportable, j'avais achevé mon verre et m'en étais versé un autre, j'examinais toujours la photo, fouillais dans mon souvenir pour rassembler des bribes sur mon père, sur son apparence, mais c'était comme si les détails se fuyaient les uns les autres et m'échappaient, la tache blanche sur la photographie les repoussait comme deux bouts d'aimant de même polarité, les dispersait, les corrodait Je n'avais pas de portrait de mon père: quelque temps après son départ, ma mère les avait tous détruits. Et maintenant cette photo ambiguë et insaisissable ruinait ce qui me restait de souvenirs, remplaçait sa présence vivante par un visage flou et un uniforme. Pris de rage, je déchirai la photographie en plusieurs morceaux et les jetai par le balcon. Puis je vidai mon verre et m'en versai aussitôt un autre. Je transpirais, j'avais envie de bondir hors de ma peau, trop étroite pour ma colère et mon angoisse. Je me déshabillai et me rassis nu devant le balcon ouvert, sans même prendre la peine de souffler les lampes. Tenant mon sexe et mes bourses dans une main, comme un petit moineau blessé qu'on ramasse dans un champ, je vidai verre sur verre et fumai rageusement; la bouteille une fois vide, je la pris par le col et l'envoyai au loin, vers le parc, sans me soucier des éventuels promeneurs. Je voulais continuer à jeter des choses, vider l'appartement, balancer les meubles. J'allai me passer un peu d'eau sur la figure et, levant une lampe à huile, je me regardai dans le miroir: mes traits étaient blafards, défaits, j'avais l'impression que mon visage fondait comme une cire déformée par la chaleur de ma laideur et de ma haine, mes yeux luisaient comme deux cailloux noirs plantés au milieu de ces formes hideuses et insensées, plus rien ne tenait ensemble. Je rejetai mon bras en arrière et projetai la lampe contre le miroir qui se volatilisa, un peu d'huile chaude fusa, me brûlant l'épaule et le cou. Je retournai au salon et me couchai en boule sur le divan. Je tremblais, je claquais des dents. Je ne sais pas où je trouvai la force de passer dans mon lit, c'était certainement parce que je mourais de froid, je m'enroulai dans les couvertures mais cela n'y changeait pas grand-chose. Ma peau fourmillait, des frissons secouaient mon échine, des crampes striaient ma nuque et me faisaient gémir d'inconfort, et toutes ces sensations montaient par grandes vagues, m'emportaient dans une eau glauque et trouble, et à chaque moment je pensais que ça ne pouvait pas être pire, puis j'étais emporté de nouveau et me retrouvais à un endroit d'où les douleurs et les sensations antérieures me paraissaient presque plaisantes, une exagération d'enfant. Ma bouche était desséchée, je ne pouvais décoller ma langue de la gangue pâteuse qui l'entourait, mais me lever pour aller chercher de l'eau, j'en aurais été bien incapable. J'errai longtemps ainsi dans les bois touffus de la fièvre, mon corps hanté par de vieilles obsessions: avec les frissons et les crampes, une sorte de fureur erotique traversait mon corps paralysé, mon anus me picotait, je bandais douloureusement, mais je ne pouvais faire le moindre geste pour me soulager, c'était comme si je me branlais la main pleine de verre pilé, je me laissais porter par cela comme par le reste. À certains moments, ces courants violents et contradictoires me faisaient glisser dans le sommeil, car des images angoissantes m'envahissaient l'esprit, j'étais un petit enfant nu qui chiait accroupi dans la neige, et je levais la tête pour me voir entouré de cavaliers aux visages de pierre, en manteaux de la Grande Guerre mais portant de longues lances plutôt que des fusils, et me jugeant silencieusement pour mon comportement inadmissible, je voulais fuir, mais c'était impossible, ils formaient un cercle autour de moi, et dans ma terreur je pataugeais dans ma merde, me souillais tandis qu'un des cavaliers aux traits flous se détachait du groupe et avançait vers moi. Mais cette image-là disparaissait, je devais entrer et sortir du sommeil et de ces rêves oppressants comme un nageur, à la surface de la mer, passe dans un sens et dans l'autre la limite entre l'eau et l'air, je retrouvais parfois mon corps inutile, dont j'aurais bien voulu me dépouiller comme on se défait d'un manteau mouillé, puis je repartais dans un autre récit embrouillé et confus, où une police étrangère me poursuivait, m'embarquait dans un fourgon qui passait par une falaise, je ne sais pas trop, il y avait un village, des maisons en pierre étagées sur une pente et autour des pins et du maquis, un village peut-être de l'arrière-pays provençal, et je désirais cela, une maison dans ce village et la paix qu'elle pouvait m'apporter, et au terme de longues péripéties ma situation trouvait sa résolution, les policiers menaçants disparaissaient, j'avais acheté la maison la plus basse du village, avec un jardin et une terrasse puis la forêt de pins autour, oh douce image d'Épinal, et alors c'était la nuit, il y avait une pluie d'étoiles filantes dans le ciel, des météorites qui brûlaient d'une lueur rose ou rouge et tombaient lentement, à la verticale, comme les étincelles mourantes d'un feu d'artifice, un grand rideau chatoyant, et je regardais cela, et les premiers de ces projectiles cosmiques touchaient la terre et à cet endroit d'étranges plantes commençaient à croître, des organismes bariolés, rouge, blanc, avec des taches, épais et gras comme certaines algues, elles s'élargissaient et montaient vers le ciel à une vitesse folle, à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres, projetant des nuées de graines qui à leur tour donnaient naissance à des plantes semblables qui prenaient du champ, poussaient à la verticale mais en écrasant tout autour d'elles par la force de leur poussée irrésistible, arbres, maisons, véhicules, et je regardais cela, terrifié, un mur gigantesque de ces plantes emplissait maintenant l'horizon de ma vue et s'étendait dans toutes les directions, et je comprenais que cet événe