ouvoir faire mieux, mais cela me convenait très bien, j'avais pris de la bière au comptoir de la Staatspolizei et je mangeai et bus avec plaisir, pris dans la curieuse illusion de flotter sur un îlot, un havre paisible au milieu du désastre. Après avoir rangé les couverts, je me versai un grand verre de mauvais schnaps, allumai une cigarette, et me rassis en tâtant ma poche pour y sentir l'enveloppe de Baumann. Mais je ne la sortis pas tout de suite, je regardais les jeux de la lumière du soir sur les ruines, cette longue lumière oblique qui jaunissait le calcaire des façades et passait par les fenêtres béantes pour aller éclairer le chaos de poutres calcinées et de cloisons effondrées. Dans certains appartements, on apercevait des traces de la vie qui s'y était déroulée: un cadre avec une photographie ou une reproduction encore accroché au mur, du papier peint lacéré, une table à moitié suspendue dans le vide avec sa nappe à carreaux rouge et blanc, une colonne de poêles en céramique toujours encastrés dans le mur à chaque étage, alors que tous les planchers avaient disparu. Çà et là, des gens continuaient à vivre: on voyait du linge suspendu à une fenêtre ou un balcon, des pots de fleurs, la fumée d'un tuyau de poêle. Le soleil tombait rapidement derrière les immeubles déchiquetés, projetant de grandes ombres monstrueusement déformées. Voilà, me disais-je, à quoi est réduite la capitale de notre Reich millénaire; quoi qu'il advienne, nous n'aurons pas assez du reste de notre vie pour reconstruire. Puis j'installai quelques lampes à huile près de moi et tirai enfin la photographie de ma poche. Cette image, je dois l'avouer, m'effrayait: j'avais beau la détailler, je ne reconnaissais pas cet homme dont le visage, sous sa casquette, se réduisait à une tache blanche, pas tout à fait informe, on pouvait deviner un nez, une bouche, deux yeux, mais sans traits, sans rien de distinctif, cela aurait pu être le visage de n'importe qui, et je ne comprenais pas, en buvant mon schnaps, comment cela pouvait être possible, comment, en regardant cette mauvaise photo mal reproduite, je ne pouvais pas me dire instantanément, sans hésiter: Oui, c'est mon père, ou bien: Non, ce n'est pas mon père, un tel doute me semblait insupportable, j'avais achevé mon verre et m'en étais versé un autre, j'examinais toujours la photo, fouillais dans mon souvenir pour rassembler des bribes sur mon père, sur son apparence, mais c'était comme si les détails se fuyaient les uns les autres et m'échappaient, la tache blanche sur la photographie les repoussait comme deux bouts d'aimant de même polarité, les dispersait, les corrodait Je n'avais pas de portrait de mon père: quelque temps après son départ, ma mère les avait tous détruits. Et maintenant cette photo ambiguë et insaisissable ruinait ce qui me restait de souvenirs, remplaçait sa présence vivante par un visage flou et un uniforme. Pris de rage, je déchirai la photographie en plusieurs morceaux et les jetai par le balcon. Puis je vidai mon verre et m'en versai aussitôt un autre. Je transpirais, j'avais envie de bondir hors de ma peau, trop étroite pour ma colère et mon angoisse. Je me déshabillai et me rassis nu devant le balcon ouvert, sans même prendre la peine de souffler les lampes. Tenant mon sexe et mes bourses dans une main, comme un petit moineau blessé qu'on ramasse dans un champ, je vidai verre sur verre et fumai rageusement; la bouteille une fois vide, je la pris par le col et l'envoyai au loin, vers le parc, sans me soucier des éventuels promeneurs. Je voulais continuer à jeter des choses, vider l'appartement, balancer les meubles. J'allai me passer un peu d'eau sur la figure et, levant une lampe à huile, je me regardai dans le miroir: mes traits étaient blafards, défaits, j'avais l'impression que mon visage fondait comme une cire déformée par la chaleur de ma laideur et de ma haine, mes yeux luisaient comme deux cailloux noirs plantés au milieu de ces formes hideuses et insensées, plus rien ne tenait ensemble. Je rejetai mon bras en arrière et projetai la lampe contre le miroir qui se volatilisa, un peu d'huile chaude fusa, me brûlant l'épaule et le cou. Je retournai au salon et me couchai en boule sur le divan. Je tremblais, je claquais des dents. Je ne sais pas où je trouvai la force de passer dans mon lit, c'était certainement parce que je mourais de froid, je m'enroulai dans les couvertures mais cela n'y changeait pas grand-chose. Ma peau fourmillait, des frissons secouaient mon échine, des crampes striaient ma nuque et me faisaient gémir d'inconfort, et toutes ces sensations montaient par grandes vagues, m'emportaient dans une eau glauque et trouble, et à chaque moment je pensais que ça ne pouvait pas être pire, puis j'étais emporté de nouveau et me retrouvais à un endroit d'où les douleurs et les sensations antérieures me paraissaient presque plaisantes, une exagération d'enfant. Ma bouche était desséchée, je ne pouvais décoller ma langue de la gangue pâteuse qui l'entourait, mais me lever pour aller chercher de l'eau, j'en aurais été bien incapable. J'errai longtemps ainsi dans les bois touffus de la fièvre, mon corps hanté par de vieilles obsessions: avec les frissons et les crampes, une sorte de fureur erotique traversait mon corps paralysé, mon anus me picotait, je bandais douloureusement, mais je ne pouvais faire le moindre geste pour me soulager, c'était comme si je me branlais la main pleine de verre pilé, je me laissais porter par cela comme par le reste. À certains moments, ces courants violents et contradictoires me faisaient glisser dans le sommeil, car des images angoissantes m'envahissaient l'esprit, j'étais un petit enfant nu qui chiait accroupi dans la neige, et je levais la tête pour me voir entouré de cavaliers aux visages de pierre, en manteaux de la Grande Guerre mais portant de longues lances plutôt que des fusils, et me jugeant silencieusement pour mon comportement inadmissible, je voulais fuir, mais c'était impossible, ils formaient un cercle autour de moi, et dans ma terreur je pataugeais dans ma merde, me souillais tandis qu'un des cavaliers aux traits flous se détachait du groupe et avançait vers moi. Mais cette image-là disparaissait, je devais entrer et sortir du sommeil et de ces rêves oppressants comme un nageur, à la surface de la mer, passe dans un sens et dans l'autre la limite entre l'eau et l'air, je retrouvais parfois mon corps inutile, dont j'aurais bien voulu me dépouiller comme on se défait d'un manteau mouillé, puis je repartais dans un autre récit embrouillé et confus, où une police étrangère me poursuivait, m'embarquait dans un fourgon qui passait par une falaise, je ne sais pas trop, il y avait un village, des maisons en pierre étagées sur une pente et autour des pins et du maquis, un village peut-être de l'arrière-pays provençal, et je désirais cela, une maison dans ce village et la paix qu'elle pouvait m'apporter, et au terme de longues péripéties ma situation trouvait sa résolution, les policiers menaçants disparaissaient, j'avais acheté la maison la plus basse du village, avec un jardin et une terrasse puis la forêt de pins autour, oh douce image d'Épinal, et alors c'était la nuit, il y avait une pluie d'étoiles filantes dans le ciel, des météorites qui brûlaient d'une lueur rose ou rouge et tombaient lentement, à la verticale, comme les étincelles mourantes d'un feu d'artifice, un grand rideau chatoyant, et je regardais cela, et les premiers de ces projectiles cosmiques touchaient la terre et à cet endroit d'étranges plantes commençaient à croître, des organismes bariolés, rouge, blanc, avec des taches, épais et gras comme certaines algues, elles s'élargissaient et montaient vers le ciel à une vitesse folle, à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres, projetant des nuées de graines qui à leur tour donnaient naissance à des plantes semblables qui prenaient du champ, poussaient à la verticale mais en écrasant tout autour d'elles par la force de leur poussée irrésistible, arbres, maisons, véhicules, et je regardais cela, terrifié, un mur gigantesque de ces plantes emplissait maintenant l'horizon de ma vue et s'étendait dans toutes les directions, et je comprenais que cet événement qui m'avait semblé si anodin était en fait la catastrophe finale, ces organismes, venus du cosmos, avaient trouvé avec notre terre et notre atmosphère un environnement qui leur était infiniment favorable et ils se démultipliaient à une vitesse folle, occupaient tout l'espace libre et broyaient tout sous eux, aveuglément, sans animosité, simplement par la force de leur pulsion de vie et de croissance, rien ne pourrait les freiner, et en quelques jours la terre allait disparaître sous eux, tout ce qui avait fait notre vie et notre histoire et notre civilisation allait être rayé par ces végétaux avides, c'était idiot, un accident malheureux, mais on n'aurait jamais le temps de trouver une parade, l'humanité allait être effacée. Les météorites continuaient à tomber en scintillant, les plantes, mues par une vie folle, déchaînée, montaient vers le ciel, cherchaient à emplir toute cette atmosphère, si enivrante pour elles. Et je compris alors, mais peut-être fut-ce plus tard, en sortant de ce rêve, que cela était juste, que c'est la loi de tout vivant, chaque organisme ne cherche qu'à vivre et à se reproduire, sans malice, les bacilles de Koch qui avaient rongé les poumons de Pergolèse et de Purcell, de Kafka et de Tchékhov ne nourrissaient aucune animosité envers eux, ils ne voulaient pas de mal à leurs hôtes, mais c'était la loi de leur survie et de leur développement, tout comme nous combattons ces bacilles avec des médicaments qu'on invente tous les jours, sans haine, pour notre propre survie, et notre vie entière est ainsi bâtie sur le meurtre d'autres créatures qui voudraient aussi vivre, les animaux que nous mangeons, les plantes aussi, les insectes que nous exterminons, qu'ils soient réellement dangereux, comme les scorpions ou les poux, ou simplement gênants, comme les mouches, cette plaie de l'homme, qui n'a pas tué une mouche dont le bourdonnement irritant dérangeait sa lecture, ce n'est pas cruauté, c'est la loi de notre vie, nous sommes plus forts que les autres vivants et disposons à notre guise de leur vie et de leur mort, les vaches, les poulets, les épis de blé sont sur terre pour nous servir, et il est normal qu'entre nous nous agissions de même, que chaque groupe humain veuille exterminer ceux qui lui contestent la terre, l'eau, l'air, pourquoi, en effet, mieux traiter un Juif qu'une vache ou un bacille de Koch, si nous le pouvions, et si le Juif le pouvait il ferait de même avec nous, ou avec d'autres, pour garantir sa propre vie, c'est la loi de toutes choses, la guerre permanente de tous contre tous, et je sais que cette pensée n'a rien d'original, que c'est presque un lieu commun du darwinisme biologique ou social, mais cette nuit-là dans ma fièvre sa force de vérité me frappa comme jamais auparavant ou après, stimulée par ce rêve où l'humanité succombait à un autre organisme dont la puissance de vie était plus grande que la sienne, et je comprenais bien entendu que cette règle valait pour tous, que si d'autres se révélaient plus forts que nous ils nous feraient à leur tour ce que nous avions fait à d'autres, et que devant ces poussées les frêles barrières qu'érigent les hommes pour tenter de réguler la vie commune, lois, justice, morale, éthique, comptent peu, que la moindre peur ou la moindre pulsion un peu forte les font sauter comme une barrière de paille, mais qu'alors aussi ceux qui ont fait le premier pas ne doivent pas compter que les autres, leur tour venu, respecteront la justice et les lois, et j'avais peur, car nous perdions la guerre.