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J'avais laissé mes fenêtres ouvertes et l'aube se déversa peu à peu dans l'appartement. Lentement, les oscillations de la fièvre me ramenaient vers la conscience de mon corps, des draps trempés qui l'enserraient. Un besoin violent acheva de me réveiller. Je ne sais pas trop comment, je réussis à me traîner jusqu'à la salle de bains, à me poser sur la cuvette pour me vider, une longue diarrhée qui semblait ne plus finir. Lorsqu'elle cessa enfin je m'essuyai tant bien que mal, pris le verre un peu sale où je gardais ma brosse à dents, et puisai à même le seau pour boire avec avidité cette mauvaise eau qui me paraissait celle de la source la plus pure; mais verser le reste du seau dans la cuvette pleine d'immondices (la chasse d'eau ne marchait plus depuis longtemps), je n'en eus pas la force. Je retournai m'enrouler dans les couvertures et grelottai violemment, longuement, accablé par l'effort. Plus tard j'entendis frapper à la porte: ce devait être Piontek, que d'habitude je retrouvais dans la rue, mais je n'avais plus la force de me lever. La fièvre allait et venait, tantôt sèche et presque douce, tantôt une fournaise déchaînée dans mon corps. Le téléphone sonna plusieurs fois, chaque sonnerie me vrillait le tympan comme un coup de couteau, mais je ne pouvais rien faire, ni répondre, ni le couper. La soif était revenue tout de suite et absorbait la majeure partie de mon attention, laquelle, maintenant presque détachée de tout, étudiait mes symptômes sans passion, comme de l'extérieur. Je savais que si je ne faisais rien, si personne ne venait, j'allais mourir ici, sur ce lit, au milieu de flaques d'excréments et d'urine, car, incapable de me relever, j'allais bientôt faire sous moi. Mais cette idée ne m'affligeait pas, ne m'inspirait aucune pitié ou peur, je n'éprouvais que du mépris envers ce que j'étais devenu et ne souhaitais ni que cela cesse, ni que cela continue. Au milieu des divagations de mon esprit malade, le jour éclairait maintenant l'appartement, la porte s'ouvrit et Piontek entra. Je le pris pour une nouvelle hallucination et ne fis que sourire niaisement lorsqu'il m'adressa la parole. Il s'approcha de mon lit, me toucha le front, prononça distinctement le mot «Merde», et appela Frau Zempke, qui avait dû lui ouvrir. «Allez chercher à boire», lui dit-il. Puis je l'entendis téléphoner. Il revint me voir: «Vous m'entendez, Herr Obersturmbannführer?» Je fis signe que oui. «J'ai appelé le bureau. Un médecin va venir. À moins que vous ne préfériez que je vous transporte à l'hôpital?» Je fis signe que non. Frau Zempke revint avec un pichet d'eau; Piontek en versa dans un verre, me souleva la tête, et me fit boire un peu. La moitié du verre coula sur ma poitrine et les draps. «Encore», fis-je. Je bus ainsi plusieurs verres, cela me ramenait à la vie. «Merci», dis-je. Frau Zempke fermait les fenêtres. «Laissez-les ouvertes», ordonnai-je. – «Vous voulez manger quelque chose?» demanda Piontek. – «Non», répondis-je et me laissai aller sur mon coussin trempé. Piontek ouvrit l'armoire, en tira des draps propres, et entreprit de refaire le lit. Les draps secs étaient frais, mais trop rugueux pour ma peau devenue hypersensible, je ne pouvais trouver de position reposante. Un peu plus tard, un médecin S S arriva, un Hauptsturmführer que je ne connaissais pas. Il m'examina de la tête aux pieds, me palpa, m'ausculta – le métal froid du stéthoscope brûlait ma peau -, prit ma température, tapota ma poitrine. «Vous devriez être à l'hôpital», déclara-t-il enfin. – «Je ne veux pas», dis-je. Il fit la moue: «Vous avez quelqu'un qui peut s'occuper de vous? Je vais vous faire une piqûre, mais vous devrez prendre des cachets, boire du jus de fruits, du bouillon». Piontek alla discuter avec Frau Zempke, qui était redescendue, puis revint dire qu'elle pourrait s'occuper de ça. Le médecin m'expliqua ce que j'avais mais, soit que je ne comprisse rien à ses paroles, soit que j'oubliasse de suite, je ne retins rien de son diagnostic. Il me fit une piqûre, abominablement douloureuse. «Je reviendrai demain, dit-il. Si la fièvre n'a pas baissé, je vous ferai hospitaliser». – «Je ne veux pas être hospitalisé», marmonnai-je. – «Je vous assure que ça m'est égal», me dit-il sévèrement. Puis il me quitta. Piontek avait l'air gêné. «Bon, Herr Obersturmbannführer, je vais aller voir si je peux trouver des choses pour Frau Zempke». Je hochai la tête et il partit à son tour. Un peu plus tard, Frau Zempke apparut avec un bol de bouillon dont elle m'obligea à avaler quelques cuillerées. Le jus tiède débordait de ma bouche, coulait sur mon menton envahi par une barbe rêche, Frau Zempke m'essuyait patiemment et recommençait. Puis elle me fit boire de l'eau. Le médecin m'avait aidé à uriner, mais mes coliques me reprenaient; après mon séjour à Hohenlychen, j'avais perdu toute timidité à cet égard, je demandai en m'excusant à Frau Zempke de m'aider, et cette femme déjà âgée le fit sans dégoût, comme s'il se fût agi d'un petit enfant. Enfin elle me laissa et je flottai sur mon lit. Je me sentais léger maintenant, calme, la piqûre avait dû me soulager un peu, mais j'étais vide de toute énergie, vaincre le poids du drap pour lever mon bras aurait été au-delà de mes forces. Cela m'était indifférent, je me laissai aller, je sombrai tranquillement dans ma fièvre et la douce lumière d'été, le ciel bleu qui emplissait le cadre des fenêtres ouvertes, vide et serein. En pensée, je tirais autour de moi non seulement mes draps et mes couvertures mais l'appartement entier, je m'en enveloppai le corps, c'était chaud et rassurant, comme un utérus dont je n'aurais jamais voulu sortir, paradis sombre, muet, élastique, agité seulement par le rythme des battements de cœur et du sang qui coule, une immense symphonie organique, ce n'était pas Frau Zempke qu'il me fallait, mais un placenta, je baignais dans ma sueur comme dans un liquide amniotique, et j'aurais voulu que la naissance n'existe pas. L'épée de feu qui me chassa de cet éden, ce fut la voix de Thomas: «Eh bien! Tu n'as pas l'air en forme». Lui aussi me redressa, me fit boire un peu. «Tu devrais être à l'hôpital», dit-il comme les autres. – «Je ne veux pas aller à l'hôpital», répétai-je stupidement, obstinément. Il regarda autour de lui, sortit sur le balcon, revint. «Qu'est-ce que tu vas faire en cas d'alerte? Tu ne pourras jamais descendre à la cave». «Je m'en fous». – «Viens au moins chez moi, alors. Je suis à Wannsee, maintenant, tu seras tranquille. Ma gouvernante s'occupera de toi». – «Non». Il haussa les épaules: «Comme tu veux». Je souhaitais de nouveau pisser, je profitai de sa présence pour le mettre à contribution. Il voulait encore me parler, mais je ne répondais pas.