Enfin il partit. Un peu plus tard, Frau Zempke revint s'affairer autour de moi: je me laissai faire avec une morne indifférence. Le soir, Hélène apparut dans ma chambre. Elle portait une petite valise qu'elle posa près de la porte; puis, lentement, elle tira l'épingle de son chapeau et secoua ses épais cheveux blonds, légèrement ondulés, sans me quitter des yeux. «Qu'est-ce que vous foutez ici?» demandai-je grossièrement. – «Thomas m'a prévenue. Je suis venue m'occuper de vous». «Je ne veux pas qu'on s'occupe de moi, dis-je avec hargne. Frau Zempke me suffit». – «Frau Zempke a une famille et ne peut pas être ici tout le temps. Je vais rester avec vous jusqu'à ce que vous alliez mieux». Je la fixai d'un air mauvais: «Allez-vous-en!» Elle vint s'asseoir auprès du lit et me prit la main; je voulais la retirer, mais n'en avais pas la force. «Vous êtes brûlant». Elle se releva, ôta sa veste, l'accrocha au dos d'une chaise, puis elle alla mouiller une serviette et revint me la poser sur le front. Je la laissai faire en silence. «De toute façon, dit-elle, je n'ai plus grand-chose à faire au travail. Je peux prendre le temps. Il faut que quelqu'un reste avec vous». Je ne disais rien. Le jour baissait. Elle me fit boire, essaya de me donner un peu de bouillon froid, puis elle s'assit près de la fenêtre et ouvrit un livre. Le ciel d'été pâlissait, c'était le soir. Je la regardai: elle était comme une étrangère. Depuis mon départ pour la Hongrie, plus de trois mois auparavant, je n'avais eu aucun contact avec elle, je ne lui avais pas écrit une lettre, et il me semblait l'avoir presque oubliée. J'examinai son profil doux et sérieux et me dis qu'il était beau; mais cette beauté n'avait pour moi ni sens, ni utilité. Je tournai les yeux au plafond et me laissai aller quelque temps, j'étais bien fatigué. Enfin, une heure plus tard peut-être, je dis sans la regarder: «Allez me chercher Frau Zempke,» – «Pour quoi faire?» demanda-t-elle en refermant son livre. – «J'ai besoin de quelque chose», dis-je. – «De quoi? Je suis là pour vous aider». Je la regardai: la tranquillité de ses yeux bruns m'énervait comme une offense. «J'ai besoin de chier», dis-je brutalement. Mais la provoquer semblait impossible: «Expliquez-moi ce qu'il faut faire, dit-elle calmement. Je vous aiderai». Je le lui expliquai, sans mots grossiers mais sans euphémismes, et elle fit ce qu'il fallait faire. Je me dis amèrement que c'était la première fois qu'elle me voyait nu, je n'avais pas de pyjama, et qu'elle n'avait jamais dû imaginer qu'elle me verrait nu dans ces conditions. Je n'en avais pas honte, mais j'étais dégoûté de moi-même et ce dégoût s'étendait à elle, à sa patience et à sa douceur. Je voulais l'offenser, me masturber devant elle, lui demander des faveurs obscènes, mais c'était seulement une idée, j'aurais été incapable de bander, incapable de faire un geste demandant un peu de force. De toute façon la fièvre montait de nouveau, je recommençais à trembler, à suer. «Vous avez froid, dit-elle lorsqu'elle eut fini de me nettoyer. Attendez». Elle quitta l'appartement et revint au bout de quelques minutes avec une couverture qu'elle étendit sur moi. Je m'étais roulé en boule, je claquais des dents, j'avais l'impression que mes os s'entrechoquaient comme une poignée d'osselets. La nuit ne venait toujours pas, l'interminable journée d'été se prolongeait, cela m'affolait, mais en même temps je savais que la nuit ne m'apporterait aucun répit, aucun apaisement. De nouveau, avec une grande douceur, elle m'obligea à boire. Mais cette douceur me mettait hors de moi: que me voulait donc cette fille? À quoi songeait-elle, avec sa gentillesse et sa bonté? Espérait-elle ainsi me convaincre de quelque chose? Elle me traitait comme si j'étais son frère, son amant ou son mari. Mais elle n'était ni ma sœur, ni ma femme. Je tremblais, les vagues de la fièvre me secouaient, et elle, elle m'essuyait le front. Quand sa main approchait de ma bouche, je ne savais si je devais la mordre ou l'embrasser. Puis tout se brouilla pour de bon. Des images me venaient, je ne saurais dire si c'étaient des rêves ou des pensées, c'étaient les mêmes que celles qui m'avaient tant préoccupé les premiers mois de l'année, je me voyais vivant avec cette femme, réglant ainsi ma vie, je quittais la S S et toutes les horreurs qui m'environnaient depuis tant d'années, mes propres travers tombaient de moi comme la peau d'un serpent lors de la mue, mes hantises se dissolvaient comme un nuage d'été, je rejoignais le fleuve commun. Mais ces pensées, loin de m'apaiser, me révoltaient: Eh quoi! égorger mes rêves pour enfoncer ma verge dans son vagin blond, embrasser son ventre qui gonflerait en portant de beaux enfants sains? Je revoyais les jeunes femmes enceintes, assises sur leurs valises dans la gadoue de Kachau ou de Munkacs, je songeais à leurs sexes discrètement nichés entre leurs jambes, sous leurs ventres arrondis, ces sexes et ces ventres de femmes qu'elles porteraient au gaz comme une médaille d'honneur. C'est toujours dans le ventre des femmes qu'il y a les enfants, c'est ça qui est si terrible. Pourquoi cet atroce privilège? Pourquoi les relations entre les hommes et les femmes doivent-elles toujours se résumer, en fin de compte, à l'imprégnation? Un sac à semence, une couveuse, une vache à lait, la voilà, la femme dans le sacrement du mariage. Si peu attrayantes que fussent mes mœurs, elles restaient au moins pures d'une telle corruption. Paradoxe peut-être, je le vois maintenant en l'écrivant, mais qui à ce moment-là, dans les vastes spirales que décrivait mon esprit surchauffé, me semblait parfaitement logique et cohérent. J'avais envie de me lever, de secouer Hélène pour lui expliquer tout cela, mais peut-être ai-je aussi rêvé cette envie, car j'aurais été bien incapable d'esquisser un geste. Avec le matin, la fièvre baissait un peu. Je ne sais pas où dormait Hélène, sans doute sur le divan, mais je sais qu'elle venait me voir toutes les heures, m'essuyer le visage et me faire boire un peu. Avec le mal toute énergie s'était retirée de mon corps, je gisais les membres brisés et sans force, oh beau souvenir d'école. Mes pensées affolées s'étaient enfin dissipées, ne laissant derrière elles qu'une amertume profonde, une acre envie de mourir vite pour y mettre fin. Au début de la matinée, Piontek arriva avec une pleine corbeille d'oranges, trésor inouï dans l'Allemagne de cette époque. «C'est Herr Mandelbrod qui les a envoyées au bureau», expliqua-t-il. Hélène en prit deux et descendit chez Frau Zempke pour les presser; puis, aidée par Piontek, elle me redressa sur des coussins et me fit boire à petites gorgées; cela laissait un goût étrange, presque métallique dans ma bouche. Piontek eut avec elle un bref conciliabule que je n'entendis pas, puis il partit. Frau Zempke monta, elle avait lavé et fait sécher mes draps de la veille elle aida Hélène à changer mon lit, de nouveau trempé par les suées de la nuit. «C'est très bien que vous suiez, dit-elle, ça chasse la fièvre». Ça m'était égal, je voulais seulement me reposer, mais je n'avais pas un moment de paix, le Hauptsturmführer de la veille revenait et m'examinait avec un air maussade: «Vous ne voulez toujours pas aller à l'hôpital?» – «Non, non, non». Il passa au salon pour discuter avec Hélène, puis se montra de nouveau: «Votre fièvre a un peu baissé, me dit-il. J'ai dit à votre amie de prendre régulièrement votre température: si vous redépassez 41 °, il faudra vous envoyer à l'hôpital. C'est compris?» Il me fit une piqûre dans la fesse, aussi pénible que celle de la veille. «J'en laisse une autre ici, votre amie vous la fera ce soir, ça réduira la fièvre durant la nuit. Essayez de manger un peu». Après son départ, Hélène m'amena du bouillon: elle prit un morceau de pain, l'emietta, le trempa dans le liquide, essaya de me le faire avaler, mais je secouai la tête, c'était impossible. Je réussis néanmoins à boire un peu de bouillon. Comme après la première piqûre, j'avais la tête plus claire, mais j'étais drainé, vidé. Je ne résistai même pas quand Hélène me lava patiemment le corps avec une éponge et de l'eau tiède, puis m'habilla d'un pyjama emprunté à Herr Zempke. Ce n'est que lorsqu'elle me borda et voulut s'asseoir pour lire que j'explosai. «Pourquoi faites-vous tout ça? lui lançai-je méchamment. Que me voulez-vous?» Elle referma son livre et fixa sur moi ses grands yeux calmes: