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«Je ne veux rien de vous. Je veux juste vous aider». – «Pourquoi? Qu'espérez-vous?» – «Mais rien du tout». Elle haussa légèrement les épaules. «Je suis venue vous aider par amitié, c'est tout». Elle tournait le dos à la fenêtre, son visage était dans l'ombre, je l'examinai avidement, mais ne pouvais rien y lire. «Par amitié? aboyai-je. Quelle amitié? Que savez-vous de moi? Nous sommes sortis ensemble quelquefois, c'est tout, et maintenant vous venez vous installer chez moi comme si vous y habitiez». Elle sourit: «Ne vous excitez pas comme ça. Vous allez vous fatiguer». Ce sourire me mit hors de moi:

«Mais qu'est-ce que tu sais de la fatigue? Hein! Qu'est-ce que tu en sais?» Je m'étais redressé, je retombai en arrière, épuisé, la tête contre le mur. «Tu n'as aucune idée, tu ne sais rien de la fatigue, tu vis ta gentille vie de fille allemande, les yeux fermés, tu ne vois rien, tu vas au boulot, tu cherches un nouveau mari, tu ne vois rien de ce qui se passe autour de toi.» Son visage restait calme, elle ne relevait pas la brutalité du tutoiement, je continuais, postillonnant à travers mes cris: «Tu ne sais rien de moi, rien de ce que je fais, rien de ma fatigue, depuis trois ans qu'on tue les gens, oui, voilà ce qu'on fait, on tue, on tue les Juifs, on tue les Tsiganes, les Russes, les Ukrainiens, les Polonais, les malades, les vieux, les femmes, les jeunes femmes comme toi, les enfants!» Elle serrait les dents, maintenant, ne disait toujours rien, mais j'étais lancé: «Et ceux qu'on ne tue pas, on les envoie travailler dans nos usines, comme des esclaves, c'est ça, tu vois, les questions économiques. Ne fais pas l'innocente! Tes vêtements, d'où crois-tu qu'ils viennent? Et les obus de la Flak qui te protège des avions ennemis, d'où viennent-ils? Les tanks qui retiennent les bolcheviques, à l'Est? Combien d'esclaves sont morts pour les fabriquer? Tu ne t'es jamais posé ce genre de question?» Elle ne réagissait toujours pas, et plus elle restait calme et silencieuse, plus je me montais la tête: «Ou bien tu ne savais pas? C'est ça? Comme tous les autres bons Allemands. Personne ne sait rien, sauf ceux qui font le sale boulot. Où sont-ils passés, tes voisins juifs de Moabit? Tu ne te l'es jamais demandé? À l'Est? On les a envoyés travailler à l'Est? Où ça? S'il y avait six ou sept millions de Juifs qui travaillaient à l'Est, on aurait construit des villes entières! Tu n'écoutes pas la BBC? Ils savent, eux! Tout le monde sait, sauf les bons Allemands qui ne veulent rien savoir». Je rageais, je devais être blême, elle paraissait écouter attentivement, elle ne bougeait pas. «Et ton mari, en Yougoslavie, que faisait-il, à ton avis? Dans la Waffen-SS? La guerre aux partisans? Tu sais ce que c'est, la lutte contre les partisans? Les partisans, on les voit rarement, alors on détruit l'environnement dans lequel ils survivent. Tu comprends ce que ça veut dire? Tu conçois ton Hans en train de tuer des femmes, de tuer leurs enfants devant elles, de brûler leurs maisons avec leurs cadavres dedans?» Pour la première fois, elle réagit. «Taisez-vous! Vous n'avez pas le droit!» – «Et pourquoi n'aurais-je pas le droit? ricanai-je. Tu crois peut-être que je suis meilleur? Tu viens me soigner, tu crois que je suis un homme aimable, un docteur en droit, un parfait gentleman, un bon parti? On tue des gens, tu comprends, c'est ce qu'on fait, tous, ton mari était un assassin, je suis un assassin, et toi, tu es la complice d'assassins, tu portes et tu manges le fruit de notre labeur». Elle était livide, mais son visage ne reflétait qu'une infinie tristesse: «Vous êtes un malheureux». – «Et pourquoi donc? Ça me plaît, moi, ce que je suis. Je prends du grade. Bien sûr, ça ne va pas durer. On a beau tuer tout le monde, ils sont trop nombreux, on va perdre la guerre. Au lieu de gaspiller ton temps à jouer à l'infirmière et au gentil malade, tu ferais mieux de songer à te tirer. Et si j'étais toi, j'irais vers l'ouest. Les Yankees auront la queue moins leste que les Ivan. Au moins ils mettront des capotes: ces braves garçons ont peur des maladies. À moins que tu ne préfères le Mongol puant? C'est peut-être à ça que tu rêves la nuit?» Elle était toujours blanche, mais elle sourit à ces paroles: «Vous divaguez. C'est la fièvre, vous devriez vous entendre». – «Je m'entends très bien». Je haletais, l'effort m'avait épuisé. Elle alla mouiller une compresse et revint m'essuyer le front. «Si je te demandais de te mettre nue, tu le ferais? Pour moi? De te branler devant moi? De me sucer la queue? Tu le ferais?» – «Calmez-vous, dit-elle. Vous allez faire remonter la fièvre». Il n'y avait rien à faire, cette fille était trop obstinée. Je fermai les yeux et m'abandonnai à la sensation de l'eau froide sur mon front. Elle rajusta les coussins, tira la couverture. Je respirais en sifflant, je voulais de nouveau la battre, lui donner des coups de pied dans le ventre, pour son obscène, son inadmissible bonté. Le soir, elle vint me donner la piqûre. Je me retournai péniblement sur le ventre; lorsque je me déculottai, le souvenir de certains adolescents vigoureux me passa brièvement par la tête, puis s'émietta, j'étais trop fatigué. Elle hésita, elle n'avait jamais fait de piqûre, mais lorsqu'elle planta l'aiguille, ce fut d'une main ferme et sûre. Elle avait un petit coton imbibé d'alcool et elle essuya ma fesse après l'injection, je trouvais cela touchant, elle avait dû se souvenir que les infirmières faisaient comme ça. Couché sur le flanc, je m'enfonçai moi-même le thermomètre dans l'anus pour prendre ma température, sans faire attention à elle mais sans chercher spécialement à la provoquer non plus. Je devais avoir un peu plus de 40 °. Puis la nuit recommença, la troisième de cette éternité de pierre, je divaguais de nouveau parmi les broussailles et les falaises éboulées de ma pensée. Au milieu de la nuit, je me mis à suer abondamment, le pyjama mouillé collait à ma peau, j'en étais à peine conscient, je me souviens de la main d'Hélène sur mon front et sur ma joue, repoussant mes cheveux trempés, frôlant ma barbe, elle me dit plus tard que je m'étais mis à parler à haute voix, c'était ce qui l'avait tirée de son sommeil et amenée à mes côtés, des bribes de phrases, plutôt incohérentes, m'affirma-t-elle, mais elle ne voulut jamais me dire ce qu'elle avait compris. Je n'insistai pas, je pressentais que cela valait mieux. Le lendemain matin, la fièvre était retombée en dessous de 39 °. Lorsque Piontek passa prendre de mes nouvelles, je le renvoyai au bureau chercher du vrai café que je gardais en réserve, pour Hélène. Le médecin, lorsqu'il vint m'examiner, me félicita: «Vous avez passé le cap, je crois. Mais ce n'est pas encore fini et vous devez reprendre des forces». Je me sentais comme un naufragé qui, après une lutte acharnée et épuisante contre la mer, se laisse enfin rouler sur le sable d'une plage: je n'allais peut-être pas mourir, après tout. Mais cette comparaison est mauvaise car le naufragé nage, se débat pour survivre, et moi je n'avais rien fait, je m'étais laissé porter et c'était seulement la mort qui n'avait pas voulu de moi. Je bus avidement le jus d'orange que m'apporta Hélène. Vers midi, je me redressai un peu: Hélène se tenait dans l'ouverture des portes entre ma chambre et le salon, appuyée au chambranle, un chandail d'été sur les épaules, elle me regardait distraitement, une tasse de café fumant à la main. «Je vous envie de pouvoir boire du café», dis-je. – «Oh! Attendez, je vais vous aider». -»Ça n'est pas la peine». J'étais plus ou moins assis, j'avais réussi à tirer un coussin dans mon dos. «Je vous demande de me pardonner pour mes propos d'hier. J'ai été odieux». Elle fit un petit signe de la tête, but du café, et détourna le visage en direction de la porte-fenêtre du balcon. Au bout d'un moment, elle me regarda de nouveau: «Ce que vous disiez… sur les morts. C'était vrai?» – «Vous voulez vraiment le savoir?» -»Oui». Ses beaux yeux me scrutaient, il me semblait y per cevoir une lueur inquiète, mais elle restait calme, maître d'elle-même. «Tout ce que j'ai dit est vrai». – «Les femmes, les enfants aussi?» – «Oui». Elle détourna la tête, elle se mordait la lèvre supérieure; lorsqu'elle me regarda de nouveau, ses yeux étaient emplis de larmes: «C'est triste», dit-elle. – «Oui. C'est affreusement triste». Elle réfléchit avant de parler: «Vous savez que nous allons payer pour cela». – «Oui. Si nous perdons la guerre, la vengeance de nos ennemis sera impitoyable». – «Je ne parlais pas de ça. Même si nous ne perdons pas la guerre, nous allons payer. Il faudra payer.» Elle hésita encore. «Je vous plains», conclut-elle. Elle n'en parla plus, elle continua ses soins, même les plus humiliants. Mais ses gestes semblaient avoir une autre qualité, plus froids, plus fonctionnels. Dès que je pus marcher je lui demandai de rentrer chez elle. Elle se fit un peu prier mais j'insistai: «Vous devez être épuisée. Allez vous reposer. Frau Zempke pourra s'occuper de ce dont j'ai besoin». Enfin elle accepta et rangea ses affaires dans sa petite valise. J'appelai Piontek pour qu'il la ramène chez elle. «Je vous téléphonerai», lui dis-je. Lorsque Piontek arriva je la raccompagnai jusqu'à la porte de l'appartement. «Merci pour vos soins», dis-je en lui serrant la main. Elle hocha la tête mais ne dit rien. «À bientôt», ajoutai-je froidement. Je passai les jours suivants à dormir. J'avais encore de la fièvre, autour de 38 °, parfois 39 °; mais je buvais du jus d'orange et du bouillon de viande, je mangeais du pain, un peu de poulet. La nuit, il y avait souvent des alertes et je n'y prêtais pas attention (il se peut qu'il y en ait eu durant mes trois nuits de délire, aussi, mais je ne sais pas). C'était des petits raids, une poignée de Mosquito qui larguaient quelques bombes au hasard, surtout sur le centre administratif. Mais un soir Frau Zempke et son mari m'obligèrent à descendre à la cave, après m'avoir passé ma robe de chambre; l'effort m'épuisa tellement qu'il fallut me porter pour me remonter. Quelques jours après le départ d'Hélène, Frau Zempke fit irruption en début de soirée, rouge, en bigoudis et en peignoir: «Herr Obersturmbannführer! Herr Obersturmbannführer!» Elle m'avait réveillé et j'étais agacé: «Qu'y a-t-il, Frau Zempke?» – «On a essayé de tuer le Führer!» Elle m'expliqua avec des mots hachés ce qu'elle avait entendu à la radio: il y avait eu un attentat, au QG du Führer, en Prusse orientale, il était indemne, avait reçu Mussolini dans l'après-midi, et était déjà retourné au travail. «Et puis?» demandai-je. – «Eh bien, mais c'est affreux!» – «Certes, rétorquai-je sèchement. Mais le Führer est en vie, vous dites, c'est l'essentiel. Merci». Je me recouchai; elle attendit un moment, un peu désemparée, puis battit en retraite. Je dois l'avouer, je ne pensai même pas à cette nouvelle: je ne pensais plus à rien. Quelques jours plus tard, Thomas passa me voir. «Tu as l'air d'aller mieux». – «Un peu», répondis-je. Je m'étais enfin rasé, je devais vaguement reprendre une apparence humaine; mais j'avais du mal à formuler des pensées suivies, elles se fragmentaient sous l'effort, il ne m'en restait que des bribes, sans lien entre elles, Hélène, le Führer, mon travail, Mandelbrod, Clemens et Weser, un fouillis inextricable. «Tu as entendu la nouvelle», dit Thomas qui s'était assis près de la fenêtre et fumait. – «Oui. Comment va le Führer?» – «Le Führer va bien. Mais c'était plus qu'une tentative d'assassinat. La Wehrmacht, une partie en tout cas, a voulu faire un coup d'État». Je grognai de surprise et Thomas me donna les détails de l'affaire. «Au début, on pensait que ça se limitait à une cabale d'officiers. En fait ça rayonnait dans tous les sens: il y avait des cliques dans l'Abwehr, à l'Auswärtiges Amt, chez les vieux aristocrates. Même Nebe, semble-t-il, était dans le coup. Il a disparu hier après avoir essayé de se couvrir en arrêtant des conspirateurs. Comme Fromm. Bref, c'est un peu la pagaille. Le Reichsführer a été nommé à la tête de l'Ersatzheer à la place de Fromm. Il est clair que maintenant la S S va avoir un rôle crucial à jouer». Sa voix était tendue, mais sûre et déterminée. «Que s'est-il passé à l'Auswärtiges Amt?» demandai-je. – «Tu penses à ton amie? On a déjà arrêté pas mal de monde, y compris quelques-uns de ses supérieurs; on devrait arrêter von Trott zu Solz d'un jour à l'autre. Mais je ne pense pas que tu doives te faire du souci pour elle». – «Je ne me faisais pas de souci. Je demandais, c'est tout. Tu t'occupes de tout ça?» Thomas fit signe que oui. «Kaltenbrunner a créé une commission spéciale pour enquêter sur les ramifications de l'affaire. C'est Huppenkothen qui s'en occupe, je vais être son adjoint. Panzinger va sans doute remplacer Nebe à la Kripo. De toute façon, on avait déjà commencé à tout réorganiser, à la Staatspolizei, ça ne fera qu'accélérer les choses». – «Et que visaient-ils, tes conspirateurs?» -»Ce ne sont pas mes conspirateurs, siffla-t-il. Et ça varie. La plupart pensaient apparemment que sans le Führer et le Reichsführer, les Occidentaux accepteraient une paix séparée. Ils voulaient démanteler la SS. Ils ne semblaient pas se rendre compte que c'était juste un nouveau Dolchstoss, un coup de couteau dans le dos comme en 18. Comme si l'Allemagne les aurait suivis, les traîtres. J'ai l'impression que beaucoup d'entre eux étaient un peu dans la lune: certains croyaient même qu'on leur laisserait garder l'Alsace et la Lorraine, une fois qu'ils se seraient déculottés. Et les Territoires incorporés, bien sûr. Des rêveurs, quoi. Mais on verra bien tout ça: ils étaient tellement idiots, les civils surtout, qu'ils mettaient presque tout par écrit. On a trouvé des masses de projets, des listes de ministres pour leur nouveau gouvernement. Ils avaient même placé ton ami Spee