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divaguais de nouveau parmi les broussailles et les falaises éboulées de ma pensée. Au milieu de la nuit, je me mis à suer abondamment, le pyjama mouillé collait à ma peau, j'en étais à peine conscient, je me souviens de la main d'Hélène sur mon front et sur ma joue, repoussant mes cheveux trempés, frôlant ma barbe, elle me dit plus tard que je m'étais mis à parler à haute voix, c'était ce qui l'avait tirée de son sommeil et amenée à mes côtés, des bribes de phrases, plutôt incohérentes, m'affirma-t-elle, mais elle ne voulut jamais me dire ce qu'elle avait compris. Je n'insistai pas, je pressentais que cela valait mieux. Le lendemain matin, la fièvre était retombée en dessous de 39 °. Lorsque Piontek passa prendre de mes nouvelles, je le renvoyai au bureau chercher du vrai café que je gardais en réserve, pour Hélène. Le médecin, lorsqu'il vint m'examiner, me félicita: «Vous avez passé le cap, je crois. Mais ce n'est pas encore fini et vous devez reprendre des forces». Je me sentais comme un naufragé qui, après une lutte acharnée et épuisante contre la mer, se laisse enfin rouler sur le sable d'une plage: je n'allais peut-être pas mourir, après tout. Mais cette comparaison est mauvaise car le naufragé nage, se débat pour survivre, et moi je n'avais rien fait, je m'étais laissé porter et c'était seulement la mort qui n'avait pas voulu de moi. Je bus avidement le jus d'orange que m'apporta Hélène. Vers midi, je me redressai un peu: Hélène se tenait dans l'ouverture des portes entre ma chambre et le salon, appuyée au chambranle, un chandail d'été sur les épaules, elle me regardait distraitement, une tasse de café fumant à la main. «Je vous envie de pouvoir boire du café», dis-je. – «Oh! Attendez, je vais vous aider». -»Ça n'est pas la peine». J'étais plus ou moins assis, j'avais réussi à tirer un coussin dans mon dos. «Je vous demande de me pardonner pour mes propos d'hier. J'ai été odieux». Elle fit un petit signe de la tête, but du café, et détourna le visage en direction de la porte-fenêtre du balcon. Au bout d'un moment, elle me regarda de nouveau: «Ce que vous disiez… sur les morts. C'était vrai?» – «Vous voulez vraiment le savoir?» -»Oui». Ses beaux yeux me scrutaient, il me semblait y per cevoir une lueur inquiète, mais elle restait calme, maître d'elle-même. «Tout ce que j'ai dit est vrai». – «Les femmes, les enfants aussi?» – «Oui». Elle détourna la tête, elle se mordait la lèvre supérieure; lorsqu'elle me regarda de nouveau, ses yeux étaient emplis de larmes: «C'est triste», dit-elle. – «Oui. C'est affreusement triste». Elle réfléchit avant de parler: «Vous savez que nous allons payer pour cela». – «Oui. Si nous perdons la guerre, la vengeance de nos ennemis sera impitoyable». – «Je ne parlais pas de ça. Même si nous ne perdons pas la guerre, nous allons payer. Il faudra payer.» Elle hésita encore. «Je vous plains», conclut-elle. Elle n'en parla plus, elle continua ses soins, même les plus humiliants. Mais ses gestes semblaient avoir une autre qualité, plus froids, plus fonctionnels. Dès que je pus marcher je lui demandai de rentrer chez elle. Elle se fit un peu prier mais j'insistai: «Vous devez être épuisée. Allez vous reposer. Frau Zempke pourra s'occuper de ce dont j'ai besoin». Enfin elle accepta et rangea ses affaires dans sa petite valise. J'appelai Piontek pour qu'il la ramène chez elle. «Je vous téléphonerai», lui dis-je. Lorsque Piontek arriva je la raccompagnai jusqu'à la porte de l'appartement. «Merci pour vos soins», dis-je en lui serrant la main. Elle hocha la tête mais ne dit rien. «À bientôt», ajoutai-je froidement. Je passai les jours suivants à dormir. J'avais encore de la fièvre, autour de 38 °, parfois 39 °; mais je buvais du jus d'orange et du bouillon de viande, je mangeais du pain, un peu de poulet. La nuit, il y avait souvent des alertes et je n'y prêtais pas attention (il se peut qu'il y en ait eu durant mes trois nuits de délire, aussi, mais je ne sais pas). C'était des petits raids, une poignée de Mosquito qui larguaient quelques bombes au hasard, surtout sur le centre administratif. Mais un soir Frau Zempke et son mari m'obligèrent à descendre à la cave, après m'avoir passé ma robe de chambre; l'effort m'épuisa tellement qu'il fallut me porter pour me remonter. Quelques jours après le départ d'Hélène, Frau Zempke fit irruption en début de soirée, rouge, en bigoudis et en peignoir: «Herr Obersturmbannführer! Herr Obersturmbannführer!» Elle m'avait réveillé et j'étais agacé: «Qu'y a-t-il, Frau Zempke?» – «On a essayé de tuer le Führer!» Elle m'expliqua avec des mots hachés ce qu'elle avait entendu à la radio: il y avait eu un attentat, au QG du Führer, en Prusse orientale, il était indemne, avait reçu Mussolini dans l'après-midi, et était déjà retourné au travail. «Et puis?» demandai-je. – «Eh bien, mais c'est affreux!» – «Certes, rétorquai-je sèchement. Mais le Führer est en vie, vous dites, c'est l'essentiel. Merci». Je me recouchai; elle attendit un moment, un peu désemparée, puis battit en retraite. Je dois l'avouer, je ne pensai même pas à cette nouvelle: je ne pensais plus à rien. Quelques jours plus tard, Thomas passa me voir. «Tu as l'air d'aller mieux». – «Un peu», répondis-je. Je m'étais enfin rasé, je devais vaguement reprendre une apparence humaine; mais j'avais du mal à formuler des pensées suivies, elles se fragmentaient sous l'effort, il ne m'en restait que des bribes, sans lien entre elles, Hélène, le Führer, mon travail, Mandelbrod, Clemens et Weser, un fouillis inextricable. «Tu as entendu la nouvelle», dit Thomas qui s'était assis près de la fenêtre et fumait. – «Oui. Comment va le Führer?» – «Le Führer va bien. Mais c'était plus qu'une tentative d'assassinat. La Wehrmacht, une partie en tout cas, a voulu faire un coup d'État». Je grognai de surprise et Thomas me donna les détails de l'affaire. «Au début, on pensait que ça se limitait à une cabale d'officiers. En fait ça rayonnait dans tous les sens: il y avait des cliques dans l'Abwehr, à l'Auswärtiges Amt, chez les vieux aristocrates. Même Nebe, semble-t-il, était dans le coup. Il a disparu hier après avoir essayé de se couvrir en arrêtant des conspirateurs. Comme Fromm. Bref, c'est un peu la pagaille. Le Reichsführer a été nommé à la tête de l'Ersatzheer à la place de Fromm. Il est clair que maintenant la S S va avoir un rôle crucial à jouer». Sa voix était tendue, mais sûre et déterminée. «Que s'est-il passé à l'Auswärtiges Amt?» demandai-je. – «Tu penses à ton amie? On a déjà arrêté pas mal de monde, y compris quelques-uns de ses supérieurs; on devrait arrêter von Trott zu Solz d'un jour à l'autre. Mais je ne pense pas que tu doives te faire du souci pour elle». – «Je ne me faisais pas de souci. Je demandais, c'est tout. Tu t'occupes de tout ça?» Thomas fit signe que oui. «Kaltenbrunner a créé une commission spéciale pour enquêter sur les ramifications de l'affaire. C'est Huppenkothen qui s'en occupe, je vais être son adjoint. Panzinger va sans doute remplacer Nebe à la Kripo. De toute façon, on avait déjà commencé à tout réorganiser, à la Staatspolizei, ça ne fera qu'accélérer les choses». – «Et que visaient-ils, tes conspirateurs?» -»Ce ne sont pas mes conspirateurs, siffla-t-il. Et ça varie. La plupart pensaient apparemment que sans le Führer et le Reichsführer, les Occidentaux accepteraient une paix séparée. Ils voulaient démanteler la SS. Ils ne semblaient pas se rendre compte que c'était juste un nouveau Dolchstoss, un coup de couteau dans le dos comme en 18. Comme si l'Allemagne les aurait suivis, les traîtres. J'ai l'impression que beaucoup d'entre eux étaient un peu dans la lune: certains croyaient même qu'on leur laisserait garder l'Alsace et la Lorraine, une fois qu'ils se seraient déculottés. Et les Territoires incorporés, bien sûr. Des rêveurs, quoi. Mais on verra bien tout ça: ils étaient tellement idiots, les civils surtout, qu'ils mettaient presque tout par écrit. On a trouvé des masses de projets, des listes de ministres pour leur nouveau gouvernement. Ils avaient même placé ton ami Speer sur une des listes: je peux te dire qu'il a un peu chaud aux fesses, en ce moment». – «Et qui devait prendre la tête?» – «Beck. Mais il est mort. Il s'est suicidé. Fromm a aussi tout de suite fait fusiller pas mal de types, pour essayer de se couvrir». Il m'expliqua les détails de l'attentat et du putsch raté. «Ça s'est joué à peu de choses. On n'est jamais passé aussi près. Il faut que tu te remettes: on va avoir du boulot». Mais moi, je n'avais pas envie de me remettre tout de suite, j'étais content de végéter un peu. Je recommençais à écouter de la musique. Lentement, je reprenais des forces, réapprenais des gestes. Le médecin S S m'avait accordé un mois de congé pour ma convalescence et j'entendais en profiter pleinement, quoi qu'il arrive. Début août, Hélène revint me voir. J'étais encore faible, mais je pouvais marcher, je la reçus en pyjama et en robe de chambre et lui fis du thé. Il faisait extraordinairement chaud, pas un souffle d'air ne circulait par les croisées grandes ouvertes. Hélène était très pâle et avait un air désemparé que je ne lui avais jamais vu. Elle demanda des nouvelles de ma santé; je vis alors qu'elle pleurait: «C'est horrible, faisait-elle, horrible». J'étais gêné, je ne savais pas quoi dire. On avait arrêté plusieurs de ses collègues, des gens avec qui elle travaillait depuis des années. «Ça n'est pas possible, on a dû faire une erreur… J'ai entendu dire que votre ami Thomas s'occupait des investigations, vous ne pourriez pas lui parler?» – «Ça ne servirait à rien, dis-je doucement Thomas fait son devoir. Mais ne vous inquiétez pas trop pour vos amis. On veut peut-être seulement leur poser des questions. S'ils sont innocents, ils seront relâchés.» Elle ne pleurait plus, elle s'était essuyé les yeux, mais son visage restait tendu. «Excusez-moi, dit-elle- Mais quand même, reprit-elle, il faut essayer de les aider, vous ne pensez pas?» Malgré ma fatigue, je restais patient: «Hélène, vous devez comprendre le climat qui règne. On a tenté de tuer le Führer, ces hommes voulaient trahir l'Allemagne. Si vous essayez d'intervenir, vous ne ferez qu'attirer des soupçons sur vous. Il n'y a rien que vous puissiez faire. C'est entre les mains de Dieu». – «De la Gestapo, vous voulez dire», répliqua-t-elle avec un mouvement de colère. Elle se ressaisit: «Excusez-moi, je suis… je suis…,» Je lui touchai la main: «Ça va aller». Elle but du thé, je la contemplais. «Et vous? demanda-t-elle- Vous allez reprendre votre-travail?» Je regardais par la fenêtre, les ruines muettes, le ciel bleu pâle, brouillé par la fumée omniprésente. «Pas tout de suite. Il faut que je reprenne des forces». Elle tenait sa tasse levée, à deux mains. «Que va-t-il se passer?» Je haussai les épaules: «En général? On va continuer à se battre, les gens vont continuer à mourir, et puis un jour ça finira, et ceux qui sont encore vivants essayeront d'oublier tout ça». Elle baissait la tête: «Je regrette les jours où nous allions nager à la piscine», murmura-t-elle. – «Si vous voulez, proposai-je, lorsque j'irai mieux, nous y retournerons». Elle regarda à son tour par la fenêtre: «Il n'y a plus de piscine à Berlin», dit-elle calmement.