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En partant, elle s'était arrêtée sur le pas de la porte et m'avait encore une fois regardé. J'allais parler, mais elle posa un doigt sur mes lèvres: «Ne dites rien». Ce doigt, elle le laissa un instant de trop. Puis elle tourna les talons et descendit les escaliers à pas rapides. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait, elle semblait tourner autour de quelque chose sans oser ni s'en approcher, ni s'en éloigner. Cette ambiguïté me déplaisait, j'aurais voulu qu'elle se déclare franchement; alors, j'aurais pu choisir, dire non ou dire oui, et cela aurait été réglé. Mais elle-même ne devait pas le savoir. Et ce dont je lui avais parlé dans ma crise ne devait pas lui faciliter les choses; aucun bain, aucune piscine ne suffirait à laver de telles paroles.

Je m'étais aussi remis à lire. Mais lire des livres sérieux, de la littérature, j'en aurais été bien incapable, je reprenais dix fois la même phrase avant de me rendre compte que je ne l'avais pas comprise. C'est comme cela que je retrouvai sur mes étagères les aventures martiennes d'E.R. Burroughs, que j'avais rapportées du grenier de la maison de Moreau et soigneusement rangées sans jamais les ouvrir. Je lus ces trois livres d'une traite; mais à mon regret je n'y retrouvai rien de l'émotion qui m'empoignait lors de mes lectures d'adolescent, lorsque, enfermé dans les cabinets ou enfoui dans mon lit, j'oubliais durant des heures le monde extérieur pour me perdre avec volupté dans les méandres de cet univers barbare, d'un érotisme trouble, peuplé de guerriers et de princesses vêtus seulement d'armes et de bijoux, de tout un fatras baroque de monstres et de machines. J'y fis par contre des découvertes surprenantes, insoupçonnées du garçon ébloui que j'avais été: certains passages de ces romans de science-fiction, en effet, me révélèrent ce prosateur américain comme l'un des précurseurs inconnus de la pensée völkisch. Ses idées, dans mon désœuvrement, m'en dictèrent d'autres; me rappelant alors les conseils de Brandt, que j'avais été jusque-là bien trop occupé pour suivre, je fis venir une machine à écrire et rédigeai un bref mémoire pour le Reichsführer, citant Burroughs comme un modèle pour des réformes sociales en profondeur que la SS se devra d'envisager après la guerre. Ainsi, pour augmenter la natalité d'après-guerre et obliger les hommes à se marier jeunes, je prenais pour exemple les Martiens rouges, qui recrutaient leurs travailleurs forcés non seulement parmi les criminels et les prisonniers de guerre, mais aussi parmi les célibataires confirmés trop pauvres pour payer la forte taxe de célibat imposée par tout gouvernement martien-rouge; et je consacrai tout un développement à cette taxe de célibat qui, si jamais elle était imposée, grèverait lourdement mes propres finances. Mais je réservais des propositions encore plus radicales à l'élite de la SS, qui devait prendre exemple sur les Martiens verts, ces monstres de trois mètres de haut pourvus de quatre bras et de défenses: Toute la propriété parmi les Martiens verts est possédée en commun par la communauté, sauf les armes personnelles, les ornements et les soies et fourrures de lit des individus… Les femmes et les enfants de la suite d'un homme peuvent être comparés à une unité militaire dont il est responsable en matière de formation, de discipline, d'approvisionnement… Ses femmes ne sont d'aucune façon des épouses. Leur accouplement est uniquement une question d'intérêt communautaire, et est dirigé sans référence à la sélection naturelle. Le conseil des chefs de chaque communauté contrôle cette affaire aussi sûrement que le propriétaire d'un étalon de course du Kentucky dirige l'élevage scientifique de sa progéniture pour l'amélioration de la race entière. Je m'inspirai de ceci pour suggérer des réformes progressives du Lebensborn, C'était en vérité creuser ma propre tombe, et une partie de moi riait presque de l'écrire, mais cela me semblait aussi logiquement découler de notre Weltanschauung, en outre je savais que cela plairait au Reichsführer; les passages de Burroughs me rappelaient obscurément l'utopie prophétique qu'il nous avait exposée à Kiev, en 1941. En effet, dix jours après avoir envoyé mon mémoire, je recevais une réponse signée de sa main (ses instructions, la plupart du temps, étaient signées par Brandt ou même Grothmann): Très cher Doktor Aue!

J'ai lu avec un vif intérêt votre exposé. Je suis heureux de savoir que vous allez mieux et que vous consacrez votre convalescence à des recherches utiles; je ne savais pas que vous vous intéressiez à ces questions si vitales pour l'avenir de notre race. Je me demande si l'Allemagne, même après la guerre, sera prête à accepter des idées aussi profondes et nécessaires. Il faudra certainement encore un long travail sur les mentalités. Quoi qu'il en soit, lorsque vous serez guéri, je serai heureux de discuter avec vous plus en détail de ces projets et de cet auteur visionnaire. Heil Hitler! Votre,