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Heinrich Himmler

Flatté, j'attendis que Thomas me rende visite pour lui montrer cette lettre ainsi que mon mémoire; mais à ma surprise, il prit la chose avec colère: «Tu crois vraiment que c'est le moment, pour ces gamineries?» Il semblait avoir perdu tout sens de l'humour; lorsqu'il se mit à me détailler les dernières arrestations, je commençai à comprendre pourquoi Même dans mon propre entourage des hommes étaient impliqués: deux de mes camarades d'université et mon ancien professeur de Kiel, Jessen, qui ces dernières années s'était apparemment rapproché de Goerdeler. «On a aussi trouvé des preuves contre Nebe, mais il a disparu. Évanoui dans la nature. Tu me diras, si quelqu'un sait faire, c'est bien lui. Il devait être un peu tordu: chez lui, il y avait le film d'un gazage, à l'Est, tu l'imagines se passant ça le soir?» J'avais rarement vu Thomas aussi nerveux. Je le fis boire, lui offris des cigarettes, mais il ne lâcha pas grand-chose; je crus juste comprendre que Schellenberg avait eu des contacts avec certains cercles d'opposition, avant l'attentat En même temps, Thomas vitupérait avec rage les conspirateurs: «Tuer le Führer! Comment ont-ils même pu songer que ce serait une solution? Qu'il se soit défait du commandement de la Wehrmacht, d'accord, de toute façon il est malade. On aurait même pu envisager, je ne sais pas, de le pousser à la retraite, si vraiment il le fallait, le laisser président mais remettre le pouvoir au Reichsführer… Les Anglais, d'après Schellenberg, accepteraient de négocier avec le Reichsführer. Mais tuer le Führer? Insensé, ils ne se rendaient pas compte… Ils lui ont prêté serment et ils essayent de le tuer». Cela semblait vraiment le travailler; pour moi, même l'idée que Schellenberg ou le Reichsführer eussent songé à mettre le Führer à l'écart me choquait. Ça ou le tuer, je n'y voyais pas une grande différence, mais je ne le dis pas à Thomas, il était déjà trop déprimé.

Ohlendorf, que je vis vers la fin du mois lorsque je recommençai enfin à sortir, semblait penser comme moi. Je le trouvai, lui déjà si maussade, plus abattu encore que Thomas. Il m'avoua que la nuit précédant l'exécution de Jessen, avec qui il était resté lié malgré tout, il n'avait pu fermer l'œil. «Je n'arrêtais pas de penser à sa femme et ses enfants. J'essayerai de les aider, je compte leur verser une partie de mon salaire». Il estimait néanmoins que Jessen méritait la peine de mort Depuis des années, m'expliqua-t-il, notre professeur avait rompu ses attaches avec le national-socialisme. Ils avaient continué à se voir, à discuter, et Jessen avait même tenté de recruter son ancien élève. Ohlendorf était d'accord avec lui sur beaucoup de points: «C'est clair, la corruption généralisée dans le Parti, l'érosion du droit formel, l'anarchie pluraliste qui a remplacé le Führerstaat, tout ça est inacceptable. Et les mesures contre les Juifs, cette Endlösung a été une erreur. Mais renverser le Führer et le NSDAP, c'est impensable. Il faut purger le Parti, faire monter les vétérans du front, qui ont une vision réaliste des choses, les cadres de la Hitlerjugend, peut-être les seuls idéalistes qu'il nous reste. Ce sont ces jeunes qui devront donner l'impulsion au Parti après la guerre. Mais on ne peut pas songer à revenir en arrière, au conservatisme bourgeois des militaires de carrière et des aristocrates prussiens Ce geste les déconsidère à tout jamais. D'ailleurs, le peuple l'a bien compris». C'était vrai: tous les rapports SD montraient que les gens et les soldats ordinaires, malgré leurs soucis, leur fatigue, leurs angoisses, leur démoralisation, voire leur défaitisme, étaient scandalisés par la trahison des comploteurs. L'effort de guerre et la campagne d'austérité trouvaient là un surcroît d'énergie; Goebbels, enfin autorisé à déclarer la «guerre totale» qui lui tenait tant à cœur, se démenait pour l'exciter, sans que ce fût vraiment nécessaire. La situation ne faisait pourtant qu'empirer: les Russes avaient repris la Galicie et dépassé leur frontière de 1939, Lublin tombait, et la vague était enfin venue mourir dans les faubourgs de Varsovie, où le commandement bolchevique attendait visiblement que nous écrasions pour eux l'insurrection polonaise lancée au début du mois. «Nous faisons là le jeu de Staline, commentait Ohlendorf. Il vaudrait mieux expliquer à l'AK que les bolcheviques représentent un danger encore plus grand que nous. Si les Polonais se battaient à nos côtés, on pourrait encore freiner les Russes. Mais le Führer ne veut pas en entendre parler. Et les Balkans vont tomber comme un château de cartes». En Bessarabie, en effet, la 6e armée reconstituée sous Fretter-Pico était en train de se faire tailler en pièces à son tour: les portes de la Roumanie bâillaient, grandes ouvertes. La France était de toute évidence perdue; après avoir ouvert un autre front en Provence et pris Paris, les Anglo-Américains s'apprêtaient à nettoyer le reste du pays tandis que nos troupes meurtries refluaient vers le Rhin. Ohlendorf était très pessimiste: «Les nouvelles fusées sont presque prêtes, selon Kammler. Il est convaincu que cela changera le cours de la guerre. Mais je ne vois pas comment. Une fusée transporte moins d'explosifs qu'un B-17 américain, et ne sert qu'une fois». À la différence de Schellenberg, dont il refusait de parler, il n'avait pas de plans, pas de solutions concrètes: il ne pouvait parler que d'un «dernier élan national-socialiste, un gigantesque soubresaut», ce qui pour moi ressemblait un peu trop à la rhétorique de Goebbels. J'avais l'impression qu'il se résignait secrètement à la défaite. Mais je ne pense pas qu'il se l'était encore avoué.

Les événements du 20 juillet eurent une autre conséquence, mineure, mais fâcheuse pour moi: mi-août, la Gestapo arrêtait le juge Baumann, de la cour S S de Berlin. Je l'appris assez rapidement par Thomas, mais n'en mesurai pas tout de suite les conséquences. Début septembre, je fus convoqué par Brandt, qui accompagnait le Reichsführer en inspection dans le Schleswig-Holstein. Je rejoignis le train spécial près de Lübeck. Brandt commença par m'annoncer que le Reichsführer voulait accorder la Ve classe à ma Croix du Service de guerre: «Quoi que vous en pensiez, votre action en Hongrie a été très positive. Le Reichsführer en est content. Il a aussi été favorablement impressionné par votre dernière initiative». Puis il m'informa que la Kripo avait demandé au remplaçant de Baumann de réexaminer le dossier qui me mettait en cause; celui-ci avait écrit au Reichsführer: à son avis, les accusations méritaient enquête. «Le Reichsführer n'a pas changé d'avis, et vous gardez toute sa confiance. Mais il pense que ce serait vous desservir que d'empêcher de nouveau l'enquête. Des bruits commencent à courir, vous devriez le savoir. Le mieux serait que vous vous défendiez et prouviez votre innocence: ainsi, on pourra clore l'affaire une bonne fois pour toutes». Cette idée ne me plaisait guère, je commençais à trop bien connaître l'obstination maniaque de Clemens et Weser, mais je n'avais pas le choix. De retour à Berlin, je me présentai de moi-même à la cour devant le juge von Rabingen, un national-socialiste fanatique, et lui exposai ma version des faits. Il me rétorqua que le dossier monté par la Kripo contenait des éléments troublants, il revenait surtout sur ces vêtements allemands, ensanglantés, à ma taille, il était aussi intrigué par l'histoire des jumeaux, qu'il voulait absolument éclaircir. La Kripo avait enfin interrogé ma sœur, rentrée en Poméranie: elle avait confié les jumeaux à une institution privée, en Suisse; elle affirmait qu'il s'agissait de nos petits-cousins orphelins, nés en France, mais dont les actes de naissance avaient disparu dans la débâcle française de 1940. «C'est peut-être vrai, déclara sourcilleusement von Rabingen. Mais c'est invérifiable pour le moment». Cette suspicion permanente me hantait. Plusieurs jours durant, je faillis succomber à une rechute de ma maladie, je restais enfermé chez moi dans une prostration noire, allant même jusqu'à refuser ma porte à Hélène, venue me rendre visite. La nuit, Clemens et Weser, marionnettes animées, mal taillées et mal peintes, sautaient à pieds joints sur mon sommeil, grinçaient à travers mes rêves, bourdonnaient autour de moi comme de sales petites bestioles moqueuses. Ma mère elle-même parfois se joignait à ce chœur, et dans mon angoisse j'en venais à croire que ces deux clowns avaient raison, que j'étais devenu fou et l'avais en effet assassinée. Mais je n'étais pas fou, je le sentais, et toute l'affaire se résumait à un malentendu monstrueux. Lorsque je me ressaisis un peu, j'eus l'idée de contacter Morgen, ce juge intègre que j'avais connu à Lublin. Il travaillait à Oranienburg: il m'invita tout de suite à venir le voir et me reçut avec affabilité. Il me parla d'abord de ses activités: après Lublin, il avait installé une commission à Auschwitz, et inculpé Grabner, le chef de la Politische Abteilung, pour deux mille meurtres illégaux; Kaltenbrunner avait fait relâcher Grabner; Morgen l'avait réarrêté et l'instruction suivait son cours, ainsi que celle de nombreux complices et autres subalternes corrompus; mais en janvier un incendie d'origine criminelle avait détruit la baraque où la commission entreposait toutes les preuves à charge et une partie des dossiers, ce qui compliquait bien les choses. Maintenant, m'avoua-t-il en confidence, il visait Höss lui-même: «Je suis convaincu qu'il s'est rendu coupable de détournement de biens de l'État et de meurtres; mais j'aurai du mal à le prouver; Höss bénéficie de hautes protections. Et vous? J'ai entendu dire que vous aviez des problèmes». Je lui expliquai mon cas. «Il ne suffit pas qu'ils accusent, dit-il pensivement, ils doivent prouver. Personnellement, je fais confiance à votre sincérité: je ne connais que trop les pires éléments de la S S, et je sais que vous n'êtes pas comme eux. Quoi qu'il en soit, pour vous inculper, ils doivent prouver des choses concrètes, que vous vous trouviez là au moment du meurtre, que ces fameux vêtements étaient à vous. Où sont-ils, ces vêtements? S'ils sont restés en France, il me semble que l'accusation ne tient plus à grand-chose. Et puis, les autorités françaises qui ont émis la demande d'entraide judiciaire sont maintenant sous le contrôle de la puissance ennemie: vous devriez demander à un expert en droit international d'étudier cet aspect des choses». Je sortis de cet entretien un peu réconforté: l'entêtement maladif des deux enquêteurs me rendait paranoïaque, je n'arrivais plus à voir où était le vrai, où était le faux, mais le bon sens juridique de Morgen m'aidait à retrouver la terre ferme. En fin de compte, et comme toujours avec la justice, cette histoire dura encore des mois. Je n'en narrerai pas les péripéties en détail. J'eus plusieurs confrontations avec von Rabingen et les deux enquêteurs; ma sœur, en Poméranie, dut faire des dépositions: elle s'était méfiée, elle ne révéla jamais que je l'avais informée du meurtre, elle affirma avoir reçu un télégramme d'Antibes, d'un associé de Moreau. Clemens et Weser furent forcés de reconnaître qu'ils n'avaient jamais vu les fameux vêtements: toutes leurs informations provenaient de lettres de la police judiciaire française, qui avaient peu de valeur juridique, surtout maintenant. En outre, comme le meurtre avait été commis en France, une inculpation n'aurait servi qu'à m'extrader, ce qui était évidemment devenu impossible – bien qu'un avocat, point du tout désagréablement d'ailleurs, me suggérât que devant une cour S S je pouvais encourir la peine de mort pour infraction à l'honneur, sans référence au code criminel civil.