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Ces considérations ne semblaient pas entamer la faveur que le Reichsführer me manifestait. Lors d'un de ses passages éclairs à Berlin, il me fit venir à bord de son train et, après une cérémonie où je reçus ma nouvelle décoration en compagnie d'une dizaine d'autres officiers, la plupart de la Waffen-SS, il m'invita dans son cabinet privé pour m'entretenir de mon mémoire, dont les idées, selon lui, étaient saines mais demandaient un approfondissement. «Par exemple, il y a l'Église catholique. Si nous imposons une taxe sur le célibat, ils vont certainement exiger une exemption pour le clergé. Et si nous la leur accordons, ce sera une nouvelle victoire pour eux, une nouvelle démonstration de leur force. Ainsi, je pense qu'une précondition à toute évolution positive, après la guerre, sera de régler la Kirchefrage, la question des deux églises. De manière radicale s'il le faut: ces Pfaffen, ces moinillons, sont presque pires que des Juifs. Vous ne pensez pas? Je suis entièrement en accord avec le Führer à ce sujet: la religion chrétienne est une religion juive, fondée par un rabbin juif, Saul, comme véhicule pour porter le Judaïsme à un autre niveau, le plus dangereux avec le Bolchevisme. Éliminer les Juifs et garder les Chrétiens, ce serait s'arrêter à mi-chemin». J'écoutais tout cela gravement, en prenant des notes. À la fin de l'entretien seulement, le Reichsführer évoqua mon affaire: «Ils n'ont produit aucune preuve, je crois?» – «Non, mon Reichsführer. Il n'y en a aucune». – «C'est très bien. J'ai tout de suite vu que c'était une sottise. Enfin, il vaut mieux qu'ils s'en convainquent eux-mêmes, n'est-ce pas?» Il me raccompagna jusqu'à la porte et me serra la main après que je l'eus salué: «Je suis très content de votre travail, Obersturmbannführer. Vous êtes un officier plein d'avenir». Plein d'avenir? L'avenir me semblait plutôt se rétrécir chaque jour, le mien comme celui de l'Allemagne. Lorsque je me retournais, je contemplais avec effroi le long couloir obscur, le tunnel qui menait du fond du passé jusqu'au moment présent. Qu'étaient devenues les plaines infinies qui s'ouvraient devant nous quand, sortis de l'enfance, nous abordions l'avenir avec énergie et confiance? Toute cette force semblait n'avoir servi qu'à nous bâtir une prison, voire un gibet. Depuis ma maladie, je ne voyais personne, le sport, je l'avais abandonné aux autres. La plupart du temps je mangeais seul chez moi, la porte-fenêtre grande ouverte, profitant de l'air doux de la fin de l'été, des dernières feuilles vertes qui, lentement, au milieu des ruines de la ville, préparaient leur ultime flambée de couleur. De temps en temps, je sortais avec Hélène, mais une gêne douloureuse planait sur ces rencontres; tous deux, nous devions rechercher la douceur, l'intense suavité des premiers mois, mais elle avait disparu et nous ne savions plus la retrouver, or en même temps nous tentions de faire semblant que rien n'avait changé, c'était étrange. Je ne comprenais pas pourquoi elle s'entêtait à rester à Berlin: ses parents étaient partis chez un cousin dans la région de Bade, mais quand – avec sincérité et non avec ma cruauté inexplicable de malade – je la pressais de les rejoindre, elle m'opposait des prétextes dérisoires, son travail, la garde de leur appartement Dans mes moments de lucidité je me disais qu'elle restait à cause de moi, et je me demandais si, justement, l'horreur que mes paroles avaient dû lui inspirer ne l'encourageait pas, si elle n'espérait pas, peut-être, me sauver de moi-même, idée ridicule s'il en est, mais qui sait ce qui se passe dans la tête d'une femme? Il devait y avoir autre chose encore, et je m'en apercevais parfois. Un jour, nous marchions dans la rue, une voiture roula dans une flaque près de nous: le jet d'eau bondit sous la jupe d'Hélène, l'éclaboussant jusqu'à la cuisse. Elle partit d'un fou rire incongru, presque cassant.

«Qu'avez-vous à rire ainsi, qu'est-ce qui est si drôle?» – «Vous, c'est vous, me lança-t-elle à travers son rire. Jamais vous ne m'avez touchée si haut». Je ne répondis rien, qu'aurais-je pu dire? J'aurais pu lui faire lire, pour la remettre à sa place, le mémoire que j'avais adressé au Reichsführer; mais je sentais bien que ni cela, ni même une franche explication sur mes mœurs ne l'auraient découragée, elle était comme ça, têtue, elle avait fait son choix presque au hasard et maintenant elle s'y tenait avec obstination, comme si le choix lui-même comptait plus que celui qui en avait fait l'objet. Pourquoi ne l'envoyais-je pas promener? Je ne sais pas. Je n'avais plus grand monde à qui parler. Thomas travaillait quatorze, seize heures par jour, je le voyais à peine. La plupart de mes collègues avaient été délocalisés. Hohenegg, je l'appris en téléphonant à l'OKW, avait été envoyé au front en juillet, et se trouvait toujours à Königsberg avec une partie de l'OKHG Centre, Professionnellement, et malgré les encouragements du Reichsführer, j'avais atteint un point mort: Speer avait fait une croix sur moi, je n'avais plus de contacts qu'avec des subalternes, et mon bureau, auquel on ne demandait plus rien, servait presque uniquement de boîte postale pour les plaintes de multiples entreprises, organismes ou ministères. De temps en temps Asbach et les autres membres de l'équipe pondaient une étude que j'envoyais à droite et à gauche; on me répondait poliment, ou pas du tout. Mais je ne compris pleinement à quel point j'avais fait fausse route que le jour où Herr Leland m'invita à prendre le thé. C'était au bar de l'Adlon, l'un des seuls bons restaurants encore ouverts, une véritable tour de Babel, on y parlait une dizaine de langues, tous les membres du corps diplomatique étranger semblaient s'y être donné rendez-vous. Je trouvai Herr Leland à une table, un peu à l'écart. Un maître d'hôtel vint me servir du thé avec des gestes précis et Leland attendit qu'il se soit éloigné pour m'adresser la parole. «Comment va ta santé?» s'enquit-il. – «Bien, mein Herr. Je suis tout à fait remis». – «Et ton travail?» – «Cela va bien, mein Herr. Le Reichsführer semble satisfait. J'ai été récemment décoré». Il ne disait rien, il buvait un peu de thé. «Mais cela fait plusieurs mois que je n'ai pas revu le Reichsminister Speer», continuai-je. Il fit un signe abrupt de la main: «Cela n'a plus d'importance. Speer nous a beaucoup déçus. Il faut passer à autre chose, maintenant». – «Quoi, mein Herr?» – «C'est en cours d'élaboration», dit-il lentement, avec sa touche d'accent assez particulier. «Et comment va le Dr. Mandelbrod, mein Herr?» Il me fixa de son regard froid, sévère. Comme toujours j'étais incapable de distinguer son œil de verre de l'autre. «Mandelbrod se porte bien. Mais je dois te dire que tu l'as un peu déçu». Je ne dis rien. Leland but encore un peu de thé avant de continuer: «Je dois dire que tu n'as pas satisfait toutes nos attentes. Tu n'as pas fait preuve de beaucoup d'initiative, ces derniers temps. Ta performance en Hongrie a été décevante». – «Mein Herr… J'ai fait de mon mieux. Et le Reichsführer m'a félicité pour mon travail. Mais il y a tellement de rivalité entre les départements, tout le monde fait de l'obstruction»… Leland ne semblait prêter aucune attention à mes paroles. «Nous avons l'impression, dit-il enfin, que tu n'as pas compris ce que nous attendons de toi». – «Qu'attendez-vous de moi, mein Herr?» – «Plus d'énergie. Plus de créativité. Tu dois produire des solutions, pas créer des obstacles. Et puis, permets-moi de te le dire, tu te dissipes. Le Reichsführer nous a fait suivre ton dernier mémoire: au lieu de perdre ton temps avec des enfantillages, tu devrais songer au salut de l'Allemagne». Je sentais mes joues brûler et fis un effort pour maîtriser ma voix. «Je ne songe à rien d'autre, mein Herr. Mais, comme vous le savez, j'ai été très malade. J'ai aussi… d'autres problèmes». Deux jours avant j'avais eu un entretien pénible avec von Rabingen. Leland ne disait rien, il fit un signe et le maître d'hôtel réapparut pour le servir. Au bar, un jeune homme aux cheveux ondulés, en costume à carreaux avec un nœud papillon, riait trop fort. Un bref regard me suffit pour le jauger: cela faisait longtemps que je n'avais pas pensé à ça. Leland reprenait la parole: «Nous sommes au courant de tes problèmes. Il est inadmissible que les choses soient allées aussi loin. Si tu avais besoin de tuer cette femme, soit, mais tu aurais dû faire cela proprement». Le sang s'était retiré de mon visage: «Mein Herr…, parvins-je à articuler d'une voix blanche. Je ne l'ai pas tuée. Ce n'est pas moi». Il me contempla calmement: «Soit, dit-il. Sache que cela nous est complètement égal. Si tu l'as fait, c'était ton droit, ton droit souverain. En tant qu'anciens amis de ton père, nous le comprenons tout à fait Mais ce que tu n'avais pas le droit de faire, c'était de te compromettre. Cela réduit singulièrement ton utilité pour nous». J'allais protester de nouveau mais il me coupa la parole d'un geste. «Attendons de voir comment les choses se développent Nous espérons que tu te ressaisiras». Je ne dis rien et il leva un doigt. Le maître d'hôtel ressurgit; Leland chuchota quelques mots et se leva. Je me levai aussi. «À bientôt, fit-il de sa voix monocorde. Si tu as besoin de quelque chose, prends contact avec nous». Il partit sans me serrer la main, suivi du maître d'hôtel. Je n'avais pas touché à mon thé. Je me rendis au bar et commandai un cognac, que je vidai d'une traite. Une voix agréable, traînante, fortement accentuée, se fit entendre près de moi: «C'est un peu tôt dans la journée pour boire comme ça. Vous en voulez un autre?» C'était le jeune homme au nœud papillon. J'acceptai; il en commanda deux et se présenta: Mihaï L, troisième secrétaire à la légation de Roumanie. «Comment vont les choses, à la S S?» demanda-t-il après avoir trinqué. – «À la S S? Ça va. Et le corps diplomatique?» II haussa les épaules: «Maussade. Il n'y a plus» – il fit un geste large en direction de la salle – «que les derniers des Mohicans. On ne peut pas vraiment organiser de cocktails, à cause des restrictions, alors on se retrouve ici au moins une fois par jour. De toute façon je n'ai même plus de gouvernement à représenter». La Roumanie, après avoir déclaré la guerre à l'Allemagne, fin août, venait de capituler devant les Soviétiques. «C'est vrai. Que représente votre légation, alors?» – «En principe, Horia Sima. Mais c'est une fiction, Herr Sima se représente très bien tout seul. Quoi qu'il en soit» – il indiqua de nouveau plusieurs personnes – «on est tous à peu près dans le même cas. Mes collègues français et bulgares, surtout Les Finlandais sont presque tous partis. Il n'y a plus que les Suisses et les Suédois comme vrais diplomates». Il me regarda en souriant: «Venez dîner avec nous, je vous présenterai à d'autres fantômes de mes amis». Dans mes relations, je l'ai peut-être dit, j'avais toujours pris soin d'éviter les intellectuels ou les hommes de ma classe sociale: ils voulaient toujours parler, et avaient une fâcheuse tendance à tomber amoureux. Avec Mihaï, je fis une exception, mais il n'y avait pas trop de risques, c'était un cynique, frivole et amoral. Il avait une maisonnette à l'ouest de Charlottenburg, je le laissai m'y inviter le premier soir, après le dîner, sous prétexte de prendre un dernier verre, et j'y passai la nuit